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Notre espoir de paix

Antoine Papazian

24 €

FANTASY

PARTIE 3 : LES ÎLES MONSTRUEUSES

La pluie tombait depuis des heures sans discontinuer. Des gouttes violentes, dures, qui fouettaient le paysage dans un crépitement assourdissant. Le ciel était d’un noir d’encre désespéré et impuissant : nulle lueur ne semblait pouvoir percer les amoncellements de nuages qui venaient, sans fin, crever leurs flancs gorgés d’eau froide.
Les rues désertes étaient devenues le territoire des bourrasques et des tourbillons d’embruns. Les quais résistaient vaillamment aux assauts des monstrueuses vagues, mais les navires, dangereusement ballottés dans l’enclave qui leur servait de port, oscillaient de toute leur masse gigantesque, craquant et grinçant plus fort encore que si cent hommes armés de masses s’étaient acharnés sur eux.
As toute entière était livrée comme une proie vulnérable aux caprices de la tempête affamée, acharnée à vouloir balayer des blocs de roche jusqu’à la plus infime trace de présence humaine.
Luttant avec force contre l’hostilité des éléments, Neïre se hissa à grand peine sur les quais. Le vent hurlant la déséquilibrait, et l’eau qui ruisselait à ses pieds n’attendait qu’un seul faux pas pour s’emparer d’elle et l’emmener rejoindre les rangs des prisonniers des fonds marins.
Gagner As à la rame aurait déjà été un exploit surhumain, mais par ce temps, la chose relevait sans conteste de l’inhumain. La vampirionne, insensible à la fatigue, s’interdisant le doute, avait contraint sa barque à ramper sur le dos déchaîné de la Mer du Couchant jusqu’à ce que la colère des vagues l’eût fracassée juste à l’entrée de l’enclave ; repoussant au loin tout autre sentiment que la détermination, se servant d’un morceau de l’esquif brisé comme d’un flotteur, elle avait alors nagé droit en direction de l’île, compensant le poids de son armure, qui menaçait à chaque instant de la faire couler, par une furieuse propulsion des jambes. Ses muscles contractés à la limite du point de rupture irradiaient une douleur tenace, que sa volonté peinait de plus en plus à occulter. Bien qu’elle ne ressente pas de fatigue, Neïre savait qu’elle avait poussé son corps trop loin dans l’effort, et qu’elle s’exposait à des dommages impossibles à estimer pour l’instant.
Heureusement, les remous étaient plus faibles à l’intérieur du port, sans quoi elle aurait immanquablement fini par couler ; mais même alors, l’ancienne Sentinelle préférait ne pas s’interroger sur les effrayantes capacités de son corps non vivant. La Nation pouvait s’estimer soulagée que les vampirions ne soient pas plus nombreux…
Neïre se traîna encore jusqu’à un affleurement de roche qui servait de barrière contre le vent fou et s’avachit contre la pierre. Son armure tinta dans les mugissements de la tempête. Incapable du moindre mouvement tant que son corps n’aurait pas connu un peu de repos, la vampirionne promena un regard perçant sur les alentours.
Comme elle, As n’apparaissait pas sous son meilleur jour : la plupart des cahutes qui devaient abriter les pêcheurs avaient été partiellement ou totalement détruites et disséminées par la tempête, après que leurs occupants eurent sans doute fui vers les terres intérieures en emportant leurs biens les plus précieux. De fait, le port ressemblait à un gigantesque nid d’oiseau rempli d’ordures.
Néanmoins, à travers les rideaux gris de la pluie, elle pouvait distinguer les formes sombres d’édifices plus grands et plus fermement ancrés dans le sol, dont les fenêtres laissaient filtrer des pans de lumières colorées.
Lorsqu’elle sentit ses membres se délier, Neïre se releva en titubant et se fraya un chemin entre les rafales et les flaques, se dirigeant vers la première bâtisse en vue, un entrepôt sans étage.
La pluie réduisait et obscurcissait son champ de vision, mais elle percevait des formes sombres et mouvantes au travers des fenêtres, auréolées d’une lueur rouge carmin. L’endroit semblait fréquenté en dépit des intempéries, suffisamment peut-être pour y trouver quelqu’un qui soit en mesure de répondre à ses questions. Sur As, les représentants des Cinq étaient rares, et Kéric ne devait pas être passé inaperçu. Elle comptait bien retrouver les traces que son disciple n’aurait pas manqué de laisser derrière lui.
En usant de « persuasion » si nécessaire.
Un veilleur abrité dans sa niche se leva à son approche, scrutant la pluie qui se faisait moins violente. Sans doute les habitués de l’endroit étaient-ils peu nombreux par ce temps, mais l’homme devait avoir reçu des consignes formelles car il ouvrit la porte dont il avait la charge sans questions ni commentaires.
Ce geste réveilla chez Neïre le souvenir haineux du Portier, et elle sentit une bouffée de fureur l’envahir à nouveau.
Je'therek…
Elle n’oublierait pas ce nom.
Il les avait tous abusés, bernés comme des enfants, et à en croire les événements qui avaient secoué l’Église de Hulm, il avait bel et bien su pervertir la foi des prêtres du Dieu Gardien. Qui pouvait savoir comment ?
Neïre tapota nerveusement la garde d’une de ses épées. L’Unification et les Cinq étaient les piliers sur lesquels la Nation toute entière s’était construite et elle les avait toute sa vie crus durs comme fer ; mais ils lui apparaissaient maintenant terriblement fragiles, terriblement instables. Si les hommes-serpents parvenaient à saper ces fondations, alors la Nation s’écroulerait sur elle-même comme un vulgaire monticule de sable.
L’ancienne Sentinelle carra les épaules. Cela n’était plus de son ressort. Elle avait laissé tous les éléments possibles à portée du Duc Altan pour qu’il agisse en conséquence, et elle ne pouvait que lui faire confiance désormais. Il était l’un des mieux placés pour affronter cette crise, bien mieux placé qu’elle en tout cas.
Elle devait quant à elle retrouver Kéric, avant toute autre chose. Ensuite seulement, elle aviserait.
En pénétrant dans l’immense pièce qui occupait tout le rez-de-chaussée de la bâtisse, Neïre resserra les pans de sa capuche et de son manteau sur sa peau cendreuse. La lumière dispensée par les lampions rouges suspendus un peu partout au plafond haut épargnait ses yeux vulnérables, mais en dépit de la semi-obscurité, il valait mieux éviter qu’on la regarde de trop près.
Son attitude ne serait pas considérée comme suspecte : la plupart des gens présents étaient, comme elle, affublés de grands manteaux et dissimulaient leurs visages derrière des bandeaux ou des masques sans apparat. L’atmosphère était étonnamment feutrée, et la foule immobile.
Des hommes et des femmes silencieux étaient massés autour de longues et larges tables, certains assis, d’autres sans sièges, comme dans l’attente de quelque événement à venir. Une brise légère circulait dans la pièce, sans doute créée par l’Arcane car Neïre sentait déjà l’humidité disparaître autour d’elle. Le fracas de la pluie et du vent parvenait étouffé à ses oreilles, comme une rumeur lointaine.
Plusieurs hommes se détachèrent soudain d’un cercle serré autour d’une table et s’avancèrent vers le fond de la salle, où ils empruntèrent un escalier qui descendait vers les sous-sols. Neïre se dirigea vers la place laissée vacante, flairant les odeurs humaines remuées par la brise.
La surface entière de la table était faite d’un matériau noir et lisse, très légèrement bombé. Toutes les personnes présentes penchaient vers elle leurs visages masqués, avec attention et gravité.
Pendant quelques instants, rien ne se passa, puis un des personnages assis posa ses mains sur la table, devant lui. À leur contact, la surface noire se rida comme le miroir d’un lac, et une image déformée naquit soudain en son centre. Un battement de cils, et la surface de la table reflétait l’image d’une statuette de bois incrusté d’or, qui tournait lentement sur elle-même. Le reste de la table était resté noir et poli comme une opale.
Tout autour, certains des hommes et des femmes assis, aux visages également masqués, se mirent à tracer négligemment d’impressionnantes séries de chiffres sur la table, de leurs doigts blancs ornés de bijoux ostentatoires. D’autres se rejetèrent en arrière dans leurs fauteuils, rapidement imités par quelques-uns de ceux qui avaient aligné les chiffres.
Ces derniers s’imprimaient sur la table sous la pression des doigts, gris perle sur fond de ténèbres, puis s’évaporaient constamment, se diluant comme des traînées de fumée.
Neïre cessa de se préoccuper des personnes autour d’elle pour contempler à nouveau la statuette. Elle représentait une femme nue, étendue sur le côté, le visage et les bras cachés par une abondante chevelure, endormie. L’objet subjuguait le regard par le raffinement de son exécution et son réalisme surnaturel, mais Neïre y perçut quelque chose de plus profond… Une aura indescriptible qu’il déployait autour de lui comme un manteau, et qui ternissait le souvenir d’œuvres qu’elle avait cru devoir considérer comme des merveilles.
En plissant les yeux, la vampirionne comprit tout à coup pourquoi la sculpture semblait si réelle sous ses yeux : son ventre et sa poitrine se levaient et s’abaissaient très doucement, et ses cheveux ondulaient imperceptiblement sous le souffle d’une indéniable respiration.
Quand elle put enfin détacher son regard de la dormeuse d’or et de bois, seuls un homme et une femme continuaient de rivaliser en alignant les chiffres ; mais presque aussitôt, l’homme se carra dans son siège en croisant les bras, l’air renfrogné malgré son masque.
Le personnage assis en bout de table laissa l’extrémité de ses doigts effleurer la surface noire et l’image de la statuette frémit puis disparut, en même temps que les derniers chiffres tracés par les deux compétiteurs.
La vente aux enchères était terminée.
L’acquéreuse de la statuette se leva gracieusement et se dirigea vers l’escalier où elle descendit en sous-sol, escortée par trois hommes musculeux qui affichaient l’allure protectrice de gardes du corps. D’autres personnages anonymes se dispersèrent autour des autres tables, tandis que certains demeuraient sur place dans des poses pensives ou se plongeaient dans d’épais documents reliés de cuir précieux.
Il était de notoriété publique que le Marché Noir se servait d’As comme plate-forme pour ses opérations de contrebande et fermait les yeux sur la provenance des produits exportés ou importés, ainsi que sur l’identité réelle de ses clients et de ses fournisseurs ; toutefois, Neïre n’aurait jamais cru qu’il fassent si peu cas de la discrétion propre à ces activités interlopes. Sans doute pourtant pouvait-on trouver dans cette salle un bel échantillon de l’élite des sociétés angemarienne et boréamarienne, en train de prendre part à des transactions illégales.
Mais à bien y réfléchir, ce n’était là qu’un exemple parlant de la politique de l’île : que chacun y fasse ce qui lui plaît, tant qu’il en assumait les conséquences. Et ce goût irrésistible que confère le risque en exaltait certainement plus d’un ; quant au Marché Noir, il y trouvait toujours son compte. Tant qu’une affaire rapportait, c’était une bonne affaire, et les commissions prélevées par l’organisation étaient suffisamment élevées pour que toute affaire soit considérée comme une bonne affaire.
— Cela me fascinera toujours autant…
Neïre se raidit. Une voix d’homme s’était élevée dans son dos, douce, voilée, légèrement songeuse. S’adressait-il à elle ?
Elle se retourna en prenant bien soin de dissimuler le bas de son visage.
— Le vernis du mystère.
Son interlocuteur portait un masque intégral, blême et inexpressif. Drapé dans un épais manteau gris sombre bordé de glyphes indéchiffrables qui reflétaient la lumière pourpre des lampions, il portait comme elle son capuchon rabattu sur son front, de sorte que le masque semblait lui tenir lieu de vrai visage. Ses épaules filiformes ramassées vers l’avant, il était plus petit qu’elle et se tenait voûté.
— Sans doute serions-nous surpris de découvrir ce qu’il recouvre, soliloqua-t-il de nouveau. Mais sans doute la révélation tuerait-elle la saveur du secret, et une fois la surprise passée, sans doute ne garderions-nous en bouche que l’insipidité de la banalité…
Il hocha plusieurs fois la tête de haut en bas, sans mot dire.
Neïre, déstabilisée, détourna les yeux, scrutant les gens massés autour des tables, puis son regard fut à nouveau happé par le masque.
Les paroles de cet homme s’accordaient bien trop avec ses réflexions pour être honnêtes, et elle décida d’aller tenter sa chance ailleurs. Mais avant qu’elle ait pu réfléchir à une formule de politesse pour quitter les lieux, l’homme masqué lui fit signe de la suivre et s’éloigna en direction de l’escalier.
Interdite, la vampirionne hésita. L’endroit ne paraissait pas favorable aux renseignements, et la présence d’autant de gardes du corps la rendait nerveuse ; mais elle était curieuse et… inexplicablement attirée.
À quelques pas de l’escalier, il se retourna vers elle et agita à nouveau les doigts dans sa direction. Désireuse d’éviter de se faire davantage remarquer, Neïre baissa la tête et s’élança promptement à sa suite.
En traversant la salle, elle s’aperçut que le faible bruissement des conversations à mi-voix s’éteignait peu à peu, et que malgré ses efforts de discrétion, de nombreux regards volaient maintenant de l’homme masqué jusqu’à elle. Des regards d’abord surpris, puis soupçonneux, parfois soulignés d’un rictus agressif. Des gens s’écartèrent sur son passage, et elle sentit autour d’elle l’odeur de la peur.
Quand elle parvint près de l’escalier, la salle était entièrement silencieuse, hormis les rumeurs étouffées du vent et de la pluie. L’homme masqué tourna majestueusement le dos aux gens qui les observaient et précéda la vampirionne sur les marches. Une main blanche et délicate sortit des replis de son manteau pour se poser négligemment sur la rampe ; Neïre remarqua qu’il semblait manquer une phalange à son médium. Sur son annulaire, la lumière rougeoyante fit scintiller une chevalière d’argent ornée d’une pierre noire sculptée en feuille de lotus dentelé. Le sceau du Marché Noir.
Alors qu’elle descendait à sa suite, les yeux fixés sur le bijou, l’homme masqué éleva la voix sans se retourner. Elle faillit rater une marche.
— Soyez sans crainte, tous les vampirions sont les bienvenus dans ce sanctuaire. Et vos secrets, quels qu’ils puissent être, resteront votre privilège… Considérez-vous ici comme chez vous, ma sœur.
L’odeur de la peur les accompagna alors qu’ils descendaient dans les ténèbres du sous-sol.
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