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Lilly Sebastian
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Chapitre 1

 

 

Il faisait froid et la pluie menaçait en cette dernière nuit d'octobre, risquant d'écourter les réjouissances de cette soirée d'Halloween. Je marchais rapidement, ma capuche rabattue et la tête basse pour me protéger du vent humide et pénétrant. Des enfants insouciants et des fêtards joyeux déambulaient dans les rues, déguisés, leurs sacs remplis de friandises bruissant au rythme de leurs pas. Un groupe de jeunes ados déguisés en zombies ridicules me hélèrent avec gaieté, mais je pressai le pas. Je n’avais pas la tête à ça.

À la vérité, je ne l'avais pas à grand-chose. Comme tous les soirs, ces derniers temps, je n'avais qu'une seule et unique idée en tête, rentrer chez moi au chaud pour passer une soirée tranquille en tête à tête avec ma télé. Chose qui m'aurait horrifiée rien que d'y penser, encore quelques mois auparavant.

À l'époque, je menais une vie tranquille et insouciante. Partagée entre mon travail de serveuse dans un petit restaurant, mes cours à la fac de psychologie et mes amies, que je retrouvais presque tous les soirs. Je vivais avec ma mère, qui m'avait eue très jeune et élevée seule. Nous nous entendions très bien et, parfois même, elle se joignait à nous lors de nos petites réunions improvisées. Mes copines l'adoraient. Puis, tout avait basculé, peu de temps avant Noël.

La disparition subite de ma mère, renversée par un chauffard sur un trottoir alors qu'elle rentrait de son travail, m'avait anéantie. Passée l'hébétude initiale, les différentes démarches administratives et juridiques avaient eu raison du peu d'insouciance qu'il me restait. J’avais dû arrêter les cours et trouver un deuxième travail pour payer les factures, ne trouvant même plus de temps de voir mes amies. Mais, même ainsi, je ne m'en sortais pas et avais bien dû finir par me résoudre à vendre la maison.

Une fois que la dernière chose qui me rattachait un tant soit peu à ma mère eut disparu, je décidai de tenter un nouveau départ ailleurs, loin de tous ces douloureux souvenirs. Mes amies avaient bien essayé de me retenir et j’avais hésité un bref instant, sachant qu'elles me manqueraient, mais tout était différent. Désormais, j’étais seule. Ma vie ne serait plus jamais comme avant et voir tous ces gens si heureux me faisait mal, me rappelant trop ce que j’avais perdu et ne retrouverais jamais...

J'étais donc partie m'installer à l'autre bout du pays, dans une grande mégapole, noyée dans l’anonymat, loin de ma petite ville de banlieue. J'avais espéré que le changement d'environnement me permettrait de passer à autre chose, mais presque un an s’était écoulé depuis la tragédie, sans que le temps ni la distance amenuisent la douleur et l'abattement permanent que je ressentais. J’avais, au contraire, la sensation de m'enliser dans une routine morne et triste, un long tunnel sans fin dont je ne parvenais plus à sortir.

Cela faisait bientôt deux mois que j'étais là. Les maigres économies que j'avais réussi à tirer de la vente de la maison, une fois passés les frais de succession et autres factures, ne s'élevaient pas à grand-chose. J'avais donc dû me contenter de louer une chambre d'étudiante chez une vieille dame en attendant de trouver un emploi fixe. Ce qui, je l'espérais, était en bonne voie.

Je travaillais à l'essai depuis quelques jours dans une bibliothèque de la ville, située dans l'un des nombreux nouveaux quartiers qui fleurissaient un peu partout à sa périphérie. Le sentiment d’être en ville, sans vraiment y être. Mon travail consistait à ranger et classer les différents ouvrages, rien de très palpitant, mais j’aimais bien l'ambiance feutrée de la bibliothèque et la solitude. Les autres employés émettaient des réserves à mon égard, sans doute refroidis par tous les refus polis, mais nets, que j’avais émis à leurs différentes tentatives de rapprochement.

Je savais, au fond de moi, que j'aurais dû accepter leurs gentilles invitations et me faire de nouveaux amis, mais je n'y arrivais tout simplement pas.  Je n'avais plus ni l'envie ni l'énergie d'essayer de m'intégrer. C'était un peu comme si un grand vide que plus aucune émotion ne pouvait remplir s’épanouissait insidieusement en moi.

J’avais bien conscience que je présentais tous les symptômes de la dépression, autant psychologique que physique. J'avais maigri, mes cheveux d'ordinaire toujours bien coiffés dans un dégradé impeccable étaient trop longs et des mèches rebelles me tombaient constamment devant les yeux. Même si j'étais toujours propre et soignée, mon apparence m’importait peu. Du moment que c'était propre et à ma taille, cela me suffisait. Ce constat amer était plus qu'alarmant, mais ce n’était pas le premier, me rendis-je compte en poursuivant mon chemin sous le crachin pénétrant.

Je savais bien que je ne pouvais pas continuer comme ça, ça ne me ressemblait tellement pas ! Mais bon, le choc était encore récent et ma déprime était sûrement accentuée par le temps exécrable que nous avions depuis près d'un mois et demi maintenant. Cela irait certainement mieux aux beaux jours...

Un groupe de jeunes filles déguisées en sorcières et qui gloussaient trop fort me croisèrent sur le trottoir et me sortirent momentanément de mes tristes souvenirs.

— Tu crois qu'on va en rencontrer un ? demanda, d'un air excité et les yeux écarquillés, l'une des filles.

— Rencontrer quoi ? T’es encore dans tes délires de vampires ? lui répondit une grande blonde à l'air déluré d'un ton méprisant, avant de lever les yeux au ciel. Tu n'en as pas marre de nous bassiner avec ça ? Tu sais très bien que ça n'existe pas !

— Bien sûr que si ! lui répondit-elle sur la défensive. Si les aigles-garous existent, je suis certaine que les vampires aussi !

— Cette vidéo que tu nous rabâches avoir vue était un fake ! C’est d’ailleurs pour ça qu’elle a été immédiatement retirée et que personne d’autre à part toi ne l’a vue !

— Mon père l’a vue aussi. Il est flic, je vous rappelle et, depuis hier, il est constamment au boulot ! Je vous dis qu’il se passe quelque chose !

— Peut-être, mais certainement pas une invasion de vampires ou de loups-garous ! s’esclaffèrent à nouveau ses deux copines. Tu as toujours été beaucoup trop impressionnable, Tina ! Laisse tomber cette histoire et profitons de la soirée !

Je ne pus m'empêcher d'esquisser un demi-sourire et de lever les yeux au ciel à mon tour, avant que leur conversation ne se perde dans la distance.

Un sujet typique pour une nuit d’Halloween, mais quelque chose dans le ton de la fameuse Tina m’avait interpellée. Bien que je n’aie jamais été attirée par les histoires fantastiques et autres délires surnaturels, j’avais toujours pensé que des gens « différents » pouvaient exister.

Non, mais vraiment... n'importe quoi, me repris-je en secouant la tête avant de presser encore un peu plus le pas sous l’averse qui s’intensifiait. Pourquoi cette conversation entre trois gamines me perturbait-elle autant ? Soudain, un souvenir enfoui remonta brusquement à la surface me replongeant instantanément dans un passé heureux, pas si lointain.

 

***

 

Un soir, alors que je rentrais plus tôt que prévu du travail, j'avais surpris ma mère en grande conversation téléphonique. Comme cette dernière avait l'air houleuse, je n'avais pas osé la déranger et m’étais faufilée à pas de loup dans l’entrée, avant de stopper net à l’entente de mon prénom. Je n’étais pas du genre curieuse ou indiscrète, mais comme manifestement la conversation me concernait, je n’avais pu m’empêcher d’écouter. Dans un premier temps, je n’avais pas compris grand-chose, mais le peu que j’avais entendu avait suffi à m'alarmer. Assez pour que je me laisse surprendre par la fin abrupte de la conversation, ainsi que par ma mère qui était brusquement sortie de la pièce. Une franche surprise s’était peinte sur son visage, très vite remplacée par une pointe de colère.

Nous nous trouvions dans le salon-salle à manger de notre coquette petite maison et le soleil couchant nimbait la pièce d’une chaleureuse teinte jaune orangé qui donnait l'impression que les meubles étaient en or filé. Ma mère, son premier instant de surprise passé, avait repris contenance et me regardait d'un air à la fois réprobateur et attendri, ses beaux yeux bleus fixés sur moi.

— Tu rentres tôt ce soir, ma chérie. Un problème au travail ?

— Non. J'ai juste échangé mes heures avec Janice cette semaine, c'est tout, lui avais-je répondu le plus naturellement possible surprise par son ton prudent et guindé.

 Un silence pesant et gêné avait suivi et je m’étais trémoussée, mal à l'aise, n'osant croiser son regard. Allait-elle me parler d'elle-même du contenu de cette conversation ou devrais-je prendre les devants ? Ce silence était d'autant plus gênant qu'il était très inhabituel. Nous nous étions toujours très bien entendues et les désaccords comme les secrets étaient rares.

— Excuse-moi, je ne voulais pas te déranger, ni écouter, mais... j'ai entendu mon prénom et... j'ai...

— Succombé à la curiosité ? termina ma mère, un petit rire forcé dans la voix. Ce que je ne te reproche pas. J'aurais sans doute eu la même réaction que toi. J'aurais seulement préféré que ce soit lors d'une autre conversation.

Elle s’était tue subitement, l’air songeur et le regard au loin. 

— Qu'as-tu entendu exactement ? avait-elle fini par me demander, lasse et résignée, avant de s’assoir tout en douceur sur le canapé derrière elle.

 Le soleil avait fini par se coucher et le crépuscule donnait maintenant un air fantomatique à la pièce, accentuant les ombres et donnant un aspect plus dur et plus âgé au visage de ma mère, d'ordinaire si beau et si jeune. Je restai muette, ne sachant quoi répondre. Je n'avais capté que des bribes sans les comprendre. De plus, tous ces mystères et cette ambiance étrange me perturbaient, ce n'était tellement pas habituel, tellement pas... ma mère.

Au bout de quelques minutes, j’avais dû me rendre à l’évidence, elle attendait que je rompe le silence. J’avais donc décidé de tenter de désamorcer la situation qui, je le sentais, pouvait mal tourner.

— À part mon prénom, je n'ai pas vraiment compris de quoi tu parlais et, de toute manière, ce n'est pas grave. Si c'était important, je sais que tu me le dirais, lui avais-je dit gentiment tout en commençant à me retourner pour sortir de la pièce.

— Rose, attends... il y a des choses que tu dois savoir. C'est juste que... ce n'est pas le bon moment. Je voulais t'en parler, mais… les autres estiment que c'est encore trop tôt. C'est de cela que nous parlions au téléphone tout à l'heure.

Je l’avais fixée un instant, hébétée. Les autres ? m’étais-je alors demandé, mes neurones tournant à plein régime. La première hypothèse logique qui m’était venue à l'esprit avait été l’adoption. Les « autres » pouvaient désigner mes vrais parents. Après tout, c'était possible, bien que fortement improbable. Qui irait confier un bébé à une mère célibataire ? J’avais secoué la tête pour essayer de m'éclaircir les idées avant de croiser à nouveau le regard de ma mère, qui me contemplait d'un air à la fois attendri et amusé.

— Ne cherche pas à deviner, tu ne trouveras jamais… et non, tu n'as pas été adoptée ! Tu es bien ma fille, m’avait-elle dit comme si elle avait lu dans mes pensées. Il y a plein de choses que tu ne connais pas et dont tu ne soupçonnes même pas l'existence. Je t'en parlerai en temps utile, si cela s'avère nécessaire. Ce qui n'est pas encore certain pour le moment. En attendant, tâche de ne plus y penser.

Elle s’était levée, puis s’était dirigée vers la cuisine attenante, dont elle avait allumé la lumière.

— Veux-tu une tasse de thé ? m’avait-elle demandé comme si de rien n'était.

— Non, mais attends ! On ne va quand même pas en rester là ? m’étais-je écriée, indignée.

 Pour toute réponse, elle m’avait souri et était repartie dans la cuisine où elle s’était mise à faire chauffer de l'eau. Non, mais elle plaisantait là ! me souvins-je avoir pensé. Elle ne pouvait pas me laisser dans le flou comme ça. Elle aurait mieux fait de ne rien dire dans ce cas-là.

 

***

 

Le souvenir plus que réaliste s'estompa aussi vite qu'il était apparu, me laissant perdue et tremblante au milieu de la rue. Malgré la pluie qui tombait toujours, j’abaissai ma capuche et laissai les gouttes glacées ruisseler sur ma peau moite, incapable de comprendre ce qui venait de se passer. Ce souvenir avait été tellement vivace que j’avais eu la sensation d'être de retour là-bas, le jour de cette étonnante conversation.

C'était d'ailleurs l'une des dernières que nous avions eues toutes les deux. Elle était morte quelques jours plus tard. Étrange qu’une conversation aussi perturbante me soit complètement sortie de la tête ! C'était dingue ce qu'un gros traumatisme pouvait causer à la mémoire. Je secouai la tête pour en chasser les gouttes de pluie ainsi que les dernières réminiscences du souvenir, qui semblaient s'accrocher à mon cerveau comme des toiles d'araignées à un balai.

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