- Une Réputation Branlante -

La renommée de Justan Lockholmes n’avait jamais connu pareil pic de popularité. C’était bien simple, son nom apparaissait dans tous les journaux de la ville, en première page et en gros titres, tous plus dithyrambiques les uns que les autres. En reposant le huitième journal qu’il avait envoyé son majordome chercher, Justan se dirigea vers sa fenêtre, empli d’un fort sentiment de satisfaction intérieure. Il prit une profonde inspiration, puis enfourna sa pipe dans sa bouche tout en souriant agréablement aux quelques jeunes dames qui s’étaient attroupées, comme tous les matins, devant sa porte cochère.
Quelle joie d’être lui, pensa-t-il à cet instant. Richesse, reconnaissance, prospérité et santé, car sa mère lui avait
toujours répété que la santé était un, sinon le, bien le plus
précieux que puisse posséder un homme sur cette basse terre. Tout, oui vraiment tout, lui souriait.
Délicatement et selon un rituel qu’il s’était imposé
depuis qu’il s’était mis à la pipe, soit depuis la semaine
dernière, Justan mit le feu à une allumette et tira quelques bouffées de tabac. Un fort goût amer lui parvint, mais il lutta malgré tout contre la toux sévère qui montait de ses poumons. Non, Justan Lockholmes ne serait pas arrêté dans ses désirs ! S’il souhaitait se mettre à fumer la pipe comme tous les gentlemen qui fréquentaient les cercles les plus prestigieux de la haute société, il en serait ainsi, que son corps le veuille ou non.
Il rangea sa boîte d’allumettes dans la poche gauche de son pantalon en flanelle beige et continua de fixer ses
admiratrices ainsi que les allées et venues des automobiles qui commençaient à envahir les rues de la ville. Un moment de pause bien mérité dans sa journée qui s’annonçait des plus chargées.
En effet, le commissaire principal André Vacherin
Tabloïde, l’un des officiers de police les plus éminents du pays, l’avait fait mander au plus tôt ce matin. Une affaire de la plus haute importance, encore une, supputait le détective, dont la police était incapable de se dépatouiller et qui
n’attendait que lui pour la résoudre – et pronto.
Il se voyait déjà entrer dans le commissariat général, s’affaler dans le fauteuil en cuir du bureau du commissaire Tabloïde, car oui Vacherin était bien son second prénom, et écouter d’une oreille peu attentive l’énoncé du problème.
De toute façon, se disait-il à chaque fois, le dossier, avec tous les éléments, lui serait confié en sortant. Tout ce blabla ne servait en vérité qu’à donner un côté officiel à son enquête aux yeux des autres fonctionnaires de police et des journalistes qui furetaient par-ci par-là dans les locaux, sans la moindre autorisation.
Et c’est ainsi que Justan Lockholmes ne termina pas sa pipe. Il l’éteignit, la vida de son tabac et la rangea dans sa veste. Il enfila ensuite son manteau pour se protéger de la morsure du vent d’automne et ferma la porte de son appartement de 120 m² au cœur d’un des quartiers les plus chics de la ville. Il descendit les escaliers qui le menèrent du 2e étage au rez-de-chaussée et s’arrêta devant la porte cochère de l’immeuble.
 Allez, Justan. Un petit bain de foule dès le matin, ça ne fait jamais de mal et elles aiment tant ça ! se dit-il, un sourire au coin des lèvres.
Il releva le col de son manteau, se recoiffa quelque peu dans la glace du hall d’entrée et prit une grande inspiration avant de pousser la porte.
Une dizaine de femmes, frétillantes, l’attendaient de l’autre côté. De tous âges, ces dames ne venaient pas ici pour les mêmes raisons. Les plus âgées d’entre elles cherchaient, la plupart du temps, à échanger quelques mots avec le
fameux détective, voire à lui glisser leur carte afin de lui parler en tête à tête d’une affaire bien étrange concernant leur respectable mari. Les femmes plus jeunes, quant à elles, ne venaient pas pour parler, Justan en était certain.
Décolletés plongeants, maquillage outrageux, bijoux à n’en plus finir, ces jeunes dames n’avaient qu’une idée : un tête-à-queue des plus avantageux. Car oui, passer la nuit avec ce cher Justan Lockholmes avait ses avantages ! Monsieur n’était pas ingrat et se permettait de sortir sa conquête du jour, voire de la semaine pour les plus chanceuses, au
restaurant ainsi qu’à d’autres soirées plus mondaines, en fonction de son agenda. Cette sortie s’accompagnait toujours d’une exposition médiatique immédiate et assurait aux jeunes femmes l’intérêt de la sphère publique jusqu’à ce qu’une autre créature ne soit prise en photo au bras du
détective. Quelques fois même, et il y repensait désormais avec un frisson, de jeunes hommes l’avaient attendu en bas de chez lui, empreints des mêmes idées que ses jeunes admiratrices. Mais Justan n’était pas taillé de ce bois-là et avait mis un point d’honneur à préciser, dans les journaux, les jours qui avaient suivi ces événements, que les seules personnes qui pouvaient le tailler étaient de sexe féminin.
Point à la ligne.
Cette fois-ci, aucun homme ne s’était joint au rassemblement. Ainsi, parmi les dix groupies qui l’attendaient de l’autre côté de la porte, Justan remarqua tout de suite quatre femmes venues ici pour discuter, cinq autres pour jouir de sa renommée et une dernière, plus à l’écart, qui retint tout particulièrement son attention.
Élancée et élégante, cette jeune femme n’avait rien de commun à toutes celles de son âge. Habillée d’un long
manteau rouge sang et d’un chapeau noir surmonté d’une longue plume de faisan, elle le toisait, en silence. Son regard était étonnamment hypnotique, d’un vert émeraude étrangement flamboyant. Tandis qu’il restait figé, quelques courtes secondes, entouré des autres qui piaillaient de tous côtés, elle lui sourit simplement et déposa un carton noir de petite envergure sur l’un des rebords du mur de l’immeuble. Ensuite, et sans plus de cérémonie, elle fit demi-tour et disparut au coin de la rue suivante.
Tout s’était déroulé vite, trop vite pour Justan qui n’avait même pas eu le temps de réagir. Pris d’un sursaut, le jeune homme s’arracha, poliment et tout en douceur cela va sans dire, des mains, baladeuses pour certaines, de ses
admiratrices et récupéra le carton. Sans prendre le temps d’y jeter le moindre coup d’œil, il le rangea dans sa poche intérieure et s’en retourna, appréciant, cette fois-ci, son bain de foule matinal, comme il se devait.

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