Les Siècles Obscurs

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Les Siècles Obscurs

Prologue

Elle hurle ; elle a mal.
Elle crie dans cette langue que nul Mortel ne peut comprendre.
Elle hurle, et l’eau s’engouffre dans son corps.
Comment ?
Pourquoi ?

« Et la solution était là, juste sous nos yeux, depuis des millénaires ! Toutes ces créatures fantasmagoriques qui peuplent nos légendes vivaient jadis dans nos forêts et nos plaines, nos montagnes et nos sources, nos océans et nos cieux ! »

L’élément liquide a perdu toute chaleur. Il est froid, et il glisse sur sa peau, il s’insinue entre ses lèvres, dans ses poumons.
Elle se débat, griffe sa gorge en feu, à la recherche de la moindre trace d’oxygène – elle veut de l’air, pour la toute première fois.
Elle frappe de ses poings la paroi de verre qui la retient prisonnière.
Trop faible.
La pression exercée sur son corps – trop forte. Et l’eau, l’eau qui la noie…

« Nous nous sommes détournés d’elles, et nous avons effacé de notre mémoire ces êtres jusqu’à les confiner aux contes pour enfants, à des balivernes auxquelles croyaient des hommes si peu civilisés ! Au nom du progrès, nous les avons massacrés, lentement. Par l’obscurantisme, par l’industrialisation, par le réchauffement climatique : nous ne cessons de les exterminer depuis des siècles… »

Elle ferme les yeux. Elle tente de commander à l’onde qui la fait suffoquer.
Rien.
L’eau reste sourde à ses supplications, muette à ses prières, aveugle à son désespoir.
L’eau refuse de se plier à sa volonté.

« Pourtant, aujourd’hui, nous devons nous rendre à l’évidence. Ces créatures existent. Et c’est parce qu’elles existent, que notre monde est encore en vie. Et c’est parce qu’elles dépérissent, que nous dépérissons avec elles. Mais il n’est pas trop tard ! Nous pouvons stopper ce cycle apocalyptique. Nous pouvons mettre fin aux souffrances de notre planète. »

Ainsi, elle est destinée à mourir.
Qu’a-t-elle fait pour mériter un tel châtiment ?
La lumière crue et blanche qui se déverse de l’extérieur accroche trois silhouettes immaculées. Indifférentes.

« Nous pouvons avancer, main dans la main avec les Immortels, pour sauver ce qu’il reste de notre civilisation, ce qu’il reste de notre monde. Pour donner à nos enfants un avenir meilleur, où le malheur ne sera plus.
Car en l’essence même des Immortels est enfermée la substance qui meut l’univers.
Car, aujourd’hui, notre Groupe de Recherches Anti-Anthropocène est extrêmement fier de vous annoncer que la corporation a trouvé le moyen d’extraire ce fluide si précieux. »

Elle abat son poing encore, une dernière fois. Et elle crie encore, une dernière fois.
Il lui semble plus juste de quitter ce monde en hurlant.
Et la brusque conscience de sa soudaine mortalité l’emplit d’une terreur pure, qui déchire son esprit d’un éclair foudroyant.
Elle l’entend, là. Juste là. Le cœur. Qui bat.

« Oui ! Demain, la Terre vivra à nouveau ! Demain, l’humanité laissera derrière elle les âges sombres. Demain sonnera le début d’une nouvelle ère ! »

Ô Père, aide-moi.
Mais Père ne viendra pas.
Lui aussi est condamné à mourir.



Partie I

« Qui a pénétré dans la forêt et a porté la main sur les arbres qui poussent sur ma montagne ? Qui a coupé le cèdre ? »
L’Épopée de Gilgamesh


Chapitre 1
Ad vitam æternam

Les dragons aux confins du monde devaient déployer leurs ailes.
Les branches des bois morts mugissaient sous l’assaut du vent et Magnus leva des yeux inquiets vers le ciel gris. Ce n’était pas un bon jour pour voir les éléments se déchaîner.
Il reporta son attention sur le lac devant lui, et entreprit de descendre sur la grève. L’eau restait calme malgré les bourrasques, et voilà des siècles qu’il ne faisait plus assez froid pour que le gel de l’hiver s’empare de l’onde immobile.
— Aleyna !
La surface se troubla, et sa belle naïade apparut. Ses cheveux translucides se mouvaient sous les assauts aériens, son front pâle ceint d’une couronne de roseaux. Elle avait revêtu une robe d’algues d’eau douce. Le vent, glacé, glissa sur sa peau sans la faire frémir.
Lorsque Aleyna posa ses yeux sur lui, Magnus fut transpercé par leur iridescence.
Elle avança dans les flots et mit un pied sur le rivage, bras écartés, tâchant de trouver son équilibre à mesure que la gravité terrestre l’appesantissait. Enfin, elle arriva devant lui. Le crépuscule tombait sur le ciel assombri. Les yeux de la naïade se posèrent sur un chêne derrière lui, et elle resta là, sans bouger, durant quelques secondes. Comme si elle écoutait. Son visage retrouva son expressivité, et son regard revint vers celui de Magnus. Ses lèvres rouge corail lui sourirent tendrement.
— Ce sera bientôt Yule, fit-elle.
— Oui. Demain.
— Demain, répéta-t-elle avec un rire dans la voix.
« Demain » ne signifiait rien pour une Immortelle. Le temps n’avait pas la moindre tangibilité. La lune succédait au soleil sur la voûte du ciel, cela était tout. Le temps n’était qu’une lumière changeante. Demain, la nuit serait longue, et la brume entre les mondes, ténue ; c’était là tout ce qu’Aleyna savait.
— Tu pourrais venir avec moi, fit-il. Les miens en seraient honorés. Cela fait longtemps que tu n’es pas sortie du lac.
Elle cilla, et sa main blanche effleura le bracelet qu’elle arborait au poignet droit, un simple lien de cuir orné d’une bille de bois lisse. Il le lui avait sculpté la dernière fois qu’elle était montée sur la rive, lors des Saturnales.
— Cela fait à peine…
— Deux ans. Presque jour pour jour.
— Une seconde, contra-t-elle.
— Non, une éternité.
Elle eut un sourire.
— Magnus…
— Je sais, la coupa-t-il. Viens avec moi. Accorde-moi cette faveur. Comme un cadeau de Noël.
— Qu’est-ce que Noël ?
— Je ne suis pas sûr. Une fête de l’ancien monde, où l’on commémorait le sacrifice du fils d’un dieu, en offrant des présents aux gens que l’on aime.
Aleyna acquiesça, puis fit mine de réfléchir, mais ses yeux brillaient déjà de malice.
— D’accord. Je viendrai. Je t’attendrai ici au coucher du soleil. Ce sera mon cadeau pour toi.

***

Rien ne se mouvait à la surface du lac.
La brume gonflée d’humidité enroulait ses longs doigts autour des arbres ; elle masquait le lieu aux âmes qui s’y aventuraient trop près. Mais c’était inutile. Personne ne venait jamais.
Ce soir, Aleyna avait revêtu ses plus beaux atours. Une robe chatoyante de nénuphars et de bois flotté enserrait son corps, et frémissait dans l’univers aqueux qui l’entourait. Un collier d’aigue-marine ornait sa gorge, et un cormoran avait tressé pour elle une couronne de coquillages et de perles venus du royaume de son père.
Elle errait seule dans son palais liquide, et la lumière du soleil couchant embrasait l’onde. Un banc de poissons frôla son pied. Lorsque Magnus n’était pas là, ils constituaient son unique compagnie. Ses frères et ses sœurs qui peuplaient les courants n’étaient plus là.
Disparus. Massacrés. Empoisonnés. Endormis à jamais.
Aleyna avança dans les couloirs translucides. Au-dessus d’elle brillait le ciel voilé. Magnus serait bientôt là. Son cher amour. Isolée dans son lac sans oser en sortir, elle n’avait jamais connu d’autres humains que lui et les siens, et elle se sentait parfois si gauche. Si ses frères et ses sœurs étaient encore de ce monde, ils se seraient moqués d’elle. Quelle idée de s’éprendre d’un Mortel, qui souffrirait des fléaux de la vie et en mourrait !
Mais lorsque la Terre avait périclité, ses bienheureux amants de jadis s’étaient endormis, et ne s’étaient jamais réveillés. Contrairement à elle. Il n’y avait eu que Magnus pour l’aimer. Elle s’était laissée caresser par l’idée de son amour, et les eaux du lac frémissaient à la seule pensée du jeune, si jeune humain. Elle s’était montrée patiente, le temps d’un battement de cil. Et lorsqu’il avait été en âge de savoir ce qu’était vraiment l’amour, il avait compris la teneur de ce lien qui les unissait, aussi doucement et naturellement que la pluie tombe du ciel. Ils s’aimaient sans leurs chairs, mais ils s’aimaient de leurs âmes.
Elle caressa la perle de bois qui ornait son poignet. Magnus finirait par mourir, bien sûr, et cette idée la révulsait. Pour l’heure, elle ne désirait pas y songer. Pour l’heure, seule la vie comptait. Si éphémère. Une seconde dans son éternité, une seconde dont elle chérissait le moindre fragment.
Elle laissa son corps monter vers la surface qui miroitait au-dessus d’elle. Les branches d’un saule pleureur perçaient l’eau et dérivaient dans le courant, mues par le vent d’hiver qui soufflait.
Non.
Un goût de tonnerre passa sur sa langue, brutalement.
Un vrombissement emplit l’air.
Ce n’étaient pas les dragons ; c’étaient les hommes.
La peur fouetta son corps, étreignit son être. Au moment où elle allait surgir de l’onde, elle s’arrêta. Vite, elle se réfugia dans son palais, ses bras tremblants serrés autour de sa taille, tandis que l’univers aqueux se mouvait au rythme de son angoisse.
Des machines passèrent dans le ciel en vrombissant, au-dessus de l’étendue qui frémissait.
Puis tout à coup, la surface fut crevée par un humain, tout vêtu de noir, un masque dissimulant son visage.
Un deuxième.
Un autre.
Encore un autre…
Bien trop vite, la demeure aquatique fut cernée.
Aleyna hurla, en un cri terrible, leur dénia le droit de pénétrer en son territoire. Mais les hommes restèrent insensibles à l’onde sonore qui se propageait jusqu’à eux. Ils progressaient vers le palais, leurs membres fendant les eaux, implacables. Les poissons se réfugièrent au fond du lac, et les algues cinglèrent l’eau furieuse qui s’agitait.
La naïade s’enfonça plus profondément au sein de sa de-meure, se tapit davantage dans un recoin.
Le palais était caché à la vue des Mortels. Nul ne pouvait s’en approcher sans son autorisation.
Pourquoi, alors, avait-elle l’impression qu’ils fusaient droit vers elle ? Les flux du lac tourbillonnèrent, déviant maladroitement la trajectoire des humains qui osaient pénétrer en ces lieux sacrés. La peur annihilait toute sa puissance, et ils poursuivaient leur avancée.
Ils dardaient vers elle de lourds harpons. Car elle en était certaine, désormais. Ils la voyaient. Et son palais n’avait pour eux aucune façade, aucune barrière, car ils traversèrent les murs comme s’ils eussent été faits de brume.
Aleyna ferma les yeux, adressa une supplication à Magnus, une prière muette à son père l’Océan. Mais ce dernier était trop loin, endormi peut-être, et personne, personne, ne viendrait à son secours. Alors, elle se redressa.
Elle fit face à ces odieux Mortels qui osaient fouler le sol de son domaine. Qui osaient pointer sur elle leurs armes, et l’observer avec tant d’irrespect.
— Partez !
Et sa voix roula comme un flot sombre.
Mais les humains n’écoutèrent pas.
Cela faisait longtemps, après tout, qu’ils n’écoutaient plus.
— Partez !
Ils l’encerclaient, à présent. La pique d’une arme meurtrit la chair de son dos. Son sang de lumière s’enroula en douces circonvolutions dans les flots, attisant davantage encore sa peur.
À travers la douleur qui la fit crier, elle appela tout ce qui vivait dans le lac à s’éveiller.
Et tandis que la masse aqueuse, grouillant de vie, s’élançait vers ses assaillants, quelque chose heurta l’eau au-dessus d’elle, ténébreux, menaçant.
C’était un filet. Et il fondit sur elle, l’enveloppa. Une intense souffrance vrilla sa peau au contact des cordes. Elle tira, se démena, mais l’étau se resserra davantage.
— Non !
Quelque chose troubla à nouveau la surface. Une main de fer, qui agrippa le filet pour le soulever.
Elle laissa échapper un sanglot. Une vive et brûlante déchirure l’ébranla tout entière lorsqu’elle fut extirpée des eaux, et que l’air passa sur sa peau.
Ils n’avaient pas le droit.
Ils n’avaient pas le droit de l’arracher à son lac.
Ils n’avaient pas le droit !
Au-dessus d’elle, la machine volante se rapprochait, et le monde tanguait loin en-dessous d’elle. La naïade hurla, gémit, se débattit, tandis que les mailles mordaient sa chair, y laissant de profondes marques rouges.
— Non ! s’étrangla-t-elle. Je vous en supplie !
Et le lac rétrécissait, et la forêt s’agrandissait, infinie – puis minuscule. Le soleil couchant embrasa tout à coup la cime des arbres morts. C’était là tout son monde, qui s’enfuyait loin d’elle.
Enfin, la machine l’avala, et ce fut la pénombre, entrecoupée de lumières clignotantes et trop blanches.
— Non…, sanglota-t-elle.
Les hommes braquèrent sur elle un long objet ; l’on aurait dit une lance, bleutée, zébrée d’éclairs. Son aura, maléfique, détestable, glacée, s’insinua dans la moindre parcelle de son être. Et tout à coup, la pointe fusa droit vers elle à travers les mailles du filet, et la mordit au flanc.
La douleur intense crispa son corps, la fit suffoquer.
Aleyna s’échoua au sol.
Pétrifiée.
Les lèvres écarquillées en un cri muet.
Non…
Non !