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L'Ascension
Anthony Lucchini
22 €
FANTASTIQUE
CHAPITRE 1 - H
Debout face à l’arbre des rêves, nourrie par une colère insondable, je m’apprêtais à exécuter mon plan lorsque, saisie par la fragrance du parfum de Vaness, je m’immobilisai. C’était là, réalisai-je en baissant la tête, c’était à cet endroit qu’elle s’était adossée longuement avant que je ne vienne la secourir de l’assaut de l’éclair. Je la revoyais encore, haletante, une petite moue de douleur sur le visage. Elle était si belle lorsqu’elle était vulnérable, songeai-je alors. Non, elle l’était en toutes circonstances, me repris-je. Tout en elle éveillait mes sens de femme et je me sentais responsable de sa sécurité et de son bien-être.
Humant plus intensément son doux parfum, mélange subtil de réglisse, de cerise et de violette, le souvenir de nos baisers langoureux se rappela à moi avec force. Une vive sensation de chaleur m’envahit et se logea au plus profond de mon être. Ma gorge se serra et mon cœur s’emporta alors que je l’imaginais à nouveau me plaquer avec conviction contre la porte. Je me surpris à effleurer du bout des doigts le contour de mes lèvres et à parcourir les courbes de mon corps avec ma main, en pensant qu’il s’agissait de la sienne. J’en étais presque nostalgique. Elle avait dérobé mon tout premier baiser. Ce tout premier baiser à la saveur indélébile.
Mais ce doux rappel fut bien vite gâché par un autre souvenir bien moins agréable. Vaness pendue au cou de Rémi. L’image raviva instantanément en moi une colère encore plus grande que la première.
Comment peut-elle me faire ça ? Pourquoi continue-t-elle d’être attachée à lui ?!
La réponse était si évidente qu’elle me déclencha un haut-le-cœur, profond dégoût, que j’eus peine à contenir.
Pourtant elle a vu sa noirceur comme je l’ai vue lorsque les Facettes ont déverrouillé mon esprit. Je me suis ouverte à elle ! Je lui ai permis de voir la vérité, elle ne peut le nier. Elle sait ce qu’il m’a fait, qui il est. Alors pourquoi ?
— Pourquoi ? hurlai-je tout à coup en tapant violemment du poing sur le tronc.
L’intensité de mon geste ébranla l’arbre qui tressaillit. Les milliers de sphères tintèrent en écho tel un lustre de cristal malmené par le vent, s’en suivit alors une nuée de feuilles virevoltant autour de moi. Ce spectacle eut, sans que je ne puisse me l’expliquer, un effet apaisant. Je me sentis néanmoins presque honteuse de m’en être prise à un être immobile. Il était d’une certaine façon comme moi, une victime silencieuse...
Mais qui y a-t-il pour me plaindre ou pour me défendre ?
Je regardai instinctivement autour de moi.
Le vide et le silence, voilà donc tout ce à quoi j’ai droit.
La colère, non, la haine m’enivra alors d’un pouvoir grisant dont j’abuserai allégrement pour détruire Rémi. Les articulations de ma main claquaient bruyamment les unes à la suite des autres tant je serrai des poings. Mon action ne se limiterait pas à déchausser quelques malheureuses dalles ou à briser les pavés des murs comme l’avait fait ce pitoyable Rémus. Non, elle serait lente, douloureuse et irrévocable.
Mon regard se posa sur l’empreinte qui ornait le tronc et une étrange question se fit jour dans mon esprit. Était-il possible que je puisse moi aussi passer dans l’autre monde ? C’était une perspective à laquelle je n’avais pas songé... Cela changerait bien des choses.
Hésitant un instant, la main dans le vide, je la posai finalement sur cette serrure. Caressant l’espoir inavoué de retrouver Vaness pour l’enserrer, je déglutis lentement, un brin nerveuse. Tout d’abord, je ne sentis rien de spécial, juste le contact du bois lisse sur ma paume. Soudain, une odeur de peau calcinée empesta l’air, couvrant définitivement les restes du parfum de Vaness. Je retirai ma main et observai que mes chairs étaient cramoisies alors même que je ne ressentais aucune douleur.
— Saleté d’arbre ! Toi aussi tu le protèges ! enrageai-je. Vous êtes tous avec lui et je suis seule. Ça ne fait rien, je sais exactement ce que j’ai à faire.
Un léger picotement me parcourut la paume avant que celle-ci ne se mette à cicatriser.
— Où avais-je la tête ? Il ne peut y avoir qu’une seule fin possible, monde des rêves ou pas… Dire que j’ai failli y croire…
Je me ressaisis et repris, désabusée, ce pour quoi j’étais venue. J’écartai légèrement mes pieds l’un de l’autre pour améliorer mon ancrage et rassemblai mes deux mains pour accomplir un sort d’invocation de ma composition. De délicieux petits insectes, quelques millimètres à peine, au corps couvert d’écailles noirâtres et au rostre courbé apparurent au creux de ma main.
— Si petites… et pourtant si dangereuses… On ne vous remarquera pas jusqu’à ce qu’il soit trop tard…
La magie dont je les avais fait naître les rendait encore plus nuisibles. Un sourire étira mes lèvres tandis que je me penchais pour les répandre précautionneusement sur le tronc. Pourtant, un étrange sentiment de culpabilité, à l’idée de faire souffrir l’arbre, traversa mon esprit. Je ne comprenais pas cette soudaine dualité d’émotions. Mon objectif était clair et, au final, il ne subsisterait rien, alors pourquoi m’y attachais-je ?
Alors que je me remettais en route pour l’œil du phare, je notai que les briques de l’édifice se restauraient une à une. Rémi devait assurément dormir, d’un long sommeil réparateur dont les effets profitaient aussi à son monde.
— Dors Rémi, dors d’une longue nuit sans rêve et sans lumière. Et à ton réveil, tu me retrouveras.
Sans plus lancer un seul regard vers l’arbre, je montai les marches d’un pas cadencé, pressée de passer à l’étape suivante de mon plan. La plus importante et certainement la plus délicate. L’œil du phare, là où tout avait commencé pour moi et là où tout finirait pour lui.
Quand j’y pense, toute cette énergie dépensée pour trouver des réponses qui finalement me ramènent à mon point de départ… Si Rémi ne m’avait pas forcée à rencontrer les Facettes ou même à prendre cette tisane, j’aurais pu ne jamais savoir…
Le pire s’était produit en cherchant le bien, songeai-je en me passant lentement la main dans les cheveux. Le meilleur arriverait-il en cherchant le pire ?
J’aurais aussi pu continuer à vivre dans ce beau mensonge et être avec elle… Mais il a fallu, une fois encore, qu’il s’arrange pour me faire souffrir. La première fois ne lui suffisait-elle pas ? Non, bien sûr que non, il m’a plongée dans le tourment en me rendant la mémoire et m’a privée de celle que j’aime.
Mon cœur se serra subitement dans ma poitrine.
Je l’aime… Je l’aime…
Je me répétai ces mots en boucle réalisant, à chaque itération, toute la vérité qu’ils portaient et toute la peine qu’ils me causaient.
Je l’aime et elle ne me regardera plus jamais comme avant à cause de toi ! Maudis sois-tu Rémi ! Je ne sais pas qui de l’égo ou de toi est le plus perfide. Lui, au moins, a l’honnêteté d’afficher sa noirceur aux yeux de tous !
Alors que je poursuivais mon ascension en ressassant ma condition, je sentis une gêne lancinante me perforer le lobe frontal. Depuis que les Facettes avaient déverrouillé mon esprit, des souvenirs me revenaient, par intermittence, m’infligeant de terribles maux de crâne. À chaque fois, la douleur gagnait en intensité. Craignant de perdre l’équilibre, je m’accrochai à la rambarde, lorsque ma vue commença à se troubler, estompant l’image du phare, le remplaçant par une scène de mon passé.
J’étais dans un environnement liquidien, chaud et rassurant aux sonorités mystiques. Des vagues vibrantes et lumineuses, pleines d’une belle énergie, se diffusaient autour de moi à fréquences régulières. J’étais en paix, l’esprit libre, emplie d’un amour sans commune mesure. Vint alors la démangeaison d’une piqûre froide sur ma poitrine, sorte de décharge électrique fugace. Mais celle-ci se répéta des centaines de fois, jusqu’à ce qu’une faille apparaisse. La déchirure s’étendit et des ténèbres glaciales s’y engouffrèrent. Je me sentis alors oppressée, contrainte de l’intérieur par des mains invisibles et malveillantes. Chaque centimètre de mon être semblait gangréné par une souffrance insondable. Le souffle suivant, j’ouvris les yeux dans l’œil du phare, enchaînée, avec pour seule information ce mot, « Hitra », que je pris pour nom. Depuis cet instant je vis dans un carcan de chair, étrangère à ce corps et à moi-même.
— Il suffit ! hurlai-je en reprenant le contrôle de mes esprits. Il faut que cela cesse, maintenant !
Relâchant la pression exercée autour de la rambarde, je constatai les torsions du métal nées de ma géhenne. Mais la barre de barre de fer, à l’instar du phare qui se réparait, se redressa lentement jusqu’à être à nouveau parfaitement lisse et droite. Rémi continuait de dormir profondément. Je réajustai ma tenue en prenant une grande inspiration et me remis en marche.
Arrivée dans la salle du cristal, la lumière de la lune bleu turquoise filtrait à travers les panneaux de verre, illuminant le centre de la pièce.
Dire qu’il ignore tout ou presque de son propre monde. Il se connaît si mal, ça en est presque risible.
J’avançai encore de quelques pas pour faire face au cristal. J’y vis alors mon reflet, celui d’une belle brune à la beauté froide. Née pour tuer ? Cette image, bien que fort plaisante, me donnait la sensation de ne pas me correspondre. Mais au fond, qui étais-je ? Un léger frisson me parcourut le corps, lorsqu’un bruit désagréable me sortit de mes pensées. Un bruissement discontinu qui ne manqua pas de me rappeler quelqu’un. J’aurais pu être effrayée, surprise peut-être, mais je ne le fus pas. Le mal reconnaît le mal sous quelque forme qu’il soit.
Je ne pensais pas qu’il pourrait se manifester si vite et encore moins qu’il vienne à moi. Que peut-il bien avoir en tête ?
Les sifflements continuèrent puis se condensèrent en mots audibles.
— Sorcière…
— C’est ainsi que tu dis bonjour ? demandai-je l’air faussement étonnée. Je préfère que tu me nommes Hitra, très cher Rémus !
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