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Ana is lost
Samantha Feitelson
24 €
ROMANCE FF
BIENVENUE CHEZ MOI
Anaïs
Le couloir semble s’étirer à l’infini. Sous mes pas, le carrelage beige sonne creux. Devant moi, maman avance d’un pas assuré, les clés déjà prêtes. La serrure cède dans un claquement sec.
Je reste immobile sur le seuil, le souffle court. C’est censé être mon appartement, mon refuge. Pourtant, j’ai l’impression d’y entrer pour la première fois.
Ça sent le désinfectant et la lessive. C’est propre, trop propre. Comme si quelqu’un avait voulu effacer les traces d’un autre avant mon retour.
— C’est étrange… j’ai l’impression de le découvrir pour la première fois.
Maman m’adresse un sourire bref. Déjà, sa voix reprend son cours : douce, monotone, les recommandations du médecin débitées les unes après les autres comme une liste de courses.
Ne pas forcer, se reposer, les médicaments à heure fixe. Elle parle pour ne pas laisser le silence s’installer.
Je finis par entrer et découvre le salon : un canapé gris clair, un tapis un peu fatigué, une table basse avec des magazines empilés. Je pose la main sur le dossier du canapé. Le tissu est lisse, froid sous mes doigts. Tout me semble familier et pourtant rien ne me parle vraiment. Je parcours les cadres au mur, les couleurs, les objets posés çà et là. J’attends que quelque chose me dise : oui, c’est toi. Mais rien ne vient.
— Tu devrais peut-être venir à la maison ce soir, suggère-t-elle derrière moi. Avec Jean en déplacement, la solitude risque de te peser dès le premier jour.
Je m’avance vers la chambre. La porte est entrouverte. Un lit parfaitement fait, des draps blancs tirés au cordeau. On dirait une chambre d’hôtel. Je m’arrête, le cœur qui bat un peu trop fort.
Soudain, le monde tangue. Un voile me passe devant les yeux et les sons se brouillent. Je pose la main sur ma tempe avant de fermer les paupières.
Maman est sur moi en deux secondes. Sa main se referme sur mon bras, ferme, presque étouffante.
— Assieds-toi, Anaïs, vite. Ne force pas.
Je me laisse guider sans protester. Je suis trop fatiguée pour ça. Son parfum m’assaille. Je reconnais une fragrance chargée qu’elle réserve aux grandes occasions. Je me demande vaguement si mon retour à la maison méritait ça. Ses doigts s’attardent sur ma peau une seconde de trop. Je me tais. C’est un vieux réflexe, je crois.
Elle revient de la cuisine avec un verre d’eau, s’agenouille devant moi et me le tend.
— Bois ça, ma chérie… Ça te fera du bien. Bois tout, d’accord ?
Elle cale un coussin dans mon dos, lisse une mèche de mes cheveux, caresse ma joue. À chaque geste, mon corps se crispe un peu plus. J’ai envie de lui dire que je peux boire seule, que je n’ai plus dix ans. Mais je me tais. Je revois ses nuits à l’hôpital, ses yeux creusés par le manque de sommeil, ses mains qui ne lâchaient pas les miennes. Elle est restée là, tout le temps. Comment je pourrais la repousser maintenant ?
Je bois l’eau. Elle est tiède et a un goût de métal, mais je la bois quand même, sous son regard.
Quand je repose le verre, elle déplie le plaid et le pose sur mes jambes. Mes paupières sont lourdes. Sa voix coule sans s’arrêter, telle une berceuse, jusqu’à ce que je ne distingue plus vraiment les mots.
— Je suis passée ce matin pour remplir ton réfrigérateur. Tout est prêt, tu n’as qu’à réchauffer. Je ne voulais pas que tu t’épuises en cuisinant.
Son sourire est présent, mais ses traits restent tendus. Ses doigts tripotent le tissu de son manteau sans s’en rendre compte.
J’ai mal à la tête. Chaque phrase qu’elle prononce appuie un peu plus fort sur quelque chose de douloureux, là, derrière mes yeux. J’ai envie de lui demander de se taire. Juste quelques secondes. J’ai envie qu’elle parte. Pour plusieurs jours. Et en même temps, je me sens coupable de penser ça. Elle a tout fait pour moi. Je lui dois bien cette visite.
Elle s’installe à mes côtés et pose une main sur mon genou.
— Dis-moi… comment tu te sens ?
Mes épaules s’affaissent. Je ne sais même pas par où commencer.
— C’est… étrange. J’ai l’impression d’être une intruse dans ma propre vie.
C’est exactement ça. Tout est à sa place, chaque objet, chaque cadre, et pourtant rien ne me revient. On me raconte une histoire en me demandant d’y croire, mais ça sonne faux.
Elle serre mes doigts dans les siens.
— C’est normal, ma chérie. Ton corps a besoin de temps, ton esprit aussi. Tout finira par revenir, tu verras.
— Et si ça ne revenait pas ?
C’est sorti tout seul, un peu honteux.
Son sourire ne flanche pas, mais il y a quelque chose dans ses yeux que je n’arrive pas à lire.
— Alors on reconstruira tout, pas à pas. Tu ne seras jamais seule, je te le promets.
Je baisse les yeux sur nos mains. Sa voix, son assurance… tout en elle m’invite à me laisser porter. Et pourtant, quelque chose résiste au fond de moi. Un truc petit, têtu, que je n’arrive pas encore à nommer.
Elle réajuste le plaid sur mes jambes, ses doigts s’attardant à nouveau sur ma main.
— Tu es certaine que ça ira, ce soir ? Je sais que Jean ne rentre que demain, mais… je ne voudrais pas te savoir seule pour ta première nuit. Viens à la maison, rien qu’une fois.
— Non, il faut que je reste. Si je fuis maintenant, cet endroit ne sera jamais chez moi.
Elle hoche la tête, mais ses lèvres se pincent. Ses doigts reprennent leur manège sur le dos de ma main. Doux, obstinés.
— Jean aurait voulu être là, tu sais. Son travail le retient, c’est difficile pour lui aussi…
— Je sais, maman. Il a fait le maximum en venant à l’hôpital. Je ne lui en veux pas du tout.
C’est vrai, d’ailleurs. Ça, au moins, je le sais.
Le silence qui suit est chargé. Je n’entends plus que mes tempes qui battent. Elle m’effleure la joue, son sourire vacillant, le regard trop fixe.
— Tu es si forte, ma chérie. Je suis fière de toi.
Je baisse les yeux, la gorge serrée. Forte… Si elle savait. Là, maintenant, tout ce que je veux c’est respirer sans témoin. M’approprier ce lieu sans que quelqu’un me regarde le faire. Je refuse de craquer devant elle. Je ne saurais pas l’expliquer, mais cette attention constante m’épuise autant qu’elle me touche.
— Bon… tu es vraiment sûre ?
— Oui, maman.
— Si jamais tu as le moindre malaise, tu m’appelles ?
— Si j’ai un malaise, je risque d’avoir du mal à t’appeler, ironisé-je.
Mais à son regard, je vois que ce n’est pas le moment de plaisanter.
— Tu me le promets ?
Un soupir m’échappe.
— Promis.
Elle se lève enfin, lisse son tailleur. Elle reste là encore un moment, les clés en main, à me regarder comme si elle cherchait une faille.
— Je te laisse, alors ?
Pars, par pitié. J’étouffe.
— Maman, tout ira bien. Je suis épuisée, j’ai besoin de calme.
Elle hésite, puis finit par acquiescer, les yeux un peu brillants. La porte se referme. Le verrou claque.
Je souffle.
Enfin seule.
Je me lève, les jambes encore un peu flageolantes, et je fais le tour de la pièce lentement. Mes pas me portent vers la bibliothèque. Je m’accroupis et laisse mes doigts glisser sur les tranches, découvre des classiques, alignés avec soin. Les titres me parlent, mais certains semblent n’avoir jamais été ouverts. Peut-être les ai-je achetés juste avant que tout bascule ?
Je me relève. Je cherche quelque chose qui m’appartiendrait vraiment, une photo, un objet qui traîne, une trace d’usure. Rien ici ne me dit que j’ai vécu dans cette pièce.
Ma gorge brûle. Mes yeux se brouillent sans prévenir et les larmes coulent, comme ça, sans que je l’aie décidé. Rien dans cet endroit n’éveille le moindre souvenir. C’est un décor, et moi je suis une figurante qui ne connaît pas son texte.
Je m’essuie les joues. Le médecin m’avait prévenue que ce serait dur. Enfin… le médecin que maman a convaincu de me laisser rentrer deux semaines plus tôt que prévu. Elle a su trouver les bons mots, comme toujours. Je ne sais pas si je dois lui en être reconnaissante ou pas.
Mais je ne m’attendais pas à ça. Pas ce vide-là.
Je déteste cet oubli.
Je force ma respiration et je me dirige vers la chambre. Je me déshabille et me glisse sous les draps, du côté gauche. Un réflexe, au moins. Une petite certitude. Mes paupières se ferment toutes seules. En quelques secondes, le noir m’engloutit.
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