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La Toile de nos vies

La Toile de nos vies

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PROLOGUE

L’odeur âcre de la cigarette. Les rayons de la lune tamisés par les immenses piles de conteneurs. Comme beaucoup de dockers, Daryl Longbor était plus à l’aise dans cette jungle de métal que dans celle de béton de New York. Il savoura sa dernière bouffée et exhala un nuage de fumée opaque. Le sifflement du mégot s’éteignant dans une flaque fut étouffé par celui de l’épaisse botte qui l’écrasa. Il fit signe à Jo’. Umbrella n’allait pas tarder à arriver.
— Mieux vaut être prêt quand le boss s’pointe, lui glissa son compagnon de corvée.
— Paraît qu’il attend la cargaison d’ce soir comme toi d’aller t’vautrer dans les bras de ta copine ! Comment elle s’appelle celle-là, déjà ?
— Maryse, soupira l’autre d’une voix soudain plus chaude. On a gros chargement cette nuit, et t’sais ce que ça veut dire ? Une bonne grosse prime !
Ils échangèrent un rire gras. Un toussotement sec les interrompit brutalement.
— Si vous avez fini, messieurs.
Un frisson glissa le long de l’échine des deux dockers, pourtant bien plus larges que celui du nouvel arrivant. De taille moyenne, celui-ci portait un chapeau noir qui dissimulait une grande partie de ses traits. Son costume, de la même couleur, parfaitement coupé, était sans nul doute sur mesure. Sa main serrait fermement la tête d’un long parapluie, parfait prolongement de son bras.
Les deux dockers redressèrent leur épais manteau de travail pour se donner une contenance. Malgré l’approche de l’été, les nuits étaient froides à New York. Seule la chaleur liquide, artificielle, de la flasque contre leur torse les réchauffait, avant de retrouver celle de l’étreinte d’une femme.
— V’nez avec nous, finit par bredouiller Daryl. L’conteneur n’est pas loin.
Umbrella, comme les deux dockers le surnommaient, les suivit d’un pas décidé. Il jeta un regard réprobateur à la cigarette que Daryl venait de porter à sa bouche pour se détendre. Après quelques minutes de marche revigorante, le conteneur 237Z apparut. Rien ne le différenciait des centaines d’autres autour. Ni sa peinture fanée ni son épaisse serrure cadenassée et rouillée.
— Le v’là, déclara Jo, en le désignant d’un doigt noueux.
— Qu’attendez-vous ? Ouvrez-le.
Les deux hommes s’exécutèrent, rompus au mouvement. Un bruit mat retentit lorsque les deux portes basculèrent sur leurs gonds, prêtes à dévoiler leur précieuse marchandise.
Si ce n’est que le conteneur était vide.
Les dockers derrière lui déglutirent bruyamment. Sans se tourner vers eux, Umbrella murmura :
— Vous êtes certains que c’est le bon ? Pas d’erreur d’adressage ?
— Oui, sûr…, commença nerveusement Daryl.
D’un calme menaçant, semblable au ciel avant qu’un orage n’éclate, l’homme au chapeau sortit un téléphone de sa poche. Une seule touche pressée et une sonnerie retentissait déjà. Pendant plusieurs secondes, il exposa la situation à quiconque était au bout du fil.
— Règle ce problème, répondit une voix glaciale, avant de raccrocher aussi vite.
L’homme au chapeau soupira.
— Vérifiez le numéro de série, maugréa-t-il, sans hausser le ton.
— Inutile, répliqua Daryl, la gare maritime nous a confirmé sa provenance, l’bateau sur lequel il a navigué, tout concorde…
Jo' lui donna un petit coup de coude. Ce n’était pas le moment d’énerver Umbrella. Il lui dégota son plus beau sourire édenté et s’avança flanqué de son compatriote dans l’énorme caisse de métal, éclairé de la lumière de sa torche.
Deux détonations, assourdies par le silencieux au bout du Glock 9 mm d’Umbrella, interrompirent aussitôt leurs recherches. Les corps s’effondrèrent comme deux poupées de chiffon. Une flaque de sang se forma immédiatement autour d’eux, s’étendant lentement.
Voilà un problème de réglé.
Alors qu’il allait se retourner, un détail attira son attention. Il riva le rayon lumineux d’une des lampes des dockers sur le fond de la caisse. Quatre petits triangles, reliés par leur extrémité supérieure pour en former un autre, étaient tagués sur sa paroi. Avec, en dessous, une inscription.
Veritas est Vindicta
« La vengeance par la vérité. »
Il renifla avec mépris. Puéril. Avant de refermer les portes sur les cadavres frais, il repoussa du bout de son parapluie un des deux dockers et fixa le trou béant au milieu de son front. Celui qui avait osé voler ce que le conteneur transportait allait bientôt regretter de ne pas subir un sort aussi clément.

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