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Métempsychose

Carine Lagard

26 €

FANTASTIQUE

PROLOGUE

La route étroite serpentait à travers champs et s’enfonçait dans la campagne, bordée de part et d’autre par un haut talus herbeux. De temps à autre, l’ombre d’un arbre solitaire s’étalait dans le fossé creusé par le chemin, créant quelques taches sombres irrégulières tout au long du sentier où cinq soldats avançaient d’un bon pas, leurs semelles crissant sous les petits cailloux. Insouciants, l’arme calée sur l’épaule, les deux premiers conversaient tranquillement, portés par l’assurance désinvolte de ceux qui se prennent pour les maîtres du monde. Les trois autres suivaient en silence, l’esprit aussi lourd que le paquetage qu’ils trimbalaient sur leurs épaules fatiguées.
Survivre.
Passer entre les mailles du filet, éviter les pièges et les balles ennemies. Ils avaient réussi cet exploit, eux. Pas comme les autres, réduits en charpie. Mais après tout, on ne portait pas l’uniforme de fantassin pour aller en colonie de vacances. La guerre faisait rage, cruelle, amenant ce que chacun avait de plus bestial à refaire surface. Certains en riaient comme des fous. D’autres ne pouvaient s’empêcher de pisser dans leur froc au premier coup de feu, priant le ciel et la terre d’être épargnés cette fois encore.
Les bêtes tapies dans les ventres n’avaient pas toutes la même force ni la même impétuosité.
Le chemin vira sur la gauche en pente douce et les soldats accélérèrent le pas sans vraiment s’en rendre compte. Pas un bruit dans la campagne, pas un oiseau. Seul le son de leurs pas et de leurs bavardages. Trop bruyant. Bien trop bruyant. Ils allaient se faire repérer. Et cette éventualité ne plaisait pas au dernier de la file dont la chevelure flamboyante luisait au soleil. Inquiet, il ne cessait de lancer des coups d’œil à la ronde, persuadé qu’un groupe ennemi allait leur tomber dessus. Il rejoignit les deux premiers en courant, son fusil frappant ses hanches à chaque pas.
— Faudrait parler moins fort, les gars ! On va se faire repérer à des kilomètres à la ronde !
— Et qui va nous flairer ? s’esclaffa Bibrowski.
Le soldat aux cheveux noir de jais s’arrêta net et le fantassin qui le suivait lui rentra dedans puis se mit à râler.
— Regarde ! continua-t-il en balayant le chemin de la main. Il n’y a personne sur ce foutu sentier ! On s’est encore fait avoir ! Les réjouissances, c’est pour les autres !
Rongé par l’angoisse, le rouquin fit pivoter ses iris. Non, il n’y avait pas « personne », ils ne voyaient personne. Ce n’était pas pareil.
— Relax, Massa ! lâcha un grand maigre aux cheveux bruns. Tu te fais trop de bile ! Bibrowski a raison, il n’y a personne ici.
— Le capitaine nous a encore pris pour des bouffons, lança Folman, dont les yeux bleus lançaient des éclairs.
Il glissa une main moite dans ses cheveux blonds et roula les épaules avant de tirer sur la lanière de son arme pour la remettre en place. Il était courageux, lui. Bâti comme un roc. Pas comme ce pauvre maigrelet minable.
— Je crois que Massa a raison, les gars, dit doucement George. Même si le capitaine nous a envoyés dans ce coin perdu, je ne crois pas que ce soit très prudent de se déplacer en faisant autant de bruit.
Bibrowski et Folman se retournèrent vers lui, les sourcils froncés en une étrange expression de colère et d’étonnement mêlés.
— Tu te mets du côté des mauviettes, maintenant, Streel ?
Folman resserra son étreinte sur la lanière de son arme tout en fusillant Massa du regard. Depuis que ce bouffon leur avait été octroyé, il ne leur avait apporté que des ennuis. Lenteur, gémissements, plaintes… Il n’avait rien à faire là. Si ça ne tenait qu’à lui, il l’aurait bien abandonné en plein milieu des bois. Excédé, il fit un pas vers Massa en frappant le sol, comme il l’aurait fait pour faire fuir un sale roquet. La réaction du pétochard ne l’étonna même pas. Le rouquin recula prestement, la tête dans les épaules, apportant sur le visage de son compagnon une grimace de dégoût.
— Ho ! Ho les gars ! intervint le grand maigre en s’interposant. On a déjà assez à faire avec les boches, pas besoin de s’entre-tuer !
— Tibor le grand à la rescousse, comme toujours !
— Je ne crois pas que ce soit nécessaire de se chamailler. Nous ne sommes que cinq, alors, essayez d’agir comme des personnes responsables, bon sang !
Folman se mit à ricaner. Il fit un pas de côté, dévisagea Massa de haut en bas puis cracha sur le sol. Ce pleutre n’était pas foutu de se défendre. Il devait être chaperonné ! C’était vraiment pitoyable. Écœuré, il se retourna et reprit sa marche, remontant son fusil d’un petit coup tandis que Streel s’avança doucement vers Massa. Le rouquin était avachi sur le bord du sentier, anéanti par sa propre réaction, molle et inutile. Non, il n’avait rien à faire là. Mais maintenant, de toute façon, il n’y avait rien d’autre à faire. Juste avancer et obéir, comme on le leur avait appris.
Streel posa la main sur son épaule dans un geste vain de réconfort et continua sur sa lancée pour rattraper les deux leaders. Il ne pouvait pas s’arrêter. Ceux de devant ne les attendraient pas de toute façon. Las, Massa hésita quelques secondes avant de se mettre en marche à son tour. Le reste du groupe l’avait déjà distancé de plusieurs dizaines de mètres, sans même se retourner. Avance ou crève. Pas d’état d’âme, pas de compassion. Le blond et le noir corbeau, nés pour la guerre. Nés pour tuer.
Il traînait les pieds dans la poussière, suant sous cet uniforme épais et tout ce matériel bien trop lourd pour ses frêles épaules. 23 ans. Enrôlé comme tous les jeunes de son village sans que personne ne lui demande son avis, il avait en horreur cette guerre fratricide qui durait depuis maintenant quatre ans et semblait ne jamais finir. Des images atroces de corps sans vie hantaient ses courtes nuits, le réveillant trempé de sueur. Il regardait ses compagnons dormir du sommeil du juste et les enviait de pouvoir se détacher de tout cela, de toute cette misère et de tout ce sang. Et du sang, il en avait vu. Des compagnons de plusieurs mois comme des copains d’un jour, rebondissant telles des poupées de chiffon sur le champ de bataille. Il en avait vomi tripes et boyaux, en avait pissé dans son pantalon de terreur. Il en avait vu d’autres pleurer et appeler leurs mères, mais aucun n’avait failli, aucun n’avait faibli devant l’ennemi comme lui.
Bibrowski et Folman faisaient partie d’une catégorie à part, celle de ceux qui n’ont plus rien à perdre et ne sentent même plus les coups. Ils s’étaient engagés « pour casser du boche » et avaient eu, au cours de leurs nombreuses missions, bien des occasions de satisfaire leurs désirs. Si Folman était musclé, Bibrowski, lui, était sec et tout en souplesse. Alors Massa, avec son petit air intellectuel et ses muscles aussi épais qu’un cou de poulet, leur tapait purement et simplement sur le système.
Ils descendirent le chemin qui s’enfonçait de plus en plus entre les champs et, bientôt, le talus avala le sommet de leurs têtes, faisant disparaître les silhouettes dans son ventre étroit. Le rythme de leurs pas s’était accordé de manière presque automatique et chaque enjambée venait frapper le sol en cadence. Toujours derrière, Massa accéléra le pas. Le danger pouvait surgir de n’importe où et la distance qui le séparait à présent des autres l’angoissait au plus haut point. Un léger goût de bile envahit le fond de sa gorge. Ses camarades étaient trop loin, bien trop loin. Il accéléra davantage, mais soudain, un muscle de son mollet se contracta douloureusement. La sensation de brûlure irradia le long de sa jambe, lui arrachant un cri, et il se mit à boiter comme un pauvre malheureux.
Streel se retourna, les sourcils relevés en signe de pitié. Pas étonnant que les deux autres s’énervent. Il fallait bien reconnaître que Massa ne faisait pas le poids. Toutefois, il n’était pas du genre à abandonner un homme. Il s’arrêta en criant aux trois autres de faire de même, mais alors que Tibor obtempérait, Bibrowski et Folman continuèrent à tracer leur route sans le moindre remords.
— J’ai besoin d’une pause, geignit Massa en se laissant tomber par terre. Vous allez trop vite !
— On va attendre une minute, répondit Streel. Bois un coup et après, il faudra repartir. On ne peut pas se séparer.
Massa fit passer la lanière de sa gourde par-dessus son épaule et avala quelques gorgées de liquide tiédi par le soleil. C’était infâme. Il n’avait pas envie de repartir. Il n’avait plus envie de repartir. Jamais. Il voulait rester là pour toujours, jusqu’à ce qu’on lui dise que la guerre était terminée.
— Allez hop ! l’incita Tibor. Debout, vieux !
Pas le choix. Massa se leva comme il put et passa la manche de sa veste sur ses yeux pour en éponger la transpiration. Au loin, Folman et Bibrowski arrivèrent à un tournant puis disparurent vers la droite. Streel lui donna quelques petites tapes dans le dos pour l’encourager puis les trois hommes descendirent le sentier à leur tour. Arrivés au tournant, ils aperçurent le toit d’une ferme toujours debout. La vue de ce refuge bienvenu aux promesses alléchantes leur mit un petit peu de baume au cœur et ils accélérèrent la cadence.
Le sentier s’arrêtait net en débouchant sur une rue longeant le mur de la ferme. Tibor fit un pas sur le macadam et en observa les abords dans l’espoir de repérer la direction prise par les deux leaders. Gauche ou droite ? Impossible à dire. Il se retourna pour questionner ses amis, mais n’eut pas le temps de dire quoi que ce soit. Une rafale de coups de feu explosa dans le ciel comme des centaines de pétards.
Les trois hommes se jetèrent au sol, mains sur le casque, écrasant ce dernier comme si ce simple geste pouvait empêcher une balle de le traverser. La rafale reprit, cadencée, et une autre venant de la ferme lui répondit. Il y eut des cris, le bruit d’un véhicule qui démarre, puis une nouvelle salve de mitraillettes déchira l’air.
Tibor et Streel se regardèrent, paniqués. Ils devaient y aller, ils le savaient. Les deux autres étaient là-bas et ils ne pouvaient pas les laisser. Lentement, Tibor fit glisser la lanière de son arme. Il se releva avec précaution et invita les autres à le suivre d’un signe de la main. Streel l’imita, fusil en main, puis se retourna vers Massa. Tapi dans l’herbe, le visage tourné vers le sol, ce dernier tremblait comme une feuille.
— Massa ! murmura-t-il. Massa ! Bon Dieu, lève-toi !
Mais il ne répondit pas, paralysé par la terreur. Tibor donna un petit coup sur le bras de Streel pour attirer son attention. Il bascula l’index dans la direction des tirs et se mit à avancer discrètement, pas après pas.
Les tirs des deux camps opposés reprirent en rafale, les balles ricochant contre les murs de la ferme en une petite musique aiguë. Tibor écarta une branche. Là, un peu plus loin, ses deux amis étaient pris en embuscade entre la façade et une vieille mangeoire en pierre bleue. Couchés sur le sol, ils tentaient de se protéger comme ils le pouvaient derrière cet abri rudimentaire. En face, une dizaine de soldats allemands s’était déployé derrière leur véhicule, leurs mitraillettes pointées vers eux.
Tibor ne prit pas la peine de réfléchir. Il posa la crosse de son arme contre son épaule, ajusta son tir et appuya sur la gâchette. Le coup atteignit l’un des Allemands en plein dans la poitrine. Le temps que ces derniers se retournent, Tibor en avait déjà abattu un deuxième puis un troisième. Mais la riposte ne se fit pas attendre. Les ennemis balayèrent les buissons de rafales, inondant de balles les fourrés afin d’abattre le meurtrier invisible.
Il s’écroula sur la route, la capote traversée d’impacts laissant voir l’intérieur de ses entrailles. Horrifié, Streel se retourna. Massa n’avait toujours pas bougé. Ils allaient y passer tous les deux s’il n’agissait pas rapidement. Mais que pouvait-il faire seul ? Se rendre. Capituler, oui, c’était la seule solution. Il leva les bras et se décala sur le bitume, démuni, priant pour que l’on comprenne ses intentions. Un pas après l’autre, il arriva près de la mangeoire et s’y arrêta, les bras toujours en l’air, une trouille sans nom irradiant dans ses veines telles des vipères sournoises.
— C’est fini les gars, lança-t-il en direction de ses compagnons. Sortez de là. De toute façon, ça ne nous mènera nulle part.
Il jeta son fusil sur le sol pour prouver aux Allemands qu’ils n’avaient plus rien à craindre et exhorta les deux autres à faire de même. Folman et Bibrowski lancèrent leurs fusils par-dessus la mangeoire puis se relevèrent lentement, bras en l’air et mâchoire serrée. Depuis le début de la guerre, c’était la première fois qu’ils capitulaient.
Un homme s’avança alors vers eux. Un caporal, dur et droit, aux jambes écartées et aux mains dans le dos. Il fit signe à l’intention de ses soldats puis deux d’entre eux accoururent et s’emparèrent des fusils au sol. Le caporal se mit ensuite à se balancer doucement d’avant en arrière tout en les fixant, les yeux plissés en un mélange de satisfaction et de perversion.
— Vous avez eu quatre de mes hommes. Je ne suis pas content.
— C’est la guerre, fieu ! lâcha Folman, les bras toujours en l’air. Qu’est-ce qu’on est censé faire ? Vous offrir des chocolats ?
Le sourire du caporal s’élargit une fraction de seconde avant de disparaître complètement.
— Vous, là, lança-t-il en regardant Streel. Avec les deux autres !
Le soldat s’exécuta tandis que plusieurs Allemands rejoignaient le caporal, le fusil pointé vers l’avant.
— Bravo Streel ! Bien joué, siffla Bibrowski. Nous voilà faits comme des rats !
— Ils ne vont rien nous faire. Nous nous sommes rendus, ils doivent nous faire prisonniers.
— Ce crabe n’a pas vraiment une tête à s’encombrer de prisonniers. Putain de merde, mec !
Le caporal approcha son visage à quelques centimètres de celui des trois hommes, savourant chaque seconde. Il avait le pouvoir, celui de vie et de mort. Dieu lui-même ne pouvait le surpasser. C’était si bon, si jouissif. Soudain, il pivota et s’éloigna lentement.
— Schiessen Sie !
On entendit alors les cliquetis des armes suivis de quelques secondes de silence. Juste le temps de mettre en joue et de profiter de l’expression de terreur submergeant le visage des condamnés. Les mitraillettes déversèrent alors leurs flots de balles, perçant et trouant les corps fragiles, traversant les casques, sectionnant les artères, ne laissant pas le temps aux cris de couler hors des gorges. Ils s’écroulèrent sur le sol en un petit tas de chair disloquée, leur sang se déversant en une seule et même flaque géante. Enfin, les armes se turent, rassasiées, et un silence glacial emplit l’atmosphère. Une odeur âcre de poudre et de sang emplit l’air tandis que les soldats détournaient le regard de ce qu’ils venaient de commettre, simplement parce qu’on leur en avait donné l’ordre.
Tapis derrière les buissons, son fusil à la main, Massa fixait la scène, les yeux exorbités. Il n’avait pas flanché, il n’avait pas vomi. Il avait été le témoin d’une exécution injuste et sanglante. Un sentiment de haine remonta du fond de ses entrailles telle une bête en furie, roulant dans ses tripes en grondant, féroce. Il arma son fusil, les dents si serrées qu’elles auraient pu éclater, puis s’élança en hurlant vers les assassins. Les balles sifflèrent sans laisser le temps aux Allemands de se retourner. Il les vit tressauter, tomber transpercés sous ses propres projectiles, mais il n’en avait rien à faire. Il fallait les tuer. Les abattre, tous, jusqu’au dernier. Tirer, encore et encore jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de cette abomination.
Puis ce fut le silence, encore…
Plus profond et plus terrifiant. Un gouffre qui vous aspire.
Massa s’arrêta au milieu de la route, les bottines baignant dans les morceaux de chair. Il baissa son arme et posa les yeux sur le caporal dont la bouche s’était figée en un ovale disgracieux puis s’avança vers ses compagnons de patrouille.
Bibrowski, Folman, Streel… et Tibor un peu plus loin… Des noms qu’il n’oublierait jamais. Les noms de ceux qui avaient réussi à lui faire commettre le pire, l’irréparable. Tous ces meurtres… Ces morts… Mon Dieu ! Qu’avait-il fait !
Il saisit son fusil à deux mains, le retourna vers lui, puis le cala juste sous le menton, là où la chair est tendre et fragile… et tira.
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