La Patte du Diable

30 sec 3D.png
C.D.D._edited.png
La Patte du Diable

1


Il y a des jours qui paraissent plus longs que d’autres. Pour Sébastien, celui qu’il était en train de vivre semblait s’être englué dans une mélasse temporelle qui retenait les minutes et les transformait en heures.
Il jeta un œil sur son téléphone portable et tenta de trouver une position plus confortable sur la banquette rigide qui l’accueillait depuis désormais plus d’une heure et demie. L’atmosphère était glauque. La salle, remplie de gens à la tête affligée, lui renvoya en pleine face son premier rendez-vous dans les locaux gris de Pôle Emploi. Il avait dû expliquer à plusieurs reprises à sa conseillère que, non, son ancien métier d’assistant commercial dans le jeu de société ne consistait pas à lancer des dés sur la table à longueur de journée, mais à démarcher les détaillants par téléphone, leur créer un compte, suivre leurs commandes, les facturer. Bref, toutes les formalités habituelles d’un commercial. Certes, il lui arrivait ponctuellement de tester des prototypes ou de former les vendeurs de boutiques aux jeux de l’entreprise afin de faciliter leur discours de vente, mais, dans l’ensemble, les missions qu’on lui confiait étaient d’ordre administratif.
— Pourquoi n’êtes-vous pas resté ? lui avait demandé la conseillère en remontant ses lunettes sur l’arête de son nez.
— Divergence d’opinions avec le dirigeant de la boîte, avait-il répondu d’un ton glacé.
La vérité était que Sébastien avait gravement merdé et que son patron avait été conciliant en privilégiant un licenciement à l’amiable plutôt que de le foutre dehors à coup de pied dans le cul. Ce n’était pas un hasard si les missions qu’on lui attribuait restaient de plus en plus souvent dans la sphère administrative. Il avait, disons, plutôt mal géré les derniers salons auxquels l’entreprise l’avait envoyé. Notamment l’Xboard game de Colmar.
Les manifestations, généralement organisées par de grosses enseignes généralistes ou spécialisées dans le domaine du jeu, suivaient toutes la même organisation. La journée, les fournisseurs, installés dans leur stand, expliquaient aux visiteurs les différentes nouveautés et tâchaient d’établir des contacts et de passer des bons de commande. À ce stade, Sébastien assurait un max. Jouer, c’était son truc, et le contact avec les gens ne lui avait jamais posé problème. Lors de l’entretien d’embauche chez Family Game, quand le directeur lui avait demandé de se définir, Sébastien avait naturellement répondu qu’il se considérait comme un geek social, une tournure de phrase qui avait fait pencher la balance en sa faveur et lui avait permis de décrocher son premier CDI à 23 ans.
Le jeune homme suspectait que ses excellents résultats avaient dû le protéger les premiers temps et lui permettre de tenir trois années consécutives dans la boîte malgré ses fréquents débordements. Car si la journée Seb filait l’employé modèle, les choses se gâtaient quand arrivait la soirée. Beau-coup de grosses entreprises se servaient des salons qu’elles organisaient comme d’immenses team building et conviaient employés et fournisseurs à des soirées d’inauguration sur différents thèmes, mais qui possédaient une caractéristique commune : l’alcool y coulait à flots. Seb, que la fougue et l’immaturité de la jeunesse incendiaient, était bien disposé à en profiter chaque fois à fond. Mais les excès de la dernière avaient fini par avoir raison de son sort au sein de Family Game.
Durant toute la nuit, il avait enchaîné les shots de vodka gratuits, dansé comme un fou et dragué tout ce qui passait à portée de ses yeux pour finir dans la chambre d’hôtel avec une brune dans le même état que lui et dont il ne se souvenait même pas du prénom. Le lendemain, sa tête était comme passée à la moulinette et il avait passé toute la journée à vomir tripes et boyaux, laissant à son collègue la responsabilité d’animer la deuxième journée sur le stand d’exposition. En revenant du salon, la queue entre les jambes, Seb avait essuyé une double sanction suite à ses actes immatures. Sa copine de l’époque l’avait plaqué et son patron lui avait clairement fait comprendre que, malgré ses excellents résultats de ventes, Family Game était arrivé au point de rupture et qu’il serait temps pour lui de songer à un avenir dans une autre boîte.
Seb bougea de nouveau sur son siège. Peu importait la position qu’il prenait, son cul, plaqué contre le polypropylène, semblait râper contre des tessons de verre. Machinale-ment, il alluma son téléphone portable et regarda ses e-mails.
Spam spam pub.
Refus de candidature.
Pub.
Il soupira puis ferma l’application et rédigea un rapide SMS.

>Toujours pas passé. 1h que je poireaute. T dispo ce soir ?

La réponse arriva presque aussitôt.

>Ce soir non suis de nuit. Demain OK ?

> Demain OK. Passe je te fais un repas.

> Tu prendras McDo

> Ahahaha tu seras surprise

> Dac, j'attends la surprise

Seb rangea son téléphone dans la poche de sa veste et embrassa la salle du regard. Un type chauve capta son regard et posa son index et son majeur sur sa tempe, un geste que Seb ne sut interpréter comme un salut militaire ou l’imitation d’un flingue. Par politesse, il sourit, puis tourna la tête en direction de la baie vitrée où la faune locale passait dans la grisaille de la ville, les mains dans les poches et le regard baissé. Comme si le poids du brouillard matinal qui enveloppait la ville pesait sur chacun de leurs membres, les obligeants à se courber.
Les messages de Lydie lui avaient un peu remonté le moral, tout juste assez pour supporter la longueur de l’attente et les têtes de six pieds de long de ses compagnons d’infortune.
Il n’arrivait toujours pas à définir sa relation avec Lydie. Il l’avait rencontrée quelques semaines plus tôt sur Tin-der dans le but avoué de passer du temps ensemble, sans prise de tête. L’entente physique avait tout de suite matché, mais contre toute attente, celle psychique également. Ils se marraient bien, avaient le même genre de délires, mais étaient aussi capables de tenir des discussions sérieuses. De là à dire qu’ils étaient un couple… En vérité, Sébastien n’en savait rien. Sans compter les quelques filles fréquentées sur le site de rencontre, il n’avait eu qu’une seule relation sérieuse. Olivia, son ex, qu’il avait rencontrée au lycée et avec qui il était resté huit ans avant de lamentablement foutre en l’air leur histoire.
Ce souvenir fit tomber en chute libre le niveau de sa motivation.
En y réfléchissant, Sébastien se disait parfois que ses frasques au salon de l’Xboard games n’était peut-être pas anodines, mais concrétisaient le suicide inconscient d’une relation qui battait de l’aile depuis plusieurs mois. Le point le plus profond d’une fosse qu’il creusait lui-même autour de son couple.
Il secoua la tête pour chasser ces pensées.
Il était suffisamment lucide pour savoir qu’il n’était pas un mauvais gars, mais que, comme la plupart des mecs, il était lâche. Quitter Olivia ? Même avec la meilleure volonté du monde, il en aurait été incapable. Et quand bien même il aurait trouvé le courage de lui avouer son désamour, la moindre larme qui aurait coulé sur sa joue, la moindre résistance aurait fait éclater ses bonnes résolutions. Seul un acte radical pouvait le sortir de la situation intenable dans laquelle il s’était englué. Et cet acte radical s’était présenté sous la forme d’une bouteille de vodka. Et d’un adultère. Alcool pour combattre sa lâcheté, et tromperie pour forcer son ex-compagne à couper net une relation qui s’effilochait et que lui-même n’aurait jamais eu le courage d’affronter.
Un rictus ironique vint à ses lèvres.
En clair, il avait préféré saborder sa carrière entière plutôt que de prendre sur lui et d’affronter le problème à bras le corps.
L’histoire de sa vie.
De nervosité, il poussa un gloussement. En le voyant, le chauve en face de lui se mit également à pouffer. Sébastien lui sourit, mais fit mine de regarder son portable afin de couper le contact visuel. Il n’avait aucune envie d’entamer une conversation avec un type au parcours de vie sans doute aussi déprimant que le sien.
Ouais, t’es vraiment un lâche, se dit-il, et tu vas devoir travailler dur pour corriger ce défaut.
Alors que la conseillère de Pôle Emploi ouvrait la porte de son bureau et appelait son nom, il se fit la promesse que la prochaine épreuve qu’il affronterait, que ce soit un connard qui refuse une priorité au carrefour du coin, ou l’annonce d’une grave maladie par son médecin, il ne plierait pas devant elle.
Il se leva et jeta un regard panoramique à la salle d’attente.
Non, il ne plierait pas et plus jamais il ne se retrouverait dans un endroit aussi glauque que celui-ci.
Il ne se doutait pas que cette promesse le mènerait vers des abîmes bien plus ténébreux.