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L'Éveil
Anthony Lucchini
22 €
FANTASTIQUE
CHAPITRE 1 - RÉMI
Assis au fond de la salle de cours, je regardais fixement l’horloge en plastique bon marché accrochée au-dessus du tableau. Plusieurs des chiffres s’étaient décollés et ne tenaient plus que par une extrémité. Les aiguilles, obstinément fixées sur 12h12, ne donnaient la bonne heure que deux fois par jour. Seule la trotteuse poursuivait sa ronde, inlassablement.
J’entendais la voix nasillarde et désagréable du professeur qui s’agitait devant le tableau noir. Ma main fébrile retranscrivait tant bien que mal tous les symboles mathématiques que mes oreilles entendaient tandis que mon cerveau rendait l’âme.
La tête confortablement calée dans la paume de ma main, j’étais bien loin des formules savantes et des chiffres. Je me laissais bercer par le son saccadé de la trotteuse, m’enfonçant toujours plus loin dans ma chaise, les paupières à peine ouvertes. Je n’avais ni la force ni l’envie de lutter… Je sombrais par paliers successifs… Je m’endormais…
Sur un îlot de terre d’un mètre de diamètre, perdu au milieu de l’océan, je bas des pieds dans l’eau en en regardant les vagues. Je me sens serein. Je pourrais passer toute ma vie à cet endroit. Soudain, quelque chose vient me chatouiller les orteils. Sans réfléchir, je retire mes pieds de l’eau et me redresse. Des bulles remontant des profondeurs éclatent à la surface. L’eau bouillonne avec une intensité croissante et laisse jaillir des flots une grande fontaine en acier aux formes contemporaines. Il s’écoule de cette dernière des énormes bulles aux reflets brillants et colorés. Je me sens attiré. Prenant la décision de m’en approcher, j’entends tout à coup un son fort désagréable qui monte en puissance et qui me fait mal aux oreilles. L’image devant mes yeux commence à se brouiller et à se confondre avec celle de la salle de cours.
La sonnerie m’avait extirpé de mon rêve. Je sursautai sur ma chaise, rappelé à la réalité. Les deux premières heures de mathématiques étaient enfin terminées.
— Rémi, tu viens ? me demanda la douce voix depuis le coin de la porte.
Vaness, brillante étudiante, m’attendait parée de son plus beau sourire. De nature plutôt discrète, son savoir semblait ne pas avoir de limite. Cette belle blonde aux yeux noisette s’intéressait à tout et avait toujours la tête dans un livre : poésie, histoire, sciences, tout y passait. Une vraie encyclopédie. Souvent raillée par les autres qui la nommaient « Universalis », je l’admirais en secret. Elle portait chaque jour un uniforme scolaire bleu roi qui rappelait celui des établissements privés prestigieux. C’était d’ailleurs la seule à se vêtir ainsi à une époque où les adolescents avaient tendance à vouloir affirmer leur identité. En ce qui me concerne, je ne portais que peu d’intérêt à mon image. J’étais assez loin des concepts de mode, les habits remplissant avant tout une seule et unique fonction : couvrir mon corps.
— Éva et Erwan sont déjà sortis ? demandai-je en tentant de m’étirer discrètement.
— Tu veux rire, c’étaient les premiers dehors, rit-elle, un livre à la main. Tu les connais, toujours dans les starting-blocks quand il s’agit de s’échapper en pause. C’est peut-être le seul point commun qu’on pourra leur concéder.
Je me demandais quelquefois si Vaness engrangeait toutes ces connaissances par plaisir, par peur de ne pas savoir, ou pour autre chose encore. Éva était tout à fait différente d’elle tant dans son caractère de lionne, quoiqu’assez souvent « oursonne mal léchée », que dans son style vestimentaire masculin plus prononcé. Jeans, baskets, petit haut col V. Il ne fallait pas parler de robe, de chemisier ou de talon haut. Cette brune sanguine d’origine corse avait les yeux noirs et l’art de ne pas laisser transparaître ce qu’elle ressentait. Nous partagions d’ailleurs ce trait de caractère. J’étais plutôt de nature à enfouir et cacher les choses, que ce soit aux autres ou à moi-même.
Mon ami Erwan était un râleur au grand cœur. Il avait pour habitude de s’illustrer par ses bêtises et ses critiques incessantes. Quand il lui arrivait d’amuser la galerie, c’était toujours à ses dépens. Un gentil Casanova des temps modernes qui prenait grand soin de lui. Expression qui lui seyait tout à fait si on considérait sa généalogie italienne. Coiffure blonde impeccable, parfum de circonstances et habits tirés à quatre épingles. Son regard gris-vert était son plus grand atout de séduction. Mes yeux marron foncé ne faisaient évidemment pas le poids.
M’engouffrant dans le couloir bondé aux côtés de Vaness, il me tardait de prendre une bouffée d’air à l’extérieur. L’établissement scolaire était constitué de quatre grands blocs de béton de cinq étages disposés en carré, entourant une cour goudronnée dépourvue de bancs ou de quoi que ce soit sur lequel on aurait pu se poser. Chaque bâtiment était réservé à l’enseignement d’un cursus : littéraire, scientifique, économique et technique. Consciemment ou inconsciemment, les différentes filières ne se mélangeaient guère, occupant l’espace le plus proche de leur bloc.
Éva et Erwan nous attendaient au pied du bâtiment tout à côté de la sortie. Ils étaient appuyés sur le flanc contre le mur et étaient visiblement en grande discussion. Nous les rejoignîmes.
— Pfff ! Ce matin, madame Boton nous a régalés avec sa tenue léopard et ses lunettes de vue assorties. Le summum du mauvais goût. J’ai encore les yeux qui piquent ! se moqua Erwan en se frottant les yeux.
— Moi je n’en peux plus de l’entendre encenser Arnaud et Aymeric. Il n’y en a que pour eux, grimaça Éva.
Personnellement, je préférais les appeler Tic et Tac.
— Vous êtes durs, quand même ! répliqua Vaness qui s’invita dans l’échange.
— Ah ! Vous voilà, lança Éva en se décollant du mur.
— Attends, Vaness, reconnais que tous les profs ont leur chouchou, et il se trouve qu’Arnaud est le chouchou de tous, répondit Erwan l’air agacé.
— Et on ne parle même pas de madame Gonelet qui drague ouvertement Samuel à chaque fois ! Mon petit Samuel par-ci, mon petit Samuel par-là, ajouta Éva.
— J’imagine le couple : Samuel, un mètre quatre-vingt-six, et madame Gonelet, un mètre moins vingt les bras levés, se moqua Erwan.
— Il n’y a pas à dire, vous êtes en forme, constata Vaness.
Je me demande ce qu’il se serait passé si j’avais fait éclater une des bulles de la fontaine…
Je sentais le volume sonore diminuer autour de moi. Je suis sûr que ce n’était pas juste une fontaine. Mon instinct me dit que c’était une machine à remonter le temps.
Une main aux doigts fins et longilignes traversa mon champ de vision.
— Rémi, tu m’écoutes au moins ? demanda Vaness, le regard réprobateur.
Elle avait depuis croisé les bras.
— Bien sûr, bafouillai-je en me frottant les yeux et en inspirant fort.
J’avais complètement décroché.
— De quoi parlait-on ? demanda-t-elle encore.
— Euh…
— Un coup dans la lune, un coup il dort, ricana Éva.
— Rarement sur terre, en somme, conclut Vaness.
— Tu as de la chance que la prof ne t’ait pas vu piquer du nez tout à l’heure, appuya Éva en joignant les mains au ciel.
— Ce n’est pas la première fois que ça arrive cette semaine, observa Vaness. Il faut que tu arrêtes de veiller tard le soir ! Moi, je m’astreins à être au lit avant 22h avec un petit livre. Les scientifiques s’accordent à dire que c’est avant minuit que la qualité de notre sommeil est la meilleure, expliqua-t-elle, toute fière de son hygiène de vie irréprochable.
— Merci, Universalis. Rappelons que chaque journée est une occasion d’apprendre ! railla Erwan plus sarcastique que jamais en agitant la tête.
— Non, mais écoutez-le, lui ! rugit Éva.
— Je me couche tôt, mais ça ne m’empêche pas d’être exténué le matin, me justifiai-je. J’ai l’impression de ne jamais me reposer, que mon cerveau ne se met jamais sur pause.
Vaness me regardait avec insistance, attendant la suite.
— J’ai le sommeil agité, poursuivis-je. Mes rêves m’épuisent.
— Ah bon ? Mais tu rêves de quoi pour être dans cet état ? me questionna Vaness.
— Ouh là ! La question à ne pas poser ! Vous n’avez pas fini de l’écouter ! Il fait des rêves de psychopathe.
Note à moi-même : ne pas oublier de remercier Erwan pour son soutien et sa discrétion.
Je ne connaissais Éva et Vaness que depuis la rentrée, c’est-à-dire depuis un peu plus de trois mois, mais notre amitié s’était imposée d’elle-même, très naturellement. Si je ne leur avais pas parlé de cette partie-là de moi, c’était avant tout parce qu’il n’y avait pas vraiment eu d’occasion ou de moment pour le faire, mais puisqu’Erwan avait ouvert la voie…
— Bien, dis-je avant de prendre une grande inspiration. Chaque nuit, je rêve de magie, de monstres, de quêtes. Je peux voler, respirer sous l’eau, passer à travers les murs.
J’aurais pu rajouter que je me sentais libéré des perspectives fades de ce monde qui m’ennuyait tant, mais ça faisait peut-être un peu trop. Bien que je n’en pense pas moins.
— Certains de mes rêves sont parfois si intenses que j’ai du mal à dissocier la réalité de la fiction. Souvent, j’aimerais ne pas me réveiller pour vivre la suite.
— Ah oui, quand même ! Et tu ne nous en parles que maintenant ? s’offusqua Éva.
— Je ne vois pas à quel moment j’aurais pu caler le sujet !
— Mouais tu es surtout une vraie forteresse, on ne sait jamais vraiment ce que tu ressens, appuya Éva. Je ne sais pas si des années à te côtoyer y changeraient quelque chose.
— Tu as déjà pensé à les écrire afin d’en garder une trace ? me demanda Vaness intriguée.
J’aimais son côté pragmatique.
— Écrire mes rêves ? Je n’y avais jamais pensé pour être honnête.
— Et as-tu essayé de les interpréter ? me coupa-t-elle avant que j’aie eu le temps de lui répondre. Les rêves ont un sens caché. Je suis sûre que ça te passionnerait, tu devrais te renseigner. Il y a tout un tas d’ouvrages à lire sur le sujet au CDI.
— Je ne savais pas que tu t’y connaissais dans ce domaine-là aussi, dit Éva surprise.
L’horrible sonnerie retentit à nouveau.
— Déjà ! Oh Nooooonnnnn, couina Erwan.
Les quinze minutes de liberté conditionnelle étaient terminées. Le retour en salle était obligatoire. Le pauvre Erwan semblait abattu face à cette réalité si récurrente. Tout n’était qu’un éternel recommencement. Je tapotai son épaule en signe de soutien et le poussai doucement en avant pour enclencher sa marche. Il n’y mit guère d’entrain, moi non plus d’ailleurs, mais avions-nous seulement le choix ? Je m’affalai de nouveau sur ma chaise métallique si incommodante.
— Prenez vos livres page 160, reprit notre professeure de maths. Nous allons faire l’exercice 3. Considérons l’intervalle réel dans lequel x…
bla bla bla blabla. Voilà ce qui résonnait dans ma tête. Je regardais Madame Boton écrire puis effacer, se reprendre encore et encore, à croire qu’elle ne connaissait pas elle-même les réponses aux problèmes qu’elle nous posait. Les exercices se succédaient, différents, mais toujours aussi inintéressants. Durant les deux heures qui suivirent, mon esprit resta focalisé sur la discussion de l’intercours. Écrire ses rêves… L’idée ne me quittait plus, cela paraissait simple pourtant je n’y avais jamais pensé.. Jusqu’à présent, je m’étais limité, assez difficilement il faut se l’avouer, à essayer de les retenir. Et si les rêves avaient un sens caché, que pouvaient-ils bien vouloir dire ?
— Bien, nous allons passer à la correction, s’exclama soudainement Madame Boton en se tournant vers la classe. Des volontaires ? Personne… ? Le contraire m’aurait étonnée. Ce n’est pas grave, je vais choisir quelqu’un moi-même, dit-elle en réajustant ses lunettes félines.
Par pitié, pas moi. Je priai de toutes mes forces, à qui voudrait bien m’entendre, pour que mon nom ne franchisse pas le seuil de ses lèvres desséchées par la poudre de craie. Ma feuille, gribouillée de plusieurs symboles qui ne ressemblaient en rien à des signes mathématiques, me laissait seul face à ma terrible réalisation. Je n’avais rien suivi du cours. Je m’aplatis de plus en plus sur la table pour ne pas croiser le regard léopard de ma professeure lorsque j’entendis mon prénom résonner dans la salle particulièrement silencieuse.
— Rémi, au tableau ! cracha-t-elle avec, je le soupçonnais, un petit sourire sadique au coin des lèvres.
Pourquoi ?! Qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire ?
Je ne savais même pas quel exercice on corrigeait et j’étais certain qu’elle le savait ! Je me levai de ma chaise avec une lenteur peu commune et commençai à déambuler entre les tables dans l’espoir absurde de trouver une solution. N’importe quelle solution. C’est le cœur battant et les mains moites que je gravis finalement l’estrade. L’ardoise noire du tableau, abîmée par des années d’utilisation, laissait apparaître çà et là des traces, sorte de cicatrices, faites par mes prédécesseurs. J’allais laisser, comme tant d’eux avant moi, la mienne. La griffure de la honte. Le dos tourné à la classe, j’aurais bien aimé pouvoir échanger mon cerveau avec celui de Vaness. Malheureusement, cela m’était impossible. Je saisis alors fiévreusement le petit bout de calcaire que me tendait Madame Boton et fixai avec la plus grande confusion équation blanche que je devais solutionner. La pression montait de plus en plus. J’entendais les chuchotements narquois de Tic et de Tac au premier rang qui prenaient plaisir à me voir ramer. Je me rassurais en me disant que le destin leur rendrait sûrement la pareille.
Je pris une profonde inspiration, sous le regard impatient de ma professeure.
Je vais me ridiculiser, mais ce n’est pas grave. Je n’en mourrai pas même si je vais devoir vivre avec les railleries de tout le monde !
Je me redressai enfin, la craie fermement serrée entre mes doigts, bien décidé à écrire quelque chose, lorsque contre toute attente, la sonnerie retentit. Surpris, je laissai alors échapper un soupir de soulagement qui n’échappa pas à mon bourreau.
— Sauvé par le gong, M. Latour, annonça-t-elle, l’air dépité. Vous pouvez retourner à votre place. Les autres, restez assis ! Ici, la cloche, c’est moi ! aboya-t-elle.
Personne ne saurait la contredire sur ce point.
— Prenez vos agendas et notez pour la semaine prochaine, exercices 20 à 24. Je ramasserai quelques copies… Vous avez bien entendu, j’espère : je ramasserai plusieurs copies. Au hasard, bien sûr, finit-elle en ricanant, le regard embué.
Tsss…
Pressé de fuir cet enfer, je rangeai à la hâte mes affaires. Mais une autre raison me poussait également à me dépêcher, je voulais absolument aller acheter un cahier dans lequel écrire mes rêves avant de rentrer chez moi.
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