top of page

La Vengeance du feu follet

Caroline Peiffer et Gaëlle Tye

13 €

JEUNESSE

CHAPITRE 1 « NE FAIS PAS TON ÉTÉ, AUTOMNE »

— Printemps ! Arrêtez d’observer les lucioles et reconcentrez-vous.
Clac ! Boum ! Splash !
— Pluie de paillettes sur la salle des potions, s’écrie Émilie en ramassant la fiole qui vient de se briser sur le sol.
— Monsieur ! Printemps a encore fait tomber de la poudre de fée, crie Ivanhoé, toujours prêt à dénoncer ses camarades.
— Désolé, désolé, désolé !
Printemps sent ses mains trembler et s’excuse encore et encore. À côté de lui, Azriel le rassure en murmurant des paroles réconfortantes pendant qu’Émilie récupère tous les morceaux de verre éparpillés. La poudre s’est répandue entre les lattes du parquet et elle imagine déjà le visage furibond de la femme de ménage lorsqu’elle devra nettoyer.
Lulu déteste les paillettes. Elles se glissent partout, échappent à l’aspirateur et à la serpillière, et peuvent rester collées jusqu’à la fin de l’année.
— Si vous passiez moins de temps à papillonner et à observer la forêt par les baies vitrées, vous seriez plus concentré.
Monsieur Poivre, dont les cheveux poivre et sel s’accordent parfaitement à son nom de famille, bouillonne de colère. Il tend vers Printemps ses doigts rabougris, tout fripés. Il doit avoir une cinquantaine d’années, enseigne au collège depuis le début de sa carrière et passe son temps à sermonner ses élèves. À croire qu’il est devenu prof juste pour ça. Ce qu’il aime le moins, ce sont les élèves qui ont une très mauvaise mémoire, comme Printemps. Mais ce n’est pas la faute de Printemps si les noms des ingrédients sont si durs à mémoriser.
— Mademoiselle Verdebois, pourquoi ramassez-vous ces paillettes à la pelle ?
Émilie stoppe son mouvement, relève la tête et hausse les sourcils. Monsieur Poivre tend son doigt vers la table, sur laquelle la jeune collégienne a abandonné sa baguette magique.
— On ne vous apprend rien en cours de sortilège ?
— Oh, mais oui !
Elle attrape sa baguette et tente de se rappeler le sort de nettoyage.
C’est quoi déjà ? Oquetiwa ? Abracadabra ? Flagawalpa ?
Pendant qu’Émilie fouille dans ses souvenirs, quelqu’un frappe à la porte. Monsieur Poivre crie « entrez ». Une jeune fille à la peau noire et aux cheveux crépus pénètre dans la salle. À peine à l’intérieur, elle jette un regard sévère sur le bazar qui règne dans la pièce.
— Flipop, lance-t-elle en pointant sa propre baguette vers le sol.
Aussitôt, les paillettes s’élèvent dans les airs, les morceaux de verre se ressoudent et la salle retrouve son aspect habituel. Printemps souffle de soulagement, mais aussi d’agacement pendant que sa sœur glisse sa baguette dans sa poche arrière. Évidemment, il fallait qu’Automne se ramène pour faire une démonstration de magie. Elle va encore prouver qu’elle est meilleure élève que lui.
Émilie repose sa pelle et se rassoit tandis que Monsieur Poivre congratule l’élève.
— Merci pour votre intervention, Automne. Ne devriez-vous pas être en Histoire ?
Printemps relève la tête. C’est vrai ça. Qu’est-ce qu’Automne fait ici ?
— Si, mais Mme Épique est absente. J’étais venue chercher l’abécédaire des potions pour pouvoir réviser le contrôle de demain.
— Ils n’ont plus d’exemplaire au CDI ? s’étonne l’enseignant.
— Madame Book a prêté le dernier hier.
Monsieur Poivre soupire et désigne le placard du fond d’un geste du poignet. Automne s’empresse d’aller récupérer le manuel.
— Quelle élève brillante vous faites ! commente-t-il alors qu’elle feuillette l’ouvrage. Toujours prête à réviser et rendre service. Vous me rappelez votre frère aîné.
— Merci.
Printemps sent déjà arriver la suite et se crispe.
— Votre jumeau pourrait prendre exemple.
Et voilà, il le savait. Le jeune collégien se renfrogne. Depuis l’école maternelle, on ne cesse de lui répéter que ses frères et sœurs sont meilleurs que lui. D’habitude, ce sont Hiver et Été, son frère et sa sœur aînés, que l’on cite en exemple. Mais depuis qu’Automne a gagné le concours des jeunes talents l’an dernier, on ne cesse de l’encenser. Et lui, comme toujours, reste bon dernier.
La sonnerie retentit.
— N’oubliez pas de ranger le matériel avant de partir.
Monsieur Poivre demande aussi aux élèves de la 4eB de remettre en place les potions dans la grande armoire, au fond de la salle. Une étagère est réservée aux fioles vides, une autre à celles qu’ils ont remplies aujourd’hui et le reste du placard sert pour conserver les ingrédients. Printemps réunit dans un petit panier les écorces, les herbes, les pierres précieuses et les épices qu’il a utilisées, puis les dépose dans le placard. Le professeur a jeté un sort d’extension pour que le meuble puisse conserver des objets à l’infini. C’est un sort sacrément pratique, mais il faut être en troisième pour le maîtriser.
— C’est toi qui as fait tomber les paillettes ?
Printemps se fige. Sa sœur se tient derrière lui et fronce les sourcils. Émilie vient aussitôt à sa rescousse. Son amie explique qu’il observait le ciel quand la fiole a explosé sur le sol. Ce n’est pas sa faute. Monsieur Poivre l’a fait sursauter.
— C’est à cause de ma dyspraxie, se justifie le jeune garçon. Tu sais bien que je suis maladroit.
— Ce n’est pas une raison. Si tu étais resté concentré tu aurais…
— Ne fais pas ton Été, Automne !
Quand elle commence comme ça, elle ressemble à leur aînée. Même attitude sermonneuse. Sa sœur tape du pied sur le sol pour manifester son agacement. Printemps et Automne sont jumeaux, mais ne se ressemblent pas. Ça arrive souvent chez les hybrides. Automne à la peau noire, des cheveux foncés et des yeux très sombres. Printemps à la peau blanche, des yeux transparents et les cheveux multicolores. La première est une sorcière, le second une fée.
Enfant, Automne et lui étaient inséparables. Lorsqu’ils rentraient de l’école élémentaire, ils prenaient leur goûter, puis partaient chasser les lucioles et les coccinelles dans la forêt (quand ils n’embêtaient pas les farfadets) ! Mais depuis qu’elle est entrée en sixième, Automne a changé. Maintenant, elle fait la grande et ne veut plus jouer. Elle passe son temps au CDI à apprendre de nouveaux sorts et à réviser. Grâce à ça, elle a même réussi à sauter la classe de quatrième. Depuis, elle nargue son frère en lui répétant tout le temps qu’elle est en avance sur lui.
Printemps en a marre de son attitude. Il avait déjà sa sœur aînée, Été, pour lui rappeler qu’il n’était pas doué pour la magie. Ce n’était pas nécessaire que sa complice de toujours s’y mette aussi. Il range ses affaires dans son sac en bandoulière quand Émilie demande :
— On rentre ensemble ?
Printemps secoue la tête de droite à gauche. Il a promis de rentrer avec Capucin, son meilleur ami. Émilie est très gentille, mais il lui manque un attribut essentiel pour pouvoir les suivre. Et non : cela n’a rien à voir avec son genre.
— N’oubliez pas de réviser pour le contrôle de demain, les prévient Monsieur Poivre. Et notez-le dans votre agenda, car il est hors de question que je l’indique sur MagicNote.
Les élèves râlent et sortent leurs carnets. À quoi cela sert-il d’avoir un cahier de textes en ligne si les professeurs ne le remplissent pas ? Printemps sort son agenda et écrit rapidement ce qu’il doit apprendre pour demain avant de quitter la salle des potions. Aussitôt, les 4eB se retrouvent dans le hall où ils croisent des élèves de sixième et de cinquième qui se pressent déjà devant la porte A101. Ils sont obligés d’attendre seize heures quarante-cinq pour être sûrs que les Élèves Non Magiques (aussi surnommés E.N.M) ne tombent pas sur eux. Du coup, un brouhaha énorme résonne dans le petit hall où les élèves s’agglutinent.
— C’est quand même nul qu’on doive vivre caché, commente Printemps.
Quand il était petit, Printemps ne comprenait pas pourquoi lui et sa famille devaient se cacher ni pourquoi les élèves magiciens n’avaient pas le droit d’utiliser leurs pouvoirs en présence des autres enfants. Ses parents avaient dû lui expliquer que c’était pour se protéger. Jusqu’au Moyen-Âge, ils se côtoyaient tous, mais c’était ensuite devenu trop dangereux. À l’époque, les humains étaient même allés jusqu’à les brûler sur des bûchers parce qu’ils en avaient peur. Il paraît même que certains avaient mangé des créatures magiques. Berk !
— C’est pour nous protéger, rappelle Émilie.
— Ouais, mais quand même.
Printemps aurait bien aimé pouvoir vivre au grand jour et que les humains, sans pouvoir magique, les acceptent sans faire d’histoire, ou avoir peur. Il est certain qu’avec un peu d’effort, ils auraient même pu s’entendre. Malheureusement, après la Révolution française, les révolutionnaires ont rédigé une Déclaration des Droits des Magiciens et des Magiciennes dans laquelle ils ont choisi de demeurer cachés aux yeux des autres. C’était soi-disant pour leur bien et pour les préserver de la magicophobie humaine. Monsieur Nicolas de Condorcet (un vampire) avait œuvré avec l’aide d’Olympe de Gouge (une brillante sorcière) pour donner des droits aux magiciens. Un ministère de la magie avait même été créé, et plus tard, l’Éducation Magicale (comme l’Éducation nationale, mais pour les êtres magiques). C’était comme ça que les élèves avaient pu étudier dans les collèges, au milieu des humains normaux.
— C’est peut-être pour nous protéger, mais ça reste injuste ! bougonne Printemps. Tous les autres élèves sortent plus tôt.
— Tu n’auras qu’à devenir député plus tard, réplique sa sœur. Tu pourras changer la loi.
Printemps marmonne encore, pas très content d’être encore une fois moqué par sa sœur.
— Arrête de bouder, le sermonne Automne.
Printemps souffle encore. La vie est trop injuste et Automne n’est qu’une rabat-joie. Au collège, les élèves avec des pouvoirs sont tous regroupés dans la salle A101. Les professeurs ont jeté des sorts d’agrandissement et d’invisibilité pour pouvoir tous les accueillir. Une fois qu’on a passé la porte et atterri dans le hall, des couloirs donnent accès aux salles de cours, ainsi qu’à l’espace de récréation et de réfectoire.
— Je ne boude pas, marmonne Printemps, juste pour avoir le dernier mot.
À ce moment-là, Madame Book arrive enfin pour leur ouvrir la porte de la salle A101. Il est tout juste seize heures quarante-cinq et les non-magiciens ont enfin quitté le collège. Il était temps. Printemps s’impatientait.
Madame Book regarde les élèves sortir en leur souhaitant une bonne soirée. En passant près d’elle, Automne ne peut pas s’empêcher de glisser un « À demain, Madame Book », de sa voix de bonne élève. Printemps lève les yeux au plafond. Sa sœur tient dans sa main l’abécédaire des potions qu’elle a emprunté, elle le serre contre son cœur comme s’il s’agissait d’une pierre précieuse. Dans la cour, les élèves non magiques sont déjà partis, sauf quelques retardataires. Printemps et ses camarades se pressent vers la porte et montrent leurs carnets de correspondance. Le temps que les surveillants les examinent, il est déjà dix-sept heures. Enfin, ils arrivent à sortir et retrouvent la liberté.
Sur le parking, Émilie passe sa main dans ses cheveux roux, courts et bouclés. Elle range son carnet dans son sac, juste au moment où Capucin arrive en courant.
— Attendez-moi.
Printemps se tourne vers lui. Son meilleur ami est tout essoufflé.
— T’en as mis du temps ! lui dit-il.
— Je finissais à seize heures, répond Printemps. Tu es sorti à quinze heures ?
— Oui, j’en ai profité pour ramasser des glands en t’attendant. On fait toujours une bataille, ce soir ?
Un sourire malicieux étire les lèvres de Capucin. Printemps répond de la même façon. Les deux amis sont toujours prêts à s’amuser. Ou plutôt : à faire des bêtises.
— Tu n’as pas un contrôle à réviser ? lui rappelle Automne d’un air sévère.
Oh non ! Elle ne va pas recommencer.
— Je le ferai plus tard, répond Printemps.
Il a bien le droit de s’amuser, il est resté assis toute la journée. Sa sœur est une vraie rabat-joie quand elle s’y met. Printemps et Capucin envoient des baisers aux deux filles et s’enfuient vers la forêt. Ils ont hâte que celle-ci les protège de ses grandes feuilles pour pouvoir s’envoler.
Ah oui, on a oublié de vous prévenir, mais comme Printemps et Capucin sont des fées, ils peuvent voler.
Aussi, une fois qu’ils sont certains d’être à l’abri des regards, les deux garçons retirent leur manteau et leurs hauts – il fait chaud aujourd’hui ! – rangent leurs gilets dans leurs sacs et enfilent leurs t-shirts percés d’un trou dans le dos. Enfin, ils laissent leurs ailes se déployer. Celles de Printemps sont blanches et tachetées de violet, de parme et de vert clair. Celles de Capucin sont orange et jaune. À eux deux, leurs paires d’ailes forment un arc-en-ciel coloré.
Une brise légère soulève leurs cheveux. Printemps tend les bras vers le ciel, bat fort des ailes et s’envole vers la forêt. L’air frais balaie son visage et il éclate de rire, aussitôt suivi par son meilleur ami. Le mois d’avril vient d’arriver. C’est le printemps, sa saison préférée. Parce qu’elle porte son nom et qu’elle chasse le mauvais temps. Parce que la pluie et le froid sont loin derrière lui. Parce que les libellules sont partout, les coccinelles et les abeilles aussi. Et parce qu’il aime voir la nature reprendre ses droits et renaître. Le printemps, c’est la saison du renouveau.
Les deux fées s’élèvent vers le ciel et profitent de leur liberté. Qu’est-ce que ça fait du bien de voler. Qu’est-ce que Printemps aime ça ! À ce moment-là, son contrôle à réviser et ses préoccupations scolaires sont bien loin dans son esprit.
bottom of page