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Palais de Whitehall, Londres
21 avril 2100, 21 heures


« Tous les hommes sont des vers, mais certains d’entre eux sont des vers luisants », pensait-il. Lui-même se classait dans la seconde catégorie sans une once d’hésitation, sûr de sa supériorité intellectuelle et de son magistère moral. Allen Hampden savait d’où venaient ces paroles pleines de sagesse. Un certain Winston Churchill, descendant des ducs de Marlborough et héros de guerre du vingtième siècle qui, d’après ce que racontaient les livres d’histoire, avait incarné la résistance anglaise face aux hordes nazies d’Adolf Hitler.
Plus d’un siècle le séparait de la mort du Vieux Lion, mais il lui reconnaissait du génie et voyait en lui une source d’inspiration, bien que, par orgueil, il s’en cachât devant autrui. Au fond, lui aussi espérait cheminer vers une destinée lumineuse et se couvrir de gloire au champ d’honneur. Acquérir une place de choix dans le panthéon national. Son statut, chèrement acquis, de « Protecteur » de la GRB, la « Grande République britannique », devait l’y aider. Du moins aimait-il à se repaître de cette idée lorsque, de la fenêtre de ses appartements privés, il observait les formes si singulières de Londres glisser dans les ombres moirées du crépuscule.
Sous les lambris du palais, entièrement reconstruit et réaménagé par ses soins, Allen Hampden avançait seul, d’un pas hiératique. Une foulée ample, généreuse, à l’image de son tempérament de feu. Ses soixante ans ne pesaient nullement sur sa silhouette, fine et élancée. Tout au plus ses tempes grisonnantes et ses mains parcheminées trahissaient-elles un âge respectable. En cette froide soirée de printemps, les circonstances auraient dû provoquer en lui un sursaut d’appréhension. Ce n’était pas le cas. Au contraire, il ne ressentait aucune forme de pression, comme s’il possédait l’aura et la puissance des intouchables.
La porte du grand salon s’ouvrit sur un vaste aréopage de convives : les quarante membres du Conseil d’État, réuni au grand complet pour l’occasion, des patrons de presse – plus laudateurs du nouveau pouvoir que véritables passeurs d’informations –, quelques industriels fortunés et la bonne société. Non pas celle qui possédait quelque fortune liée à la propriété foncière, mais plutôt celle qui avait assimilé avec empressement la vulgate prescrite par ce qu’il était convenu d’appeler « les autorités constituées ».
Dans cet écrin qui avait abrité jadis la monarchie, aujourd’hui disparue, tous les regards convergèrent vers Allen Hampden. Rayonnant d’assurance et de zèle pompeux, les trois hommes qui le secondaient à la tête de la GRB, se précipitèrent à sa rencontre. Tour à tour, ils le saluèrent d’une main ferme, selon un protocole discret, mais immuable. D’abord Evan Saint-John, cinquante-cinq ans, le numéro deux et général en chef de l’armée patriotique, puis Percy Fairfax, cinquante ans, le numéro trois, directeur du renseignement et de la propagande et, enfin, Alexander Pym, cinquante-trois ans, le numéro quatre, qui supervisait l’équivalent d’un grand ministère de la Justice – même si le terme d’injustice eût été plus pertinent au regard de l’arbitraire qui régnait dans le pays.
Ces zélotes de la République, dont la présence en ces lieux ne relevait aucunement du hasard, partageaient certains traits de caractère : une matoiserie beaucoup plus développée que la moyenne, un jusqu’au-boutisme patent et, ce qui allait souvent de pair avec ces deux choses, une inclination à la cruauté et à la violence. Des trois, Evan Saint-John était celui qui avait su jouer de ce penchant de la manière la plus habile.
En 2080, alors qu’il n’avait que trente-cinq ans, il s’était révélé être un soldat de très grande valeur, multipliant les actes de bravoure remarquables face aux ennemis de l’intérieur. Au moment de se choisir un bras droit, dix ans plus tard, Allen Hampden avait su se souvenir de ses faits d’armes. Avec lui, nul risque que l’anarchie, ce fléau des États faibles, refît surface.
À l’instar des courtisans de l’ancien temps, les invités se pressèrent autour du « Protecteur », guettant avec avidité un regard, un geste de connivence. N’importe quoi qui pût les différencier de l’homme du commun et leur donner le sentiment d’appartenir à l’élite. Tous voulaient l’approcher, voire, suprême honneur, s’entretenir quelques instants avec lui. Un privilège d’autant plus rare qu’il se montrait avare de contacts et économe de paroles, jusque dans ses discours.
Il s’avança jusqu’au pupitre, indifférent au tumulte qui l’environnait. Ses pensées étaient tendues vers un seul objectif : convaincre. Comme à l’accoutumée, il n’avait aucune note. Il comptait sur sa prodigieuse mémoire pour éviter tout faux pas.
Dans son costume gris anthracite taillé sur mesure, orné de boutons de manchette couleur or frappés de la lettre « P » pour « Protecteur », il incarnait l’élégance, la solennité, le verbe haut. Il lissa ses cheveux poivre et sel, réajusta les fines lunettes à monture cerclée qui surmontaient son nez aquilin et s’humecta les lèvres, signe qu’il allait prendre la parole. Un murmure s’éleva dans l’assistance, puis le silence se fit. Respectueux, monacal.
Allen Hampden contempla, pendant une brève seconde, le grand rideau d’apparat couleur amarante qui, au fond de la pièce, donnait sur la salle des banquets. Dessus était brodée la nouvelle devise du pays : « Ordre et patrie ».
L’ancienne, « Dieu et mon droit », avait été abandonnée. Dieu et la monarchie de droit divin, souveraine abomination. Personne, du moins parmi les personnalités présentes au palais ce soir-là, ne voulait voir l’avènement d’un nouveau monarque. William V, dernier représentant des Windsor sur le trône d’Angleterre, appartenait au passé et l’on escomptait qu’il en demeurât ainsi.
Le « Protecteur », encouragé par les regards attentifs et impatients de son auditoire, se lança enfin :

« Chers citoyens patriotes,
Je me réjouis de vous voir si nombreux ici ce soir, à mes côtés, pour fêter le trente-cinquième anniversaire de la Grande République britannique. Trente-cinq ans, le bel âge, celui de la raison, de la maturité, des rêves devenus réalité.
Ensemble, nous avons déjà abattu des barrières que nous croyions inamovibles. Nous sommes parvenus à renverser cette monarchie rigide qui, depuis des siècles, nous tenait en lisière et contrevenait à nos idéaux.
Nous avons prouvé à nos ennemis de l’extérieur, comme à ceux de l’intérieur, à tous ceux qui voulaient nous détourner par la force de notre grand dessein, ce qu’il en coûtait de nous défier.
Et puis, suprême accomplissement, nous avons bâti ex nihilo cette splendide République, ce corps vigoureux et magnifique, dont le cœur palpite avec tant d’ardeur et nous fait nous sentir si vivants. De cela, quoi qu’il arrive désormais, nous pouvons être fiers. »

Une salve d’applaudissements nourris accueillit cette pompeuse tirade. L’heure était à l’allégresse, à l’autocongratulation. L’entre-soi agissait comme un remède contre les idées noires. Unis, ils se sentaient invincibles, prêts à mettre en déroute n’importe quelle armée.
Enivré par le suc de ses paroles, galvanisé par tous ces visages tendus vers lui, Allen Hampden poursuivit sur le même ton martial :

« Certes, pour en arriver là, nous avons consenti d’immenses sacrifices. Nous avons dû user de méthodes parfois radicales, faire preuve de sévérité, voire d’intransigeance [le mot torture, proscrit car jugé trop perverti, n’était jamais prononcé]. Le fallait-il ? Absolument. Comment, en effet, rester tiède et mesuré lorsque l’on aspire à la liberté, lorsque l’on cherche par tous les moyens à s’extraire des fers dans lesquels on est nés ?
Nous avons dû aussi jeter les bases d’un nouveau système. Cela a pris du temps, car les racines de l’ancien régime étaient épaisses et solides. Elles plongeaient profondément dans cette terre que nous chérissons tous. Mais notre persévérance a porté ses fruits.
Aujourd’hui, hormis les égarés et les ignorants, qui peut dire qu’il regrette le monde d’avant ? Une période de lumière s’est ouverte et a supplanté une ère de ténèbres. Ensemble, faisons en sorte que cette dernière ne réapparaisse jamais. »

La salle, de nouveau, l’applaudit à tout rompre. La voix d’Allen Hampden n’avait pas tremblé. Ses yeux, en revanche, s’étaient parés d’un très léger voile opaque, presque invisible. Il détestait quand le cuir de sa carapace se craquelait. Il partait du principe que, pour maîtriser les masses, il convenait d’abord de réprimer ses propres émotions. C’était pourquoi il maintenait une frontière hermétique entre sa conscience et l’image qu’il renvoyait de lui-même.
D’ordinaire, il y parvenait sans mal. Mais, à ce moment précis, il se sentit dépassé par une force irrépressible qui annihilait tout. Il marqua une pause et déglutit rapidement. Cela lui permit de reprendre le dessus. Les mots s’entrechoquèrent dans son esprit, avant qu’il les libérât :

« Oui, par le seul pouvoir de notre volonté, nous nous sommes affranchis d’un carcan d’obscurantisme et de servitude. Mais nous devons aller encore plus loin. Les vestiges de l’hydre monarchique n’ont pas complètement disparu. Si nous ne voulons pas qu’un jour prochain la bête immonde se réveille, il faut les éradiquer sans états d’âme.
Je fais référence ici aux deux fléaux que sont les Communes et les Lords. Il est temps de nous en défaire pour que le Conseil d’État puisse exercer seul l’impérieuse mission que je lui ai confiée, celle d’assurer le bonheur et l’épanouissement de notre peuple. »

Il brandit tel un trophée le texte, paraphé de sa main, qui entérinait la disparition des deux chambres du Parlement. Quel que fût le document sur lequel il apposait sa signature – décret, édit ou simple loi – cela valait approbation irrévocable. Une nouvelle étape vers la fixation de la dictature sur cette cellule morte qu’était devenu le Royaume-Uni. Une vague de ferveur envahit l’assemblée. « Mort aux Communes, mort aux Lords ! Longue vie à la GRB ! », scandèrent les participants. Une odeur de sang flottait dans l’air. Les effluves de la vengeance. Allen Hampden l’avait senti. Il s’engouffra dans la brèche, achevant son discours par un avertissement aussi sec que limpide :

« Je peux vous assurer à tous, ici et maintenant, que rien ne me fera dévier de mon but. Si cela doit se traduire par l’élimination des traîtres, qu’il en soit ainsi.
Nous écraserons la Résistance, où qu’elle se trouve et par tous les moyens. Je dis bien par tous les moyens. Nous pourchasserons sans relâche non seulement ses dirigeants, mais aussi ses alliés et ses sympathisants.
Aucun havre, aucun repaire, fussent-ils éloignés, ne sauraient les soustraire à notre courroux. Que ceux qui refusent de se soumettre se préparent à affronter l’enfer. Vive la liberté et vive la GRB ! »

À peine avait-il distillé ces derniers mots vénéneux qu’Allen Hampden se trouva de nouveau assailli par le nombre. Les mains se tendirent vers lui, dans l’espoir d’être frôlées ou serrées ; des voix admiratives le félicitèrent d’un sobre « Admirable discours » ou d’un obséquieux « Votre noble combat est le nôtre, cher “Protecteur” ».
Une femme alliciante, à la peau de pêche et aux cheveux bruns bouclés, fendit la foule des adulateurs et se planta devant lui, à moins d’un mètre. Si près qu’il put sentir son souffle et percevoir le minuscule grain de beauté situé à la commissure de ses lèvres. Elle avait à peine trente-cinq ans, mais sa robe raffinée, légèrement désuète, et le sautoir de perles nacrées qui lui ceignait le cou lui donnaient des airs de douairière inabordable. « Monsieur, je crois pouvoir, sans exagérer, me faire l’interprète de tout le monde ici, en vous disant que vos paroles nous ont transportés. Vous êtes celui que nous attendions. Où que vous alliez, nous vous suivrons. »
À ses côtés, l’homme de dix ans son aîné, qui paraissait être son soupirant, arbora une moue ressemblant à du dépit. Visiblement, cette mise à nu de la part de la femme qu’il convoitait excitait sa jalousie. Dans un autre cadre que cette réception formelle, il se serait arrangé pour attirer le « Protecteur » au dehors et tirer l’épée du fourreau. Là, il devait se contenter de maugréer en silence, en attendant que le bal des hypocrites se terminât.
Allen Hampden n’était pas dupe de ces élans de flatterie, qu’il savait motivés par la volonté de lui complaire. Après tout, n’incarnait-il pas l’autorité suprême ? Ne jouissait-il pas d’un prestige incomparable, à l’aune duquel les autres faisaient pâle figure ?
Après avoir accordé une demi-heure de son précieux temps aux membres émérites du Conseil d’État et à quelques affidés plus modestes, il s’éclipsa pour rejoindre son cabinet de travail, niché dans une autre aile du palais. Evan Saint-John, Percy Fairfax et Alexander Pym, sa garde prétorienne, lui emboîtèrent le pas.
Tandis que les invités festoyaient encore, dans une ambiance de maîtres du monde ponctuée d’éclats de rire et d’exubérances, Allen Hampden songeait déjà à la prochaine phase de son offensive contre ses opposants. Il la voulait brutale, impitoyable, sauvage. Une entreprise de destruction totale.
Assis à son bureau, le dos bien droit, les mains posées devant lui, il prit une profonde inspiration :
— Alors, que proposez-vous, messieurs ? Je vous écoute.
— Je vais mettre l’armée en état d’alerte et demander à mes officiers supérieurs de lancer des patrouilles discrètes en zone urbaine. Je vais aussi activer les unités de guet dans les campagnes. Ils ne peuvent pas nous échapper, se rengorgea Evan Saint-John, comme s’il savourait par avance une victoire personnelle.
Les unités de guet avaient été mises en place cinq ans auparavant, avec un mandat clair : assurer un maillage le plus resserré possible du territoire. Non seulement dans et autour des grandes villes, comme Birmingham, Bristol ou Sheffield, mais aussi dans des lieux moins densément peuplés et propices, selon le régime, « à la conspiration et aux dérives ».
Les appels à la dénonciation, depuis, s’étaient multipliés, nourrissant des bataillons d’aspirants délateurs toujours plus fournis. Cela offrait à certains, encalminés dans une vie pâle et sans intérêt, l’occasion de se sentir utiles, et à d’autres, un exutoire commode pour se délester de leur haine et de leur jalousie envers leur prochain.
Percy Fairfax « le Novocastrien » arbora un petit rictus discret. La façon systématique qu’avait Evan Saint-John « le Leedsien » de paonner devant le « Protecteur » – lui-même originaire de Manchester – l’insupportait. Pour autant, son rang hiérarchique inférieur au sien le contraignait à n’en rien laisser paraître, du moins de manière trop ostensible. Il risquait de déchoir.
Sa situation privilégiée en tant que chef du très redouté MSI – Ministry of Strategic Intelligence, le ministère du renseignement stratégique – lui permettait toutefois de peser dans les débats. Sa parole comptait et Allen Hampden veillait, sauf différend majeur et irréconciliable, à ce qu’elle fût entendue.
Il s’éclaircit la gorge. Son visage lisse et poupin contrastait avec ceux du « Protecteur » et d’Evan Saint-John, nettement plus anguleux, rigides et, pour tout dire, sévères. Cette différence reflétait bien plus qu’un décalage physique entre eux. Elle témoignait du caractère très dissemblable de leurs personnalités. Percy Fairfax, contrairement aux deux autres, savait faire preuve de souplesse, voire d’affabilité lorsque la situation l’exigeait. Ce qui ne le rendait pas moins dangereux.
— Nos systèmes de renseignement ont été réévalués et renforcés. J’ai recruté encore un millier d’hommes au cours des dernières semaines, sur tout le territoire. Quant à nos outils de propagande, ils ne cessent de se perfectionner, dit-il d’une voix sirupeuse.
— Qu’entendez-vous par « se perfectionner » ? demanda Allen Hampden.
— Nos canaux de diffusion se multiplient. Désormais, dans l’ensemble des établissements scolaires du pays, un message est diffusé chaque matin lors des Assemblies, pour inciter les élèves à signaler toute attitude complaisante, voire complice, envers la Résistance, que ce soit parmi leurs proches ou chez les connaissances de ces derniers.
— Excellent ! se réjouit le « Protecteur », le regard étincelant. Il faut les éduquer dès le plus jeune âge. C’est à cette seule condition que nous parviendrons à en faire des serviteurs fidèles et à briser les reins de nos ennemis. Et vous, Alexander, qu’avez-vous à nous dire ?
Le ministre de la Justice, ancien avocat de renom à Liverpool, était un homme qui portait beau, avec ses costumes toujours bien taillés, ses chaussures impeccablement cirées et sa chevalière en or, frappée des armoiries de sa famille, à l’annulaire de la main droite.
Sa prestance, rehaussée par un physique avantageux, lui conférait un pouvoir d’attraction naturelle. Il en jouait mais, sous ses dehors engageants, se dissimulait un monstre d’obstination pour qui la fin justifiait toujours les moyens. Il se murmurait qu’au cours de sa carrière, longue de trente ans, le nombre de procès qu’il avait perdus se comptait sur les doigts d’une main. Et encore ne devait-il ces insuccès qu’au manque de rigueur de ses collaborateurs.
— Des mandats d’arrêt ont été émis contre toutes les grandes figures de la Résistance et transmis à tous les tribunaux, toutes les cours de justice du pays. Dès que ces traîtres auront été arrêtés, nous pourrons les détenir pour une durée illimitée. Cela devrait avoir un effet dissuasif sur ceux qui seraient tentés de se soulever contre nous. Ils verront que nous ne transigeons pas.
Cela faisait longtemps que l’Habeas Corpus, ce rempart juridique hérité du dix-septième siècle censé prévenir le piétinement des libertés individuelles, avait été mis au rebut. Pas question de lâcher la bride aux ennemis de l’État, encore moins de récompenser leurs travers idéologiques en leur offrant une couverture protectrice.
— Beau travail, messieurs. Continuez ainsi. Il nous les faut tous, et vivants. Nous devons en faire, non des martyrs, mais des exemples, lança Allen Hampden. Et surtout, trouvez-le-moi, lui. Je veux sa tête sur un plateau, quoi qu’il en coûte. J’imagine que cela est dans vos cordes…
Evan Saint-John, Percy Fairfax et Alexander Pym hochèrent la tête en signe d’approbation, avant de se retirer. Une lueur méphistophélique brillait dans leurs yeux.