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Je n'oublierai pas d'aller fleurir ta tombe

Blandine Thieule

24 €

ROMANCE MM

CHAPITRE 1

Saint Benedict 2022

Quand il avait émis, sur un coup de tête, le désir d’entrer en possession du manoir familial, Meri n’avait pas imaginé l’ampleur de la tâche qui l’attendait. Ce qui expliquait rétrospectivement le sourire un brin moqueur de son oncle quand ils entérinèrent la vente et la facilité avec laquelle il avait convaincu toute la famille. Aurait-il vu des photos récentes de la bâtisse qu’il n’aurait pas renoncé pour autant, mais le choc aurait eu le mérite d’être moins violent.
C’était un jour de mai particulièrement ensoleillé. Le ciel bleu, les arbres, la nature… tout était beau. Le manoir, en revanche, s’il ne tombait pas encore en ruine, aurait besoin d’un sacré coup pour retrouver sa splendeur d’antan. Pareil à celui dont Meri se souvenait. Mais il était là pour s’y employer justement et n’avait jamais refusé un défi. Ce retour au pays en quelque sorte, dans la maison qui l’avait vu grandir, était pour lui une renaissance, un renouveau enthousiasmant, qu’il avait souhaité de tous ses vœux. Les années passées ici jusqu’à l’adolescence avaient compté parmi les plus heureuses de sa vie et lorsque ses parents avaient décidé de s’installer à Toronto, à ses dix-sept ans, il s’était promis d’y revenir. Cela lui avait pris dix-huit ans exactement, durant lesquels le manoir avait mariné dans son jus, soumis aux caprices des éléments.
Sa vie à Toronto avait été une belle vie et l’artiste qu’il était y avait trouvé plus que son compte de divertissements entre théâtres, musées et événements éphémères. Il était beaucoup sorti, avait entretenu une vie sociale riche et intéressante, pour autant il en était venu à regretter le petit village de son enfance, son calme et sa tranquillité. Plus d’une fois, il avait évoqué l’idée de se mettre au vert, au moins pour quelque temps, mais son compagnon accueillait toujours ses propositions avec sarcasme.
Luke était le citadin type. Il était né ici, y avait toujours vécu et ne se voyait vivre nulle part ailleurs. Et puis sa carrière d’acteur le liait aux nombreuses salles de spectacle, à ce réseau qu’il avait lentement tissé et entretenait au quotidien. Si Meri pouvait écrire n’importe où, Luke ne se voyait certainement pas brûler les planches dans un petit théâtre communal sans ambition.
Ses arguments tenant la route, Meri n’insistait pas malgré cette impression vivace de n’être pas tout à fait heureux ainsi. Mais après tout, qui pouvait se targuer de l’être vraiment, heureux ? Il n’était guère pourtant en droit de se plaindre : la vie s’était presque toujours montrée généreuse avec lui. Des parents aimants, tolérants et ouverts, qui l’avaient toujours soutenu, même quand il leur avait annoncé, alors tout juste diplômé d’une école de commerce prestigieuse, qu’il voulait devenir écrivain ; une sœur dont il était resté très proche en grandissant ; un statut social qui lui avait ouvert quelques portes jusque dans sa nouvelle carrière, tout en lui assurant un train de vie enviable. Comme chacun de ses cousins, il avait disposé, à sa majorité, d’un bas de laine plus que confortable, lui offrant le luxe de ne jamais se soucier au moins des questions matérielles.
Avant ses trente ans, il était propriétaire d’un appartement luxueux dans un quartier à la mode, pouvait s’offrir les services d’un agent littéraire avant même ses premiers succès en librairie et menait grand train sans guère se poser de questions. En était pourtant ressortie chez lui, là où les autres membres de la famille se contentaient d’en profiter, une forme de culpabilité qui l’avait empêché de jouir pleinement de ces facilités.
Depuis lors, il donnait chaque année une partie de ses revenus en soutien à diverses causes et militait activement pour venir en aide aux moins chanceux. Luke, qui s’était fait tout seul, payant ses cours de théâtre à la sueur de son front dans les cuisines d’un fast-food des années durant, se moquait souvent gentiment de lui en lui conseillant simplement de profiter des cartes qu’on lui avait distribuées. D’autres ne s’en privaient pas.
Une chance de tout recommencer, de faire peut-être table rase de l’échec le plus cuisant qu’il avait eu à subir, trop jeune pour savoir alors l’encaisser, et se juger enfin en droit d’avancer, se faisait sentir régulièrement. Il finit par décider de se jeter à l’eau quand Luke le quitta après presque cinq ans d’une relation qu’il avait cru parfaite, jusqu’à ce qu’elle s’étiole.
À l’heure des réseaux sociaux et autres applications de rencontres, dont il avait été un fervent adepte, Meri avait rencontré Luke à l’ancienne, au travail, ce qui pour un auteur œuvrant principalement chez lui tenait de la performance. Son dernier roman, sorte de huis clos familial tournant à l’affrontement le temps d’un week-end, avait rencontré un succès non négligeable et un producteur de théâtre n’avait pas tardé à le rencontrer pour en financer l’adaptation. D’autres auraient été déçus de ne se voir offrir le prestige de la télévision ou des salles obscures, mais Meri, pour sa part, avait été enchanté. Tellement enchanté et désireux de vivre pleinement cette expérience, qu’il avait négocié pour écrire lui-même le scénario. Exercice périlleux qu’il n’avait jusque-là jamais pratiqué, mais dont le défi justement l’enthousiasmait. Quel plaisir ensuite que d’assister aux premières répétitions et de voir ses personnages prendre vie sous ses yeux.
Luke Bradshaw, jeune comédien à la carrière prometteuse, s’était vu obtenir le rôle principal, ce citadin, gay refoulé, qui peinait à trouver sa place dans une famille au mieux dysfonctionnelle, et dire qu’il s’en sortait avec brio dès les premiers jours était un euphémisme. Luke était le Daniel imaginé par Meri lors des tout premiers jets. De conversations à bâtons rompus au sujet du personnage autant que du script, en dîners tardifs en sortant des répétitions, les deux hommes avaient opéré un rapprochement stratégique qui s’était très logiquement fini au lit le soir de la grande première. Aussi opposés qu’il était possible, ils avaient étonnamment su s’épanouir ensemble. Meri était l’artiste discret et un poil torturé qui, s’il assumait son homosexualité depuis l’adolescence ne l’étalait pas pour autant. À l’inverse, Luke était l’archétype de la jeunesse flamboyante qui revendiquait sa différence.
Ce qui ainsi n’aurait dû logiquement être qu’une brève aventure se fit routine. Sans que rien ne le laisse présager, quelques mois plus tard, Luke était installé chez lui et prenait une place de choix dans son cœur. Meri avait rapidement compris que le visage rieur et la personnalité exubérante affichés en public n’étaient rien d’autre qu’un rôle de plus. La presse, et par extension le public, faisait ses choux gras de ses excès, mais dans la vie de tous les jours, il redevenait le compagnon tendre et attentionné. Leur carrière respective avait décollé en même temps que leur relation gagnait en intensité et Meri s’était cru définitivement casé.
Au fil du temps pourtant, la routine rassurante s’était faite ennuyeuse et la passion s’était lentement éteinte. Et ce qui devait arriver était arrivé : Luke lui annonça qu’il avait rencontré quelqu’un d’autre. S’il y eut bien des larmes, autant des deux côtés d’ailleurs, il leur était apparu que cela leur pendait au nez depuis un moment. Ils décidèrent de rester bons amis, selon la formule consacrée, même si Meri doutait de le revoir un jour. Et quand Luke eut récupéré toutes ses affaires, l’envie d’autre chose reprit Meri de plus belle.
Il pensait à cette vie plus simple dans ce petit village de Saint Benedict, à Jesse et ses années de lycée, nourrissant autant de regrets que d’envie d’y revenir. Ainsi, sur un coup de tête qui ne lui ressemblait guère, il profita d’un dîner avec ses parents pour se renseigner quant à la propriété familiale. Fief de la dynastie Evans laissé à l’abandon, le modeste manoir se transmettait de génération en génération, de même que la maison de Toronto. Cette dernière, de par sa disposition exceptionnelle, avait plus de succès et hébergeait le frère de sa mère depuis toujours, privilège d’aînesse. Saint Benedict, quant à lui, n’intéressait plus grand monde. Trop campagnard, pas assez exotique, là où Meri n’y voyait que le souvenir de bons moments.
Quittant ses parents ce soir-là, Meri réfléchit une bonne partie de la nuit, prenant en compte aussi bien l’aspect pécuniaire que son propre avenir. Le lendemain, il envoyait un mail à sa mère, la tante Louise et l’oncle Hugh pour leur proposer de se réunir tous les quatre. Quand il annonça son désir de se porter acquéreur de la propriété, la discussion fut particulièrement facile. Les deux femmes aimaient l’idée que le bien demeure dans la famille et Hugh, surpris de la demande de son neveu, ne résista pas à le prévenir qu’il regretterait un tel investissement avant d’accepter bien volontiers.
Ainsi quelques semaines plus tard, Meri se retrouva à posséder une propriété bien trop grande pour lui, dans un trou perdu.

***

Et le voici, une fois toute sa vie rangée dans quelques cartons, donnée ou vendue au petit bonheur la chance, arrêté devant un portail rouillé avec, au loin, une maison, au potentiel certain, mais dans un état pour le moins discutable. Voilà donc où conduisaient ses rêves, songea-t-il avec un pincement au cœur en s’efforçant d’ouvrir le cadenas tout autant en mauvais état que le portail qu’il était censé fermer. Puis, s’arrêtant un instant, il écouta le calme alentour. Il fit un tour sur lui-même, ne voyant rien ni personne aussi loin que son regard portait et constata qu’à défaut d’une propriété en état, c’était surtout ceci qu’il était venu chercher. Calme et tranquillité.
Et puis, ce n’était pas tout à fait le bout du monde. Le cœur du village de Saint Benedict était à quelques kilomètres à peine et les premiers voisins à moins de cinq cents mètres. Barrie, la première ville pouvant être qualifiée de « grande », était toute proche et Toronto à tout juste plus d’une heure de route. Rien à voir avec un exil à proprement parler. D’accord, pas de bar à la mode dans le coin et certainement aucun livreur disponible au beau milieu de la nuit, mais de cela au moins, Meri était certain de pouvoir s’en passer.
Rassuré, une certitude tranquille le frappa. Il avait fait le bon choix. Il était à sa place. À présent qu’il y était, que l’état de son compte en banque ne pouvait guère l’autoriser à faire demi-tour, cette évidence apaisa son cœur. Aussi surprenant que puisse paraître ce virage dans sa vie, c’était définitivement le bon. Une autre vie l’attendait, celle qu’il cherchait depuis longtemps au milieu de la vacuité de la précédente. Ce retour aux sources parachevait le travail, pour le meilleur était-il convaincu.
Si la maison tenait bon, constata-t-il en se garant enfin devant, les volets étaient en bout de course, de même que la rambarde en pierre à moitié effondrée. Le toit, par endroits, menaçait de s’écrouler et la cheminée ne semblait plus guère en état de fonctionner. Quant au terrain, en dehors de l’allée gravillonnée qui avait besoin d’un bon désherbage, le reste était un champ de friche. L’herbe était presque aussi haute que lui, les arbres avaient besoin d’être taillés et les massifs de fleurs de son enfance, de même que l’ancien emplacement du potager, avaient tout bonnement disparu. Mais le potentiel était là et avec « un peu » d’huile de coude et de patience le résultat serait superbe. La grande bâtisse en pierre avait un cachet certain et retrouverait sans mal son charme d’antan.
Meri constata très vite que l’intérieur ne valait guère mieux que le dehors. Une odeur d’humidité plutôt inquiétante flottait dans l’air. Nombre de fenêtres étaient cassées. L’escalier menant à l’étage n’inspirait guère confiance ; dès la deuxième marche, son pied manqua de passer à travers le bois pourri. Le compteur électrique, d’un autre âge, refusa obstinément de fonctionner – ce qui n’était peut-être pas plus mal, vu son état précaire. Quant aux meubles, tapis, tableaux et autres bibelots que la famille n’avait pas déjà emportés lors des dernières visites, peu seraient récupérables.
Il s’était attendu, naïvement, à quelques travaux de rafraîchissement, mais il comprit soudain qu’au mieux des mois de travail l’attendaient, et qu’il n’y parviendrait pas seul. L’achat ayant déjà ponctionné une bonne partie de ses économies, il lui faudrait veiller au grain s’il ne voulait pas se mettre dans l’embarras.
Mais ces considérations s’évanouirent bien vite tandis qu’il errait de pièce en pièce, ouvrant les volets un à un pour laisser entrer la lumière. Pour l’instant, tout était sale et vétuste, peu engageant à vrai dire. Pourtant, il éprouvait l’agréable sensation d’être enfin chez lui, ce qui ne lui était jamais arrivé nulle part ailleurs. Ici, presque aussitôt, il se sentit apaisé, et même modestement heureux. Et si l’accès à l’étage lui était pour l’instant interdit, le rez-de-chaussée lui suffisait amplement pour se plonger dans ses souvenirs et imaginer un avenir serein, loin de tout tumulte.
La cheminée devant laquelle il s’allongeait des heures durant pour lire. La bibliothèque dans laquelle il avait installé un petit bureau à l’adolescence pour travailler sur ses premières histoires. La cuisine où Olivia et lui assistaient leur mère. Dans le salon, il se revit le matin de Noël, l’année de ses quinze ans, en train d’annoncer à ses parents, après des mois de réflexion et de répétitions, qu’il était gay. Les larmes et les embrassades qui avaient suivi, là où il avait si longtemps craint cris et rejet, avaient contribué à façonner l’homme qu’il était ensuite devenu.
Ce souvenir joyeux lui fit évidemment immédiatement penser à Jesse, parce que, décidément ici, celui-ci n’était jamais bien loin. Une pensée qui le replongea dans cet instant si beau qui s’était transformé en cauchemar à leur séparation contrainte. Jesse, son premier amour, peut-être même bien son seul amour au vu de la franche camaraderie qui avait défini les derniers mois – années ? – de sa relation avec Luke, semblait imprégner les lieux avec davantage de force que tous les Evans qui avaient vécu ici. À moins que ce ne soit davantage le cœur de Meri qui soit imprégné de lui plutôt que les murs.
Des années durant, une fois la séparation sinon acceptée du moins digérée, Meri avait cru oublier Jesse. Il pensait encore à lui, avec tristesse face à la façon dont tout avait viré à la catastrophe, et une inquiétude sourde quant à ce qu’il était devenu. Mais il s’était convaincu d’être passé à autre chose.
Puis, sans raison particulière, alors encore avec Luke, Jesse s’était peu à peu remis à hanter ses pensées. Mais après tout, quoi de plus naturel finalement ? Pendant des mois, Jesse avait été son unique raison de vivre, son univers tout entier. Et soudain, on le lui avait arraché. Du jour au lendemain, il n’était plus là. Retiré du lycée en pleine année scolaire. Éloigné dans le plus grand secret. La seule fois où Meri avait trouvé le courage de se présenter chez lui pour demander de ses nouvelles, les Lawson l’avaient traité comme un criminel avant de le mettre à la porte, lui imputant tout ce qui n’allait pas chez leur fils. Leur fils honteux. Pourtant parfait aux yeux de Meri, dont le seul tort avait été de l’aimer. Des mois durant, il avait tenté de le retrouver. En vain. Entre-temps, la famille avait quitté Saint Benedict. Les amis restés sur place n’avaient rien su lui dire. C’était comme si Jesse s’était volatilisé. Le cœur en miettes, Meri avait fini par se résoudre à avancer. Le temps avait fait son œuvre. Du moins le croyait-il. Car voilà que, depuis quelque temps, Jesse revenait l’obséder comme au premier jour.
Était-ce réciproque ? Jesse songeait-il encore à lui ? Nourrissait-il les mêmes regrets, la même frustration ? Avait-il refait sa vie ? Et surtout, était-il heureux ?
Perdu dans ses pensées, il ne réagit qu’en réalisant que la lumière au dehors avait décliné. Il s’empressa de trouver quelques bougies dans la cuisine, déballa quelques-unes de ses affaires et décida de camper dans le salon, au moins pour cette nuit, avant de réfléchir à la suite.

***

Deux jours plus tard, Meri était plutôt content du travail accompli. Avec moult précautions, il avait réussi à monter à l’étage pour constater, comme il l’avait soupçonné, que celui-ci était dans le même état lamentable que le reste. Puis il avait pris rendez-vous avec tous les ouvriers de la région pour les travaux qu’il ne pourrait accomplir lui-même.
En attendant la benne qu’il avait louée, il sortait tout ce qu’il ne pourrait pas récupérer, et il y avait de quoi faire. Cela aurait presque été agréable si le soleil n’avait pas tapé aussi fort. En marcel et bermuda, casquette sur la tête, il enchaînait les allers-retours, entassant devant la maison tout ce qui encombrait, avant de pouvoir se consacrer au rafraîchissement des diverses pièces. Étonnamment, et malgré un planning des tâches chargé, il n’était pas inquiet. Son précédent manuscrit était parvenu chez son éditrice juste avant son départ, pour une sortie programmée à la rentrée, et le nouveau était déjà bien avancé.
Il sortait de la maison avec un fauteuil de lecture mité quand une voix amicale l’interpella :
— Ainsi la rumeur disait vrai !
Se retournant vivement, Meri se retrouva nez à nez avec un visage rieur qu’il n’avait pas vu depuis des années, mais qui n’avait guère changé.
— Colin ! s’écria-t-il en lâchant plus qu’il ne posa son fauteuil.
L’instant d’après, les deux hommes s’étreignaient avec chaleur. Colin avait été son ami le plus proche durant toute sa scolarité. Après son départ, ils avaient gardé le contact un temps, avant de ne plus s’envoyer qu’un rare mail à l’occasion. S’il avait bien l’intention de renouer avec ses anciens camarades, Meri n’avait cependant prévenu personne de son arrivée. Apparemment, la boîte à rumeurs avait rempli son office plus vite que prévu. Une sortie en ville le matin même pour s’approvisionner en produits frais et voilà qu’il recevait sa première visite.
S’il préféra ne pas inviter son ami à entrer vu l’état des pièces, il sortit deux bières d’une glacière et ils s’installèrent sur les marches du perron.
— Ce n’est pas très frais, s’excusa-t-il tandis qu’ils entrechoquaient leurs bouteilles, mais je n’ai pas encore de frigo. Ni d’électricité d’ailleurs. Alors, qui a vendu la mèche ?
— Tu plaisantes ? La moitié du village ne parle que de ton retour depuis ce matin.
— Je suis seulement allé à l’épicerie et à la mairie.
— Ça aura suffi, s’amusa Colin. Tu es vraiment de retour ou ce n’est que le temps de quelques vacances et tout le monde exagère ?
— Parce que tu appelles ça des vacances ? demanda Meri en riant, indiquant d’un geste la montagne de bazar qu’il avait déjà entreposé dehors.
— Chacun sa conception du repos.
— J’ai racheté la propriété, je m’installe.
— Pour une surprise… Le grand auteur a fini par se lasser de Toronto ?
— J’avais envie d’un retour aux sources.
— Moi qui n’ai jamais été capable de partir, je ne peux que te comprendre. Ça fait plaisir de te voir en tout cas. Tu es là seul ou il y a un monsieur Evans ?
— Tout seul. Je me suis séparé il y a quelque temps, ça a peut-être contribué à ma décision. Et toi ? Toujours avec… comment, déjà ? Camille ?
— Toujours. On a une petite fille. Quand je lui ai parlé de toi tout à l’heure, elle m’a fait promettre de t’inviter à la maison un de ces soirs.
— Avec grand plaisir. Une fille, tu dis ? Félicitations !
— Lara. Elle a huit mois. J’ai encore du mal à y croire parfois, c’est tellement de changements. Mais il faut se rendre à l’évidence, on est adultes maintenant.
— J’ai encore du mal à m’y faire, confirma Meri. Encore que mon dos douloureux me rappelle que non content d’être adultes, on n’est plus non plus de première jeunesse.
Ils évoquèrent un moment chacun leur vie respective, quoi que Meri ne lui parlât guère que de son travail et resta évasif quant au reste, évoquant juste un désir de souffler un peu pour expliquer son retour. Colin pour sa part n’était parti que le temps de brèves études avant de décrocher un poste, le seul poste d’ailleurs, d’assistant-bibliothécaire de la ville. Et lorsque le vieux Nathaniel avait pris sa retraite, il l’avait remplacé. Motivé et passionné de littérature, il se démenait depuis pour faire vivre la bibliothèque. Il parla ainsi avec ardeur des ateliers qu’il animait à l’école du village, des divers clubs de lecture qu’il avait contribué à créer avec les habitants, du concours d’écriture de nouvelles qu’il présidait chaque année… Épaté par son travail, Meri le félicita, lui glissant au passage que Nathaniel aurait été fier de lui. Une remarque qui émut passablement Colin.
C’est que Nathaniel Luther avait eu une influence notable sur les deux hommes. À l’heure de l’adolescence, tandis que leurs camarades draguaient les filles ou faisaient du sport, Meri et Colin passaient leurs journées libres enfermés dans la bibliothèque silencieuse à dévorer chaque livre que leur conseillait celui qui était devenu un mentor. Chacun d’eux désormais lui devait son choix de carrière et en avait parfaitement conscience. Meri lui avait envoyé un exemplaire de son tout premier roman, assorti d’une dédicace un brin fleur bleue où il le remerciait pour toutes ces heures qu’il lui avait consacrées quand il était gamin. Il avait soigneusement conservé la lettre qu’il avait reçue en retour quelques jours plus tard.
— Tu as la pression, fit-il remarquer à son ami avec un sourire nostalgique, parce que tu es bien placé pour savoir à quel point tu peux aider certains gamins.
— Autre époque, soupira Colin. Maintenant, quand les parents les déposent pour quelques heures, c’est à peine si j’arrive à leur faire lâcher portables ou consoles, alors ouvrir un livre… Mais je m’accroche.
— Et Nathaniel, qu’est-ce qu’il devient ?
— Il vit dans une maison de retraite à Barrie. Je suis allé le voir à quelques reprises au début, lui apporter les nouveautés que je venais de recevoir, bavarder… Sa chambre était pleine de livres.
— Tu m’étonnes.
— J’ai arrêté de m’y rendre depuis qu’il ne me reconnaît plus, c’est trop déprimant.
En silence, les deux hommes méditèrent sur cette remarque. Pour autant, quand Meri reprit la parole ce fut pour interroger son ami sur sa petite famille, puis sur la vie dans les environs.
Le maire de Saint Benedict s’était donné, quelques années plus tôt, la mission de faire revivre un village qui périclitait dangereusement. Les jeunes ne revenaient plus après leurs études, les boutiques fermaient… Un désastre pour ceux qui avaient vécu là toute leur vie. Et le projet fonctionnait. À grand renfort de publicités, d’avantages attractifs pour les commerçants, d’investissements pour attirer touristes et curieux, la situation s’était améliorée. Saint Benedict demeurait un petit village, mais tout de même vivant et désormais prospère. C’est dans cette mouvance que Camille était venue s’installer et ouvrir, cinq ans plus tôt, une boutique de vêtements qui, d’après un Colin clairement fier, avait du succès aussi bien auprès des locaux que des gens de passage.
Meri prit ensuite des nouvelles des habitants et de leurs amis d’enfance qu’il avait hâte de revoir.
— Thomas instituteur ? s’enquit Meri, les larmes aux yeux après le fou rire qui avait suivi cette annonce.
— Et directeur de l’école depuis la rentrée.
— Le gamin qui a failli mettre le feu à l’école en question ? Deux fois ! En charge de la nouvelle génération, c’est rassurant.
— Oui, j’envisage très sérieusement de scolariser Lara à Barrie quand le moment sera venu, reprit Colin, hilare. Et il est doué le bougre, alors que je n’aurais pas misé un dollar sur lui.
— Comme quoi, tout est possible.
Ils revinrent ainsi sur plus d’une anecdote croustillante, dont celle de Colin et de son bien peu glorieux dépucelage avec l’assistante dentaire de deux fois son âge.
— Elle me glisse toujours quelques sous-entendus lors de mon détartrage annuel, alors qu’elle est grand-mère maintenant…
Meri se retrouva à raconter pour la énième fois sa fugue, l’année de ses huit ans, d’une durée record de tout de même trois heures, avant qu’il ne revienne à la maison, à l’heure du goûter, piteux, parce qu’il avait faim.
— Mes parents ne s’étaient même pas rendu compte que j’étais parti, alors que j’imaginais déjà retrouver ma mère pleurant à chaudes larmes et mon père organisant une battue dans les environs.
— N’empêche qu’on était vachement admiratifs de ton courage le lendemain, quand tu nous as dit que tu avais parcouru bien quatre bornes avant de faire demi-tour.
Une seconde bière plus tard, ils se drapèrent dans un silence complice, aussi heureux l’un que l’autre de constater que la distance et les années n’avaient pas eu raison de leurs liens. Puis Meri, alors qu’il étreignait Colin, posa la question qu’il s’était pourtant promis de ne pas poser :
— Tu as eu des nouvelles de Jesse ? J’ai entendu des rumeurs quelques années après mon départ, et le sien, sur cet établissement où il a été envoyé quand… bref, plusieurs fois j’aurais voulu le contacter, mais je n’ai pas retrouvé sa trace et…
— J’ai soigneusement évité de le mentionner tout l’après-midi, ça n’a pas dû t’échapper, dit Colin, tout à coup bien sérieux. J’ignorais où tu en étais par rapport à lui, alors je ne voulais pas raviver des souvenirs, des fois que tu l’aurais oublié.
— Je n’ai jamais pu l’oublier. Vu la façon dont ça s’est terminé… Je m’en suis tellement voulu…
— Ce n’était la faute d’aucun de vous, Meri. Putain, vous étiez tellement jeunes. Ses parents étaient de tels cons ! Je ne dis pas, ça m’a fait bizarre à moi aussi de découvrir que vous étiez ensemble, que tu étais… tu sais, homo, alors que je ne m’étais jamais douté de rien. Que ses parents aient eu besoin d’un temps d’adaptation pour l’accepter, je pourrais comprendre. Mais faire ce qu’ils lui ont fait… Quand je pense à Lara, je serais capable de me trancher les veines pour elle. Alors, accepter qu’elle soit un tout petit peu différente de l’idée que je peux me faire d’elle, la question ne se pose même pas.
— Mes parents aussi ont été géniaux quand je leur ai annoncé. Ça me rendait malade de voir Jesse terrorisé, simplement à l’idée que les siens ne se doutent de quelque chose. Il avait tellement peur, que plusieurs fois il a voulu qu’on arrête de se voir. Mais il revenait à chaque fois… Quoi que les gens comme son sale père en disent, on n’est pas ce qu’on est par choix…
— Tu sais que c’est la première fois que tu m’en parles ? Quand son père vous a découverts, on a tous été au courant avec le scandale qu’il a fait à tes parents. Dans la foulée, Jesse a disparu et toi… tu t’es complètement fermé. Par la suite, je m’en suis voulu de ne pas t’en parler moi-même, mais c’était tellement gros pour le gamin que j’étais. Je suppose que j’attendais que tu fasses le premier pas. Puis vous avez déménagé à la fin de l’année scolaire et j’ai remisé tout ça très loin. Mais j’y repense parfois. On aurait tous dû agir différemment.
— Tu l’as dit, on n’était rien d’autre que des mômes à l’époque. Si j’avais une chance de réparer ce qu’il s’est passé avec lui…
Colin baissa nerveusement les yeux, attitude qui n’échappa évidemment pas à son ami.
— Quoi ?
— Ben, tu vas peut-être avoir l’occasion de… réparer comme tu dis.
— Tu sais comment le joindre ? insista Meri avec autant d’espoir que d’hésitations.
— Oh oui. Je n’ai rien dit jusque-là, mais… De toute façon, tu aurais fini pas le savoir. Jesse est revenu en ville il y a presque deux ans.
— Quoi ? Il est là ? Vraiment là ? s’écria Meri, le cœur battant la chamade.
— En tout cas, physiquement il est là, répondit mystérieusement Colin. Il est arrivé comme une fleur il y a deux ans, sans s’annoncer, sans rien dire à personne. Il a repris le bail d’une ancienne boutique de fleurs pour ouvrir une pâtisserie. Qui marche très bien au passage, il est sacrément doué. Pour le reste, il est… distant, discret… comme plus tout à fait là. Bien loin de l’ado jovial et loufoque dont je me rappelais. On l’invitait régulièrement à sortir avec nous au début, de moins en moins maintenant. Il refuse la plupart du temps et même quand il se joint à nous, il reste dans son coin, silencieux… Enfin, tu t’en rendras compte par toi-même, mais comme ça tu es au courant.
Meri en réponse se contenta de hocher la tête. Que Jesse, malgré ce qu’il avait vécu ici, ait eu l’idée lui aussi d’y revenir lui paraissait totalement improbable.
— Et ses parents ? ne put-il s’empêcher de demander.
Avant de répondre, Colin eut un petit sourire machiavélique.
— Ils sont morts. J’ai conscience que c’est horrible de se réjouir d’une nouvelle pareille, mais dans leur cas… Tu sais aussi bien que moi qu’ils n’étaient pas méchants qu’avec leur fils. Un miracle d’ailleurs que Jesse soit pas devenu comme eux. Ils se sont tués dans un accident de voiture, ça doit faire six ans. À l’époque, Jesse a mandaté une agence immobilière de Barrie pour s’occuper de vendre la maison et a engagé une entreprise pour vider les lieux à sa place. Il n’a pas mis les pieds ici à cette occasion-là, même pour l’enterrement. On pensait tous après ça qu’on ne le reverrait jamais. Ça m’a fait un choc quand je suis tombé sur lui par hasard.
— Ça m’en fait un à moi aussi, dit Meri d’une toute petite voix.
— Revenir pour finalement ne renouer avec personne du passé… Enfin, peut-être qu’avec toi il sera plus loquace.
— Pas sûr que je sois capable d’aller le voir.
— Allez, je suis certain que tu en crèves d’envie.
— Mais vais-je en avoir le courage ? J’imaginais mon retour plus facile. Dans ma tête, ça devait être idyllique d’un bout à l’autre. Je suis un grand naïf parfois, donc c’est entièrement ma faute ceci dit. Et quand je commence à me dire que ce n’est pas si insurmontable que ça, tu m’annonces cette nouvelle…
— Désolé, vieux.
— Comme si tu y étais pour quelque chose. Au moins je suis content de te retrouver. La maison tient encore debout, donc ce n’est pas si dramatique. Quant à Jesse, ça m’offrira l’occasion que j’ai toujours voulue, quand je serai prêt, m’assurer qu’il va bien et ne pas rester éternellement sur la dernière fois qu’on s’est vus.
— C’était moche à ce point ?
— Très moche. Et quand tu traites ses parents de cons, tu es loin du compte.
— Tu sais, reprit Colin après un moment de réflexion, je n’ai pas eu beaucoup l’occasion de parler avec lui depuis son retour, mais il a l’air totalement… perturbé. Il y a eu des rumeurs, tu les avais entendues toi aussi, sur ce qui s’est passé à l’époque, sur ce que ses parents lui ont infligé ensuite, l’endroit où ils l’ont envoyé… Mais depuis, personne n’a osé lui poser la question. En tout cas, ça n’a pas dû être réjouissant, parce qu’il n’est plus que l’ombre de lui-même.
Meri ne put retenir une grimace. Il se rappelait un jeune homme extraverti et souriant, toujours prêt à rire et si gentil. Il avait entendu effectivement ces rumeurs, mais n’en avait mesuré la portée que bien plus tard, et avait préféré demeurer dans le déni, pour ne pas envisager le pire. Les Lawson avaient eu la chance d’avoir un fils extraordinaire, comme bien des parents en auraient rêvé, et ils l’avaient détruit volontairement au nom d’une bien-pensance, au mieux dépassée, pour ne pas dire totalement criminelle. Jesse aurait mérité le meilleur, le hasard de la naissance lui avait donné le pire.
À présent qu’il avait une chance de le revoir, de savoir la vérité et surtout de l’aider, Meri était terrifié. Quel lien, aussi fort ait-il pu être à l’époque, pouvait-il rester entre lui et cet homme qui semblait avoir tant souffert ?
À vrai dire, il n’était pas revenu dans la région pour revoir Jesse. Il n’avait même pas envisagé un instant qu’il puisse encore être là. Il était revenu pour lui-même, pour retrouver une forme d’apaisement. Et en cela, la présence de ses anciens amis – dont Colin était sans doute le meilleur représentant – suffisait largement.
Meri se força donc à refermer, au moins provisoirement, le dossier de « l’amourette d’adolescents qui finit mal » et à le reléguer dans un coin de sa tête.
Colin ne tarda pas à prendre congé, non sans avoir invité Meri à dîner avec sa famille dès le lendemain.
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