PROLOGUE


Dans l’étroite pièce qui servait de chambre, seule la flamme d’une bougie consumée éclairait le visage ridé du vieil homme couché dans son lit. S’il ne voyait guère son ventre se gonfler et se dégonfler au rythme monotone de sa respiration, le jeune garçon assis sur l’unique chaise aurait pu croire que son grand-père avait enfin succombé à l’âge. Non, le vieil homme se contentait de rêver – un beau rêve, espérait-il. Depuis quelques semaines, son grand-père dormait bien souvent. Sa mère lui avait expliqué qu’il était grandement fatigué, et que sa maladie l’épuisait plus encore – une maladie incurable, qui ne manquerait pas l’emporter un jour ou l’autre.
Le vieillard, presque chauve maintenant, finit par ouvrir des yeux bruns pochés et remua faiblement sous les couvertures qui le maintenaient au chaud. Le garçon se leva aussitôt de sa chaise pour s’asseoir sur le matelas.
— Grand-père, tu vas bien ?
Celui-ci soupira, puis rit doucement.
— Ce n’est rien, mon petit. Un simple cauchemar, vestige de mes souvenirs les plus anciens.
— Ton passé de Chevalier-Mage ?
Il hocha la tête et regarda le petit droit dans les yeux.
— Apporte-moi de l’eau. Tu seras un ange.
— Tout de suite, grand-père.
Le garçon s’en fut aussitôt dans la cuisine, où sa mère devait déjà préparer le dîner. Le vieil homme se redressa péniblement et regarda dehors par la seule fenêtre. La nuit était tombée ; les étoiles brillaient, sous le couvert d’un croissant de lune.
Il ferma les yeux et poussa de nouveau un long soupir éloquent de fatigue. Il se frictionna les joues, chassant les sinistres images qui se bousculaient dans son esprit. Chaque nuit, il faisait le même rêve, dans lequel tous ses anciens frères d’armes, dont plus aucun n’était encore en vie, mouraient sous la lame de leurs ennemis. Cette guerre avait fait nombre de victimes, décimant une grande partie de la nation humaine gratifiée des prodiges de la Magie – des pouvoirs élémentaires qui avaient réussi à repousser l’envahisseur et avaient apporté la paix à laquelle les hommes aspiraient. Une paix durable, loin de cette guerre que les hommes ne connaîtraient plus, espérait-il.
Son petit-fils revint, les bras chargés d’un plateau sur lequel reposaient un broc rempli d’eau, un gobelet ainsi que du pain encore chaud et fumant. Il se rassit sur le matelas, remplit le gobelet et le tendit. Le vieillard l’éclusa d’une traite et en quémanda encore. Le garçon, tout joyeux, versa de l’eau dans le godet une seconde fois et lui offrit en même temps une tranche de pain.
— Mère réclame que tu manges, grand-père.
— Et elle a raison, s’éleva une voix derrière lui.
La prunelle des yeux du vieil homme venait d’entrer : sa benjamine, mariée à un brave. Grande, fine, avec de longs cheveux châtains qui cascadaient jusqu’au milieu du dos, une mèche juste au-dessus de ses yeux verts, elle était vêtue d’une simple tunique étroite grise, serrée à la taille par une ceinture de tissu. Lorsqu’il était tombé gravement malade, la famille n’avait pas hésité à le prendre sous son aile.
— Mange, père. Tu as besoin de prendre des forces.
Le vieil homme savait qu’il n’avait pas le choix et croqua un bon morceau de la miche, sous le regard satisfait de sa fille. Elle ressemble tant à sa mère, pensait-il bien souvent.
— Le dîner sera prêt d’ici une demi-heure. Repose-toi encore un peu, puis je viendrai t’aider. Oricle, laisse-le tranquille et viens m’aider.
— Mais mère, je veux rester avec grand-père !
— Ne discute pas, petite canaille ! Ton père va bientôt rentrer du champ et il aura sûrement une faim de loup. Alors viens m’aider à terminer le repas.
— Bon, très bien, bougonna le jeune garçon. À tout à l’heure, grand-père Odo !
Ce dernier lui sourit et se reposa contre les coussins avant qu’une vilaine quinte de toux ne l’assaillît. Lorsqu’il retira sa main de devant sa bouche, il regarda le sang qui couvrait sa paume. Cette maladie le tuerait, il n’était pas dupe. Elle l’accompagnait depuis des années mais s’était bien aggravée ces dernières semaines. De nombreux médecins étaient venus à son chevet, ainsi que de soi-disant Mages-Guérisseurs, de véritables charlatans aux honoraires honteux. Néanmoins, personne n’avait pas été capables de le soigner. Cette infection était incurable. Longtemps avait-il cru qu’il succomberait de l’épée de ses ennemis. Mais il remerciait les dieux de toutes ces années passées aux côtés de sa famille et des gens qu’il aimait. Il n’en avait jamais tant espéré à vrai dire, et surtout pas de fonder une famille, envie contraire à la philosophie que l’on imposait aux soldats de sa catégorie. Un jour, pourtant, le roi l’avait détaché de son service, avait rompu le lien de féodalité suprême. Il avait ainsi pu rencontrer une belle dame, deux fois plus jeune que lui, et engendrer deux filles. L’aînée vivait aujourd’hui avec son mari et ses quatre beaux enfants loin d’ici. La cadette, celle qui l’avait recueilli, n’était pas moins heureuse. C’était la consécration d’une vie de Chevalier-Mage qui, deux décennies auparavant, relevait encore de l’utopie.

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