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La Damnation de l'ange

Jean-François Morlaes

18 €

SCIENCE-FICTION

23 AVRIL 2099, 22H40
CASERNE DU PUBLIC SECURITY FORCE (PSF)
SECTEUR 11 - EUROPA CITY

Lilith regardait la pluie à travers les immenses baies vitrées de la salle commune. Ce temps ne lui inspirait rien de bon. Le ciel déversait des hectolitres d’eau comme si un essaim gigantesque de canadairs avait pour mission de noyer la ville jusqu’aux derniers étages des gratte-ciels. La ville ressemblait à un mausolée dantesque dont les immeubles démesurés s’élevaient comme d’impies obélisques. Elle brillait de mille couleurs, prostituée lumineuse engrossée de misère. D’énormes panneaux publicitaires couvraient la plupart des façades, bombardant sans relâche les neurones vidés de substance de la populace grouillante. Europa City s’étendait sur des centaines de kilomètres, cyclopéen réseau urbain. La mégapole se répandait comme un cancer prolifère : dans l’anarchie incontrôlée. Le secteur 11 couvrait une vaste zone qui s’étendait des anciennes villes de Reims à Charleroi. C’était l’un des secteurs les plus misérables, victime d’un chômage endémique qui faisait la part belle à la violence urbaine. Plus que n’importe où ailleurs, les publicités qui baignaient ce secteur n’avaient pas de sens. Les produits présentés étaient clairement hors de portée de l’écrasante majorité de la population. Qu’importe ! Le luxe et les biens de consommation faisaient rêver, et tant que le peuple rêve, il ne s’aperçoit pas du cauchemar de son quotidien.
Lilith ne pensait pas à ce genre de considérations. Elle n’était que trop coutumière de cette misère humaine pour ne serait-ce qu’imaginer qu’un autrement était possible. Elle faisait partie des forces de l’ordre. De ceux qui côtoyaient les déjections du ventre putride de la ville. Sa mission consistait à éviter les débordements par rengorgement. De veiller à ce que le fumier reste à sa place. Non, ce à quoi Lilith songeait était de nature bien plus pragmatique.
Son visage était fermé, les lèvres pincées et les sourcils froncés. Elle contemplait ces violentes averses ininterrompues, écoutait le vacarme des gouttes, grosses comme des billes, qui martelaient avec fureur les vitres de plastoverre. Un instant, elle se surprit même à se demander si la baie vitrée allait tenir sous les assauts de l’ondée. Bien entendu qu’elle tiendrait : « Omnitech : des produits conçus pour durer ! »
C’est l’heure de la facture, pensa-t-elle.
Les générations précédentes avaient bien essayé de rectifier le tir, mais l’instabilité politique, les guerres chimiques et les catastrophes écologiques avaient terminé de conduire ce monde à l’agonie. Aujourd’hui, l’air était devenu cancérigène, et seuls les plus pauvres faisaient l’impasse forcée sur l’utilisation de masque à filtrage de microparticules endocriniennes. Vivaldi était tombé en désuétude quand les saisons intermédiaires avaient cédé leur place aux seuls étés torrides et aux hivers pluvieux. Les vents étaient devenus tornades, et les tornades, cyclones. Lilith savait que tout ça allait de travers, mais finalement, n’ayant connu que ce monde étouffant sous sa propre atmosphère, elle ne s’en étonnait plus.
C’est quand même une sacrée putain d’averse ! songea-t-elle.
Le souvenir de la catastrophe de mars 2087 devenait de plus en plus prégnant. Cela remontait à son entrée au PSF en tant qu’agent. Cet été-là avait connu le même type d’orage, celui qui bouscule les agnostiques dans leurs convictions. En quelques jours, le secteur 11 avait été inondé sous plusieurs mètres d’eau. De véritables torrents s’étaient créés sous l’impulsion de bourrasques déchaînées et de courants sournois. Des torrents qui emportaient tout sur leur passage. Meubles, voitures, pauvres. Tout. Sauf les tours qui restaient impassiblement plantées comme d’immenses chênes d’acier se riant des caprices du temps. 
« Omnitech : des produits conçus pour durer ! »
Elle se souvenait des milliers de corps charriés par les eaux. Les pleurs des orphelins et des mères tenant leur bébé noyé contre leur sein. La colère des pères. Le désespoir des réfugiés entassés dans des camps de fortune. Les regards hébétés, abrutis par la violence subie. Les corps souffrants, puants, désagrégés. Les mains qui tremblaient, les jambes qui ne portaient plus. Lilith frissonna. Ces terribles souvenirs étaient encore inscrits dans sa chair comme des cicatrices fibrineuses.
À la catastrophe naturelle avait succédé la catastrophe sanitaire. Les pluies avaient fini par cesser au milieu du mois d’avril. L’espoir que cela avait suscité fut bien vite étouffé par la chaleur accablante qui avait suivi. Quarante-quatre degrés Celsius, début mai. Le record de température à l’époque. Depuis, battu à de nombreuses reprises. La canicule avait contribué à l’évaporation des eaux stagnantes, mais aussi au pullulement des moustiques et autres nuisibles porteurs de morts. Les camps de réfugiés, véritables monticules de chair suintante, avaient été dévastés par des épidémies de paludisme, de tuberculose et autres pestes fiévreuses. Le gouvernement d’Europa avait été impuissant à gérer la situation. Le pompage des eaux usées avait demandé des moyens que le vieil état fédéral était loin de pouvoir fournir. Les forces de l’ordre avaient peiné à conserver le calme tandis que des émeutes embrasaient les quatre coins de la mégalopole. En juillet, les soulèvements en masse des réfugiés, ne supportant plus de périr dans le silence de l’anonymat, avaient fait trembler l’oligarchie. L’armée avait été priée d’intervenir, non pas pour secourir les victimes, mais pour les contenir, les empêcher de propager des pandémies. Sous couvert de nécessité sanitaire, les légions fédérales avaient répondu par le feu des fusils d’assaut à l’indignation des pestiférés. D’immenses camps de béton, véritables prisons à indigents, avaient été bâtis dans le secret. On y avait parqué les malades qui avaient fini par s’éteindre dans le silence.
Un silence qui n’avait pas duré longtemps. En septembre 2088, des journalistes de Europa Channel One avaient dévoilé à l’opinion publique l’existence de ces léproseries de la mort. La population survivante, habituellement docile, s’était indignée du sort réservé à leurs compatriotes. Bien qu’à l’époque nul d’entre eux n’eût ouvert sa porte aux nécessiteux, à cette heure de divulgation, la bien-pensance avait repris ses droits, et les recours en justice à la cour des droits de l’homme de La Haye s’étaient multipliés par millions. Le gouvernement fédéral avait été déposé, le président Fréderick Oläfson jugé et emprisonné à perpétuité pour crime contre l’humanité. Ce scandale avait achevé le système représentatif de la fédération européenne. Les citoyens ne voulaient plus être dirigés par des instances oligarchiques. Une crise politique sans précédent avait fait suite à la crise sanitaire. Le peuple était à nouveau prêt à écouter les sirènes d’un pouvoir fort. 
« Omnitech, des solutions efficaces à tous vos problèmes ! »
Ç’avait été à ce moment qu’Omnitech Company, par le biais de son PDG Gabriel Smith, était entré en jeu. Cette société spécialisée dans la recherche militaire avait fait fortune en exploitant le conflit Américano-Mexicain. Ils avaient fourni les armes chimiques qui avaient contribué à l’élimination réciproque des belligérants, puis avaient développé leur branche pharmaceutique pour vendre les traitements permettant de combattre les effets secondaires de l’exposition à ces armes. En moins de quarante ans, Omnitech avait fait main basse sur tous les secteurs de l’industrie et du commerce. L’entreprise possédait un monopole en armement, en agroalimentaire, en construction urbaine, en électronique, en pharmaceutique, et bien entendu était actionnaire majoritaire des principales chaînes d’information et de divertissements mondiales. Omnitech détenait l’économie. En 2088, à la suite du scandale qui éclatait à Europa, Gabriel Smith avait entamé son opération de séduction. Les médias avaient alimenté une campagne de propagande sans précédent, terminant de décrédibiliser le Parlement européen, le taxant d’inefficacité et de corruption. Pendant ce temps, Omnitech dépensait sans compter en projets humanitaires et caritatifs. Si bien que rapidement, la compagnie avait davantage paru comme un État-providence assurant sécurité et stabilité. Les institutions fédérales publiques n’avaient pu tenir la comparaison. L’État avait fait faillite.
En 2092, la présidente par intérim Carla Léoni avait dû céder aux exigences d’Omnitech sous la pression populaire. Le traité de Bruxelles du 17 février 2092 concédait l’ensemble des pouvoirs exécutifs et législatifs à Omnitech Company. Europa était devenue privée. Son directeur, Gabriel Smith, avait rebaptisé Europa City, le colossal conglomérat urbain s’étendant de Palerme à Oslo, et de Lisbonne à Varsovie. Ainsi, il supprimait toute identité nationale. La fédération n’était plus. De ces cendres s’élevait à présent un immense complexe industrialo-commercial dont le seul but était de servir les intérêts de la compagnie. Rapidement, les généreux subsides se firent de plus en plus rares. Les pauvres avaient retrouvé une misère plus atroce encore que sous la fédération, tandis que les anciens oligarques avaient savouré la nouvelle manne délivrée par cette véritable ploutocratie technocratique.
L’autoritarisme intéressé du nouveau régime n’avait pas eu que des désagréments. L’armée, désormais à la pointe de la technologie, éloignait les velléités bellicistes de l’Union sino-soviétique. L’urbanisme s’était développé de manière exponentielle, et les cicatrices de la grande inondation s’atténuaient dans le paysage urbain. Les masses avaient du travail. Trop peu rémunérées pour les sortir de leur misère, mais au moins elles étaient occupées. Pour la plupart, la situation était préférable à l’oisiveté forcée du chômage sous l’État fédéré. Les légions fédérales furent dissoutes et leurs effectifs réassignés au PSF qui avait vu ses moyens décuplés et était devenu à la fois force de police, de sécurité intérieure et de secours civils. Les anciens flics avaient un peu retrouvé de leur superbe, et cela valait bien le sacrifice de l’éthique du service public à la cause privée.
Lilith détacha son regard du panorama et regarda en direction de la salle de pause dans son dos. Plusieurs dizaines d’agents étaient attablés, sirotant du café et dévorant nerveusement des confiseries. Quelques Dogbots étaient assis en rang d’oignon dans un coin de la pièce, en mode veille, attendant l’appel de leur maître. Une tension électrique était palpable. À un moment ou un autre, les sirènes retentiraient et tous devraient se ruer dans les rues de la ville, face au danger pour essayer de sauver ce qui pouvait l’être.
Elle croisa alors le regard de Derek, son coéquipier. Un homme d’une cinquantaine d’années, caucasien, une mâchoire carrée d’Irlandais. Son œil droit avait disparu, remplacé par un objectif cybernétique dont la lentille avait des reflets carmin. La moitié de son crâne était couverte d’un revêtement chromé sous lequel câbles et connecteurs reliaient son cerveau et sa moelle épinière. Derek était un « câblé », homme amélioré par la machine, cyborg incomplet à mi-chemin entre l’homme et le robot.
Finalement, elle ne savait pas grand-chose de lui. Elle devinait un passé empli de zones d’ombre tant il évitait soigneusement d’évoquer sa vie. Elle savait juste qu’il était célibataire, qu’il avait un chat, qu’il était fier de ses implants et qu’il avait dû être dans l’armée avant de rejoindre le PSF. Voilà tout ce qu’elle savait de lui en cinq années.
Elle lui esquissa un sourire peu enthousiaste auquel il répondit d’un clignement de son œil encore vivant. Elle se dit alors qu’elle avait une certitude à propos de Derek : il était un co-équipier loyal.
Il l’avait déjà prouvé par le passé.
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