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CHAPITRE 1 - ENTRETIEN

Les premières pages de ce que vous vous apprêtez à lire, mes chers mortels, ne recèlent pas mes heures les plus glorieuses. Les dernières que nous avons partagées non plus, à dire vrai.
Rappelez-vous : Athéna m’a libéré d’un monde dans lequel je m’étais enfermé après avoir disparu pendant trois mille ans ; j’ai découvert que je suis un Primordial, l’un des premiers êtres à avoir foulé ce monde, né de Kháos lui-même ; j’ai retrouvé mon frère Éros ; les dieux m’ont épargné l’exil au Tartare ; et grâce à Hécate, je sais désormais que je suis le dieu qui préside aux quatre éléments et que je porte en moi la force d’une espèce disparue depuis des millénaires.
Ah ! Et je suis l’ennemi juré de Zeus, le roi de l’Olympe. Et j’ai failli tuer Mars, le dieu romain de la guerre.
Si je vous dis maintenant que tout cela va empirer très vite, dans des proportions bien plus dangereuses encore ? Vous me croyez sur parole. Vous commencez à vous y habituer.
Je dois bien avouer que c'est en grande partie ma faute. Mais les dieux ont cette faculté extraordinaire à faire sortir n’importe qui de ses gonds.
Les Primordiaux impatients et colériques en particulier…


L’orbe incandescent, rouge comme le sang, fond sur le mannequin et le consume aussitôt. Une seconde sphère dorée file sur le suivant et le réduit en cendres. Le troisième explose en une gerbe d’étincelles quand une flamme azurée le frappe de plein fouet.
Les trois mannequins, sans bras ni jambes et au thorax de cuir surmonté d’un casque en bronze qui évoque grossièrement des hoplites, reprennent leur forme originelle.
Pour la vingtième fois.
Je joue avec la couleur des flammes depuis des mois, mais quelle que soit la teinte, leur puissance reste la même. Le rouge n'est pas moins destructeur que le jaune. Le bleu n'est pas plus froid que le vert. Seul le plaisir de les invoquer change quelque chose en moi.
— Bien, dit Hécate depuis le bord de la salle. Maintenant, concentre les flammes sur une ligne précise et plus sur un seul point. Crée de vraies langues de feu.
Je m’y attèle et puise dans mon énergie. Je focalise les flammes sur une droite rectiligne, et un torrent s'échappe de mes mains. Mon cœur s'emballe, la sueur coule sur mon front tandis que mes jambes fléchissent. Mais je tiens quand même.
Je sens combien mes pouvoirs se sont raffermis cette dernière année. Mon endurance progresse, et j'aime croire que je me débrouille seul maintenant. Mais Hécate et Athéna ont freiné mes ardeurs. Il me reste encore beaucoup à apprendre, car le Dragonique est une science capricieuse, pleine de mystères.
C'est à croire que mes pouvoirs décident, à cette pensée même, de me montrer combien je suis arrogant : les flammes se tortillent dans tous les sens, virevoltent autour de moi et viennent lécher mes cheveux. Une odeur de brûlé emplit mes narines. La douleur commence à naître dans mes paumes pendant que j'essaie de calmer le flux. Le Premier Feu n'obéit pas et s'emballe encore plus fort. Alors, au moment même où mes jambes me lâchent, une véritable bourrasque de flammes se déploie et fonce droit sur Éros, debout un peu plus loin. Il n'échappe aux flammes qu’en se jetant face contre terre au dernier moment. Quand il se relève, quelques mèches de sa chevelure blonde ont roussi, et son visage est rouge de chaleur… ou peut-être de colère.
— Non mais ça va pas ! rugit-il.
Je suis incapable de m'excuser, ni même de répondre. À genoux sur les pierres, j'essaie en vain de reprendre mon souffle. La brûlure dans mes paumes ne cesse de croître. Quand je les regarde, elles sont sévèrement abîmées. Jamais le Premier Feu ne m'a fait aussi mal, pas même la toute première fois que je l'ai invoqué sans le vouloir.
Hécate apparaît devant moi et s'agenouille, posant une main sur mon épaule.
— Reprends ton souffle, Daímôn. Tout va bien. Tiens, bois.
Une kylix se matérialise dans ma main gauche, pleine de nectar. Je la vide d'un trait et sens les bienfaits de la boisson se répandre dans tout mon corps. Ma capacité d'auto-guérison finit par s'activer et les brûlures disparaissent, comme la douleur.
Je me redresse, la remercie, puis me tourne vers mon frère qui m'observe avec un regard à la fois coléreux et inquiet.
— Pardon, Éros. Je n'ai pas fait exprès. Hécate, qu'est-ce que…
— Qu'as-tu ressenti exactement ?
Je lui raconte tout sans rien lui cacher.
— La fatigue a dû jouer un rôle, conclut-elle. D'autant que le feu est la force élémentaire la plus capricieuse qui soit. Tu te sens mieux ? Prêt à continuer ?
Je hoche la tête. Bien sûr que je suis prêt !
— Éros, éloigne-toi un peu, conseille-t-elle à mon frère. On ne sait jamais.
— Tout de suite.
Il ne dit rien de plus, mais au sourire qui revient sur son visage, je comprends qu'il ne m'en veut pas.
Les mains crépitantes d'étincelles, je me retourne vers les mannequins, mais hésite une seconde.
— Cesse de réfléchir, m’incite Hécate. Brûle ce qui doit brûler. Laisse ton instinct agir. C'est comme ça que tu apprendras à maîtriser tes pouvoirs.
J'obéis. J'invoque le feu, sans douleur cette fois, mais l'effet est plus inattendu que prévu : au lieu de sphères, les flammes s'étirent et forment des haches géantes. Mes bras les balancent comme des lames. Elles tranchent les hoplites en un coup unique. Leurs parties supérieures tombent sur le sol, fumantes.
À ma gauche, Éros siffle.
Hécate est déjà à mes côtés avant que je ne puisse réagir, un sourire malicieux aux lèvres.
— Intéressant. Une nouvelle forme de pyrokinésie. Le Dragonique semble avoir plus de possibilités que nous ne pouvions l'imaginer.
— Je ne l'ai pas fait exprès. C'est venu tout seul.
— Si c'est ton inconscient qui a répondu, il est intéressant de voir quelle forme il a choisie. Une forme qui devait t'être chère avant ta disparition.
— Laquelle ?
— C'est évident, intervient Éros en se posant à mes côtés. L'escrime ! Tu t'es approprié l'épée de Mars sans la moindre hésitation, même si elle ne t'était pas adaptée. Et dans le nexus, tu as saisi un bout de bois pour te battre contre le lémure. C'est là une marque de bretteur.
— Exactement, confirme Hécate.
J'observe ma main droite. Une idée me vient : je forme un glaive enflammé dans ma paume, identique à celui avec lequel j'ai combattu Mars. Je recule d'un pas pour ne blesser personne et fais valser mon bras. Ces gestes me sont naturels, comme une danse que je connais par cœur. Avais-je une lame jadis ? Une lame que je pouvais enflammer ? Cette image me grise aussi efficacement que le vin de Dionysos.
— Je crois que vous avez raison.
— Il n'y a qu'un moyen de le savoir, chantonne Hécate.
Elle lève la main gauche, qui s'emplit d'une lumière verte et ténébreuse, et matérialise un xíphos, l'arme typique des hoplites grecs.
— Tiens.
Je saisis la lame. Comme face à Mars, je me sens aussitôt en accord avec elle.
— Je frappe les mannequins ?
— Non, un adversaire immobile n'apprend rien. C'est dans l'imprévisibilité d'un vrai adversaire que ton instinct répondra le mieux. Laisse-moi te préparer quelque chose de plus intéressant.
La Magicienne de l’Olympe claque des doigts. Devant nous, une ombre se forme, lente et dense, et dessine une silhouette humaine. Le spectre d'un hoplite en armure de bronze se dresse, xíphos dégainé.
— C’est un fantôme, je dis. Je vais le traverser avec l’épée.
— Non. Comme les créatures de fumée du nexus, il sera aussi matériel que toi. Gare donc à son épée, car ce soldat sait parfaitement se battre. Je te présente Néoptolème, un hoplite qui a combattu les Perses à Marathon.
— Alors, voyons voir ce que vaut un véritable soldat grec !


Athéna apparaît dans une myriade d’étoiles grises, armure de bronze, lame à la ceinture et cheveux serrés en un chignon strict. Sans un mot, elle se place à côté d'Hécate et observe Daímôn de loin.
Il a tant changé.
Une assurance nouvelle l'emplit, visible dans chacun de ses gestes. L'aura des déités l'enveloppe enfin, plus intense et plus lumineuse. Et le feu dans ses yeux, une vraie flamme dans chacune de ses pupilles, la stupéfie encore. Son corps s'est endurci, son allure s'est posée et des étincelles courent parfois sur ses bras lors des entraînements. Il ressemble de plus en plus à ce qu'il est : un enfant de Kháos.
— Si nous sommes maintenant tournés vers l’escrime, j’en déduis qu’il maîtrise parfaitement le Feu originel, dit-elle à Hécate.
— Oh, certainement pas.
Hécate lui résume en quelques mots l'épisode de perte de contrôle qui vient de se produire.
— Ce qui m’inquiète le plus, c’est que sa pleine puissance est loin d'être atteinte, poursuit la Magicienne. Je crains cependant de ne plus rien avoir à lui apprendre dans ce domaine, sinon à méditer, à se ressourcer, à prendre la fraction de seconde nécessaire avant de laisser son instinct commander.
— Tu as déjà accompli tant de choses, ma sœur. Et je sais que l'Élémentaire n'est pas ton champ de prédilection.
— Il faudra que le temps agisse. Seul lui pourra, par les expériences, les exploits et les erreurs, lui faire atteindre le plein potentiel de ses pouvoirs. (Elle marque une pause.) Comment va Mars ?
— Il récupère lentement. Il a tenté de prendre sa forme grecque pour voir si les blessures y étaient aussi, et c’est le cas. Il a juré, puis s'est rendormi avec Aphrodite à son chevet. J'ai pu plonger un moment dans son esprit. Il est encore très perturbé.
— Ce n’est pas étonnant, bien qu’une année se soit écoulée depuis… (Hécate se fond dans ses pensées.) Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi il nous a soufflé ses secrets sur la pyrokinésie pour aider Daímôn. Il devrait le haïr.
Athéna hausse les épaules.
— Ce sera sans doute à jamais un mystère.
Elles sont interrompues par les applaudissements d'Éros : d'un dernier cri, Daímôn vient de décapiter le spectre. Athéna reconnaît le visage qui vole : celui de Néoptolème, tombé à Marathon d'un étêtement, justement.
Elle s'avance vers les deux Primordiaux. En un an, les frères sont devenus inséparables. Ils partagent tout : les entraînements, ainsi que les soirées. Plus que tout, le lien sensoriel entre eux s’est lui aussi solidifié, mais Éros a tout de même noté que Daímôn s’éloigne toujours de cette attache, sans réussir à comprendre pourquoi.
Athéna a eu le temps de méditer la question des pouvoirs de Daímôn. Un jour, alors qu’il a croisé l’un des nombreux serpents d’Asclépios, le dieu de la médecine, Daímôn a naturellement engagé une conversation avec la petite vipère. La déesse en a alors convenu que les serpents, descendants et cousins éloignés des antiques dragons, voyaient en Daímôn un ami. Et cette pensée l'a conduite au dernier grand dragon que les dieux ont connu.
— Il est temps de mener les interrogatoires, ma sœur, confie-t-elle à Hécate à voix basse. Mais au vu de ce que tu viens de me rapporter, je crains que ce soit dangereux.
Elle lui partage son objectif. Hécate grimace.
— Si cela te semble essentiel, alors nous n’avons pas le choix, réplique-t-elle. Il nous faudra faire montre de prudence, et bien le garder à l’œil.
Athéna le sait. Son protégé est aussi imprévisible que ses pouvoirs. Mais elle n'a pas d'autre option.
— Daímôn, trêve de flammes et d’escrime, l’interpelle-t-elle. Nous devons parler à Phœbus.


— Apollon ? je demande en rejoignant Athéna et Hécate, suivi par Éros. Pourquoi ?
¬— Tò toû drákontos krátos… J'y réfléchis depuis plusieurs jours, dit-elle. Surtout depuis ta conversation avec la vipère d'Asclépios.
Je m'en souviens bien. La petite bête glissait entre les rochers près de l'arène de Mars. D'abord craintive, elle s'est tournée vers moi et s'est approchée jusqu'à me lécher la paume. Une chaleur étrange s'est répandue dans ma poitrine, puis son esprit s'est connecté au mien. Nous avons échangé près d'une heure dans cette langue sifflante que je dois être le seul à comprendre, avec Asclépios. La façon dont les reptiles pensent est radicalement différente de celle des dieux. Et fascinante.
— Qu'est-ce qu'Apollon a à voir avec le Dragonique ? Il est le dieu de la lumière, pas des serpents.
— Laisse-moi t’expliquer, me répond Athéna. J’ai cherché si les serpents, lointains descendants des dragons primordiaux, pouvaient nous apprendre des choses sur toi. Mais le dernier grand dragon qui aurait partagé ton époque n'est plus. Il a été tué il y a des millénaires. Nous savons qui lui a porté le coup de grâce.
Je me redresse, tremblant.
— Apollon a tué le dernier dragon ?
— Oui. Un serpent géant, une fille de Gaïa.
— Python, intervient Éros. L’Instinctive.
Je cherche dans ma mémoire. Rien. Mais quelque chose en moi s'emballe. Combien de membres de cette espèce existent encore ? Combien ont été tués par les dieux ? En existe-t-il la moindre justification ? Apollon a-t-il seulement cherché à en avoir une ?
Je ne peux pas réfléchir calmement. La colère arrive trop vite, une flamme naît dans ma main et fait fondre le bronze du xíphos que je lâche aussitôt.
Je suis déjà en train de courir vers la demeure d'Apollon avant d'avoir décidé de le faire.
Prêt à lui soutirer la vérité.
De force, si nécessaire.

Le Souffle de Borée

Damien Mauger

17 €

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