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IA-t-il un futur au féminin ?
Camille de Decker
15 €
ESSAI FEMINISTE
INTRODUCTION
Vous avez peut-être déjà croisé ma plume à travers mes deux précédents essais. Dans C’est pas du féminisme, c’est du bon sens, je vous invitais à répondre au sexisme ordinaire avec des outils concrets, accessibles à toutes et tous. Dans Le patriarcat me coûte un rein, je mettais en lumière le coût bien réel – économique, social et psychologique – d’un système qui pèse sur les femmes, mais aussi sur les hommes.
Aujourd’hui, j’ouvre un nouveau chantier : celui du futur. Pas un futur lointain ou fantasmé, mais celui qui se construit, ici et maintenant, sous nos yeux. L’intelligence artificielle, les biotechnologies, la robotique (réunies sous le terme NBIC), ou encore le transhumanisme ne relèvent plus de la science-fiction : ces révolutions technologiques façonnent déjà notre quotidien. Elles assistent les médecins dans leurs diagnostics, automatisent des pans entiers du travail, s’invitent dans nos foyers à travers des objets connectés et jusqu’à nos loisirs via des applications et des algorithmes qui enregistrent et orientent nos choix.
Leur point commun ? Elles avancent à une vitesse vertigineuse. La loi de Moore en donne une idée : la puissance de calcul double environ tous les deux ans, tandis que les coûts diminuent. Résultat : ce qui semblait hier encore impossible devient rapidement banal. Un téléphone portable d’aujourd’hui a plus de puissance que les ordinateurs qui ont envoyé l’homme sur la Lune.
Ces bouleversements ne sont pas neutres. Ils redessinent déjà nos vies, nos emplois, nos relations sociales et nos corps. La question n’est donc pas de savoir si nous serons concerné·es, mais comment. Et surtout : si cette révolution se fera avec ou sans les femmes.
C’est une question qui ne m’est pas venue naturellement, je dois bien l’admettre. Quand on pense au féminisme, on pense à ce qui a été accompli et à ce qui doit encore l’être, pas à ce qui pourrait être. Pourquoi ? Parce que nous (femmes de ma génération) ne vivions pas encore dans un monde sur le point de changer drastiquement et qui ouvrait ainsi de nouvelles opportunités. Quand une innovation s’impose dans nos vies, nous ne réalisons pas tout de suite les impacts futurs que celle-ci aura. Et j’avoue, bien que m’intéressant grandement au sujet des nouvelles technologies, ne pas l’avoir tout de suite réalisé. Plusieurs autres auteurs m’ont petit à petit ouvert les yeux sur cette page blanche et tout ce qu’elle pouvait promettre. Mais, au passage, ils m’ont aussi ouvert les yeux sur l’absence flagrante de réflexion autour du sujet .
Mais alors pourquoi parler de féminisme et de technologies ensemble est-il si urgent ?
Parce que les algorithmes ne sont pas neutres : ils sont nourris par des données produites dans un monde traversé d’inégalités. Quand une intelligence artificielle apprend à partir de CV majoritairement masculins, elle reproduit et amplifie cette inégalité en privilégiant… les hommes. Quand une application de santé est conçue sur des données biomédicales masculines, elle ignore des symptômes propres aux femmes, mettant directement leur vie en danger.
Parce que les robots n’échappent pas non plus aux stéréotypes de genre. De la voix féminisée des assistants virtuels aux robots sexuels programmés pour l’obéissance, les innovations technologiques perpétuent des imaginaires où les femmes restent cantonnées à des rôles de servantes, d’objets ou de distractions. Derrière chaque choix technique se cache en réalité une vision du monde — et trop souvent, cette vision reste masculine et patriarcale.
Le risque est immense : voir les inégalités d’hier se répéter à vitesse exponentielle, à l’échelle planétaire. Mais il existe aussi une promesse : celle de renverser la donne.
Les révolutions technologiques, si elles sont pensées autrement, ouvrent des possibilités inédites d’émancipation, de justice et d’égalité. Elles peuvent soulager la charge domestique, offrir un accès élargi à l’éducation et à la santé, rendre visibles des voix jusque-là marginalisées. Autrement dit, elles peuvent soit reproduire un monde inégalitaire, soit nous aider à en bâtir un meilleur.
IA-t-il un futur au féminin ? est une invitation à explorer ces promesses et ces menaces, à comprendre ce qui est en jeu, et surtout à ne pas laisser l’avenir s’écrire sans nous. Car le futur n’est pas une trajectoire tracée d’avance, il est le résultat de choix politiques, économiques et culturels faits aujourd’hui. Si nous, femmes, ne participons pas à ces choix, d’autres les feront à notre place — et l’histoire a déjà montré à maintes reprises ce que cela signifiait : l’invisibilisation, la mise à l’écart, la confiscation du pouvoir.
Refuser cette absence, c’est reprendre la main. C’est interroger les biais qui s’inscrivent dans les algorithmes, exiger une gouvernance des technologies qui inclut les femmes, inventer de nouvelles manières de travailler, d’apprendre, de soigner et d’aimer. C’est transformer la révolution technologique en révolution sociale.
Cet essai n’apporte pas de réponses toutes faites, mais il propose des clés de lecture et des pistes pour agir. Parce que l’avenir n’est pas neutre, et qu’il serait une erreur fatale de croire que le progrès technologique garantit automatiquement le progrès social. Le futur peut renforcer les chaînes du patriarcat, ou bien contribuer à les briser.
La question est simple : de quel côté voulons-nous basculer ?
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