Prologue

J’étais prisonnière ! Prisonnière d’un noir froid, vide et absolu, qui m’empêchait de bouger et devenait de plus en plus oppressant à chaque seconde qui passait. Il fallait absolument que je bouge, que je parte d’ici, mais mon corps ne semblait plus vouloir m’obéir. Malgré la certitude viscérale qui me poussait à vouloir m’enfuir, mes membres restaient inertes, me laissant là, prostrée et immobile, comme paralysée par des liens invisibles.
Je sentis la panique, relativement maîtrisée jusqu’à présent, m’envahir complètement lorsque l’obscurité s’épaissit encore à en devenir presque solide, pesant sur ma poitrine et me donnant la sensation d’étouffer. J’entendis un gémissement sourd sortir de mes lèvres tandis que j’essayais désespérément de me libérer, mais ne parvenant finalement qu’à m’essouffler encore plus vite.
Mon esprit comprit avant mon corps que la lutte était vaine. Raison pour laquelle je sentis des larmes d’impuissance dévaler mes joues avant que je n’aie cessé de me débattre inutilement et d’épuiser le peu de souffle qu’il me restait. Je m’immobilisai enfin, désespérée et respirant de plus en plus difficilement. J’allais mourir là, seule, dans le noir et sans la moindre idée de l’endroit dans lequel je me trouvais, ni pour quelle raison je m’y trouvais.
Ma poitrine me faisait de plus en plus mal tandis que j’essayais d’aspirer péniblement quelques minuscules goulées d’air. Même si je savais que c’était la fin, je ne pouvais m’y résoudre, et c’est en hurlant intérieurement de frustration que je me sentis tomber inexorablement dans les ténèbres.

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Je me redressai brutalement dans mon lit, les mains pressées sur ma poitrine, alors que j’inspirais avidement de douloureuses gorgées d’air. Mon Dieu, tout cela n’avait été qu’un horrible cauchemar. Il m’avait pourtant semblé si réel. À tel point que j’étais trempée d’une sueur glacée, la poitrine douloureuse à chaque nouvelle inspiration.
Je restai de longues minutes, assise, tentant avec difficulté de calmer ma respiration sifflante et saccadée et de reprendre mes esprits, avant de jeter un coup d’œil anxieux autour de moi. C’était bien la première fois que j’étais heureuse de me réveiller dans ce dortoir froid et sans âme, baigné par la faible lumière bleutée des veilleuses disséminées dans la pièce. Ces dernières nimbaient l’endroit d’une douce lueur censée être apaisante, mais qui personnellement, m’avait toujours fait froid dans le dos.
Les volets hermétiquement clos ne laissant pas passer la lumière extérieure, je n’avais aucune idée de l’heure qu’il était, mais quelque chose me disait que je n’avais pas dormi longtemps. Visiblement, malgré la violence et le réalisme de mon rêve, j’avais dû être silencieuse, car toutes mes camarades semblaient dormir paisiblement, ce qui me rassura.
Finalement, en y réfléchissant bien, mon cauchemar n’avait rien de particulièrement étrange pour quelqu’un qui vivait dans une prison… pardon, dans un E.E.V . Ce qui, pour moi, équivalait à la même chose. Depuis notre plus jeune âge, on nous serinait du soir au matin que c’était pour notre bien… mais plus je grandissais et plus j’avais du mal à y croire. Je sentais l’impuissance et le désespoir croître chaque jour qui passait, sans vraiment savoir pourquoi.
À l’instar de toutes les autres jeunes filles de cet établissement et de tous les enfants de Last City, je n’avais connu que ça depuis ma naissance. Nous étions élevés et éduqués au sein de ces grands établissements aseptisés jusqu’à nos dix-huit ans. Le mois de notre anniversaire, nous participions alors à la cérémonie d’émancipation, ayant lieu chaque dernier jour de chaque mois. C’était une cérémonie simple et courte, mais très importante pour notre avenir. Nous y recevions notre diplôme et la liste des métiers auxquels nous pourrions postuler une fois sortis de l’E.E.V. C’était un rituel immuable qui existait au moins depuis une centaine d’années, enfin, d’après les manuels de la « nouvelle histoire ».
Cette dernière avait commencé lorsqu’un évènement inconnu, appelé le cataclysme, avait ravagé la planète. Une seule ville, protégée à temps par un champ de force, avait été épargnée. C’était une immense métropole s’étendant sur des centaines de kilomètres carrés, qui à présent n’était plus que l’ombre d’elle-même, dotée d’un équilibre délicat et particulièrement précaire. La vie y était rude et il n’y avait pas de place pour les inutiles, raison pour laquelle nous ne rejoignions la communauté qu’une fois adultes. Pour ne pas bouleverser l’équilibre fragile qui avait réussi à y être instauré au fil des ans.
Enfin, c’était ce que l’on nous rabâchait depuis nos trois ans. Mais cela faisait quelque temps que je me sentais nerveuse sans raison et me posais de plus en plus de questions. Certainement parce que le jour de mon émancipation approchait… à moins que ce ne soit dû à la révolte qui couvait en ville depuis plusieurs mois ?
Une de nos lois les plus strictes était que personne n’avait le droit de franchir la barrière qui nous protégeait du monde extérieur. Règle qui, jusqu’à présent, avait toujours été respectée scrupuleusement par tout le monde. Mais depuis un moment, les conditions de vie se dégradaient, surtout du fait de la surpopulation. Certains avaient donc proposé d’envoyer un petit groupe de volontaires de l’autre côté de la barrière. Un groupe de reconnaissance qui évaluerait les risques et les possibilités de vie à l’extérieur. Dans l’idée, à terme, de pouvoir enfin quitter notre cocon protecteur, qui devenait plus une prison qu’autre chose. Mais à la grande surprise de tout le monde, nos dirigeants avaient violemment refusé et, depuis, maintenaient l’ordre d’une poigne de fer, interdisant à quiconque d’approcher de l’enceinte extérieure.
Nous n’en savions pas beaucoup plus, car d’après nos chers professeurs, cela ne nous concernait pas et serait de toute façon vite réglé. Ben voyons ! me dis-je avec un petit ricanement intérieur en sortant de ma rêverie… Finale-ment, pas étonnant que je fasse ces rêves étranges et perturbants. Quoiqu’en y réfléchissant bien, je ne me souvenais pas avoir jamais vraiment rêvé avant cela… C’était étrange. Mais non, c’est simplement que tu ne t’en souviens plus, idiote, me morigénai-je.
Je me levai doucement, en prenant bien garde de ne pas faire grincer mon matelas. Je n’avais pas envie de réveiller une des neuf autres jeunes filles qui partageaient mon dortoir et d’avoir à répondre aux questions qu’elles ne manqueraient pas de me poser, si elles me surprenaient debout au beau milieu de la nuit. Car ici les règles étaient très strictes, quasi militaires et il fallait tout le temps tout justifier, ce que je n’avais aucune envie de faire à l’instant présent.
Je me rendis donc à pas de loup et les jambes tremblantes jusqu’à la salle de douche, où je pénétrai, avant de refermer doucement la porte derrière moi. Je m’approchai d’un des lavabos et alors que je me penchais pour boire une longue gorgée d’eau afin d’apaiser ma gorge douloureuse, une douce lumière s’alluma automatiquement au-dessus du miroir me surplombant. Je fermai le robinet et m’essuyai la bouche d’un revers de la main, avant de passer cette dernière dans mes cheveux. Ce mauvais rêve m’avait drôlement secouée, à tel point que je peinai à retrouver une respiration normale et que je tenais difficilement sur mes jambes. Je m’appuyai contre le rebord de la vasque en inox pour soutenir mon poids et, levant les yeux, me regardai machinalement dans le miroir.
J’étais anormalement pâle, mon regard gris était paniqué et mes longs cheveux bruns tout emmêlés et trempés de sueur se dressaient autour de ma tête en une masse informe. Bref, je ressemblais à une sorcière… une sorcière qui venait de frôler la mort. Mais non, me dis-je tout en secouant doucement la tête, ce n’était qu’un cauchemar… encore quelques minutes de calme et il n’y paraitrait plus. Je m’évertuai à retrouver une respiration normale et régulière quand la porte s’ouvrit brusquement, me faisant sursauter et ruinant tous mes efforts.
— Que se passe-t-il ? Tu vas bien ? me demanda en chuchotant une grande jeune fille blonde à l’air inquisiteur.
C’était Elana, la responsable de notre groupe. J’avais dû la réveiller en passant à côté de son lit qui se trouvait entre la porte principale et celle de la salle de bain. Bon sang, elle n’aurait pas pu rester couchée celle-là ! pestai-je intérieurement. Ce n’est pas que je ne l’appréciais pas, elle était brillante, belle et tout le monde l’admirait. C’est juste que nous étions différentes et n’avions rien en commun. En fait, nous n’étions jamais d’accord sur rien, les rares fois où nous nous parlions. Et c’était tout sauf le bon moment pour avoir une discussion philosophique sur les raisons de mon cauchemar, ce qui ne manquerait pas d’arriver si je lui en parlais. C’est pourquoi je pris une profonde, mais discrète inspiration pour cacher mon trouble encore bien présent et m’écartai tranquillement du lavabo pour me rapprocher d’elle et ne pas avoir à parler trop fort. Une de réveillée, c’était déjà bien suffisant. Pas la peine d’informer tout le dortoir !
— Oui bien sûr. J’allais simplement aux toilettes, lui répondis-je donc d’une voix la plus neutre possible, mais où l’on percevait quand même une pointe d’agacement.
— Tu as bien pensé à le signaler ? me demanda-t-elle, tout en me désignant d’un signe de tête machinal le rectangle noir inséré dans le mur à droite de la porte.
C’était un détecteur qui comptabilisait toutes les entrées et sorties, en dehors des heures d’usage habituelles de la salle de bain. Lorsque cela nous arrivait, nous devions signaler notre nom et la raison de notre présence sur l’écran tactile de l’appareil. Y étant habituée depuis toujours, c’était quelque chose que je faisais machinalement sans même y penser… mais là subitement, ça me choquait !
— Je le ferai en sortant. Si c’est cela qui t’inquiétait, tu peux aller te recoucher, lui rétorquai-je un peu sèchement avant de lui tourner le dos, histoire qu’elle comprenne que j’avais besoin d’un peu d’intimité et bien mieux à faire que de répondre à ces questions idiotes.
— Mais non, ce n’est pas pour ça que je suis venue, s’exclama-t-elle d’un air désolé. Simplement, je ne te voyais pas revenir alors je me suis inquiétée, me répondit-elle en me regardant de ses grands yeux bleus débordant de sincérité.
Elle avait beau être convaincante, je n’y crus pas une seconde. Je n’avais pas été si longue que cela. À peine cinq minutes que j’étais à l’intérieur. De plus, elle paraissait anxieuse et mal à l’aise, ce qui ne lui ressemblait pas du tout. Non, décidément, quelque chose clochait !
— Ah… ? Je n’avais pas eu l’impression d’être si longue que cela, lui répondis-je innocemment tout en me dirigeant vers la porte. Excuse-moi de t’avoir réveillée…
— Tu ne m’as pas réveillée, je ne dormais plus, répondit-elle spontanément d’un ton qui lui ressemblait déjà plus, avant de s’interrompre brusquement comme si elle venait de me confier un secret d’État.
Je la regardai fixement quelques secondes, surprise par sa réaction disproportionnée.
— Ce… ça ne m’était jamais arrivé avant, tenta-t-elle maladroitement de s’expliquer en bredouillant.
— Quoi ? De te réveiller en pleine nuit ?
— Oui, enfin je crois. J’ai comme la sensation étrange d’avoir fait quelque chose d’interdit.
— C’est idiot, cela arrive à tout le monde de se réveiller la nuit, m’exclamai-je en prenant bien garde de ne pas parler trop fort.
Elle ne répondit pas et me fixa quelques secondes d’un air perdu avant de reprendre ses esprits et de me faire un petit signe nonchalant de la tête signifiant « oublie ce que j’ai dit ». Puis elle rejeta ses cheveux en arrière d’un geste nerveux et s’avança dans ma direction, dans l’intention évidente de fuir la conversation. N’ayant pas plus envie qu’elle de m’éterniser, et comme je lui bloquais l’accès à la porte, je me retournai afin de l’ouvrir.
— Eh bien, merci de t’être inquiétée pour moi. Mais vu que je vais bien, retournons nous coucher avant de nous attirer des ennuis, dis-je inutilement, mais avec l’intention de meubler le silence gênant qui semblait peser entre nous comme un poids mort.
J’avais à peine entrebâillé la porte et jeté un petit coup d’œil, que celle menant du couloir principal au dortoir s’ouvrit tout doucement à son tour. Je me figeai, la main sur la poignée. Qui pouvait bien venir ici en pleine nuit ? Je tendis instinctivement la main en direction de l’interrupteur et éteignis la lumière, nous plongeant instantanément dans une obscurité absolue, le temps que nos yeux s’accommodent à la faible lueur des veilleuses.
— Hey, mais qu’est-ce que…
— Chuuuuut ! lui intimai-je le plus bas possible, tout en lui faisant frénétiquement signe de se taire.
Je m’accroupis pour être moins visible et regardai à nouveau le plus discrètement possible par la fente. Je ne savais pas pourquoi, mais je sentais au fond de moi qu’il ne fallait pas que l’on nous voie. Je vis mes pires appréhensions confirmées, lorsque deux hommes, intégralement habillés de noir et portant des masques sombres ne dévoilant que leurs yeux, pénétrèrent silencieusement dans la pièce. Le premier sortit alors de l’une des poches de son pantalon une espèce de petit cylindre argenté qu’il posa à ses pieds. Ils se reculèrent aussitôt d’un pas, alors qu’une légère fumée blanche s’échappait silencieusement du cylindre et se répandait telle une nappe de brouillard au-dessus des lits de nos camarades.
Je ne pus que rester là, figée, une main sur ma bouche pour empêcher que les gémissements que je sentais monter du fond de ma gorge ne sortent malgré moi et nous trahissent. Non, mais que se passait-il ? Qui pouvaient bien être ces hommes ? Pourquoi étaient-ils là et surtout à quoi servait ce gaz qu’ils répandaient dans la pièce, me demandai-je, sentant la panique supplanter l’hébétude. Tout cela n’avait aucun sens.