Alma Mater

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Alma Mater

Hurler brûler

C’est fini. C’est fini.
Pharas marchait à l’aveugle dans les rues. La Cité d’Arkhèle était pourtant éclairée dès la nuit tombée. Les braseros diffusaient une lumière généreuse qui se réverbérait sur les pierres blanches des bâtiments. Mais les larmes brouillaient sa vue et l’empêchaient de distinguer quoi que ce soit.
C’est fini.
La phrase martelait son crâne, tant et tant qu’elle se vi-dait de sens.
C’était pourtant la seule chose qui demeurait solide dans son esprit.
C’est fini.
Silas était mort, condamné, sans le mériter le moins du monde. Et la rage, et l’injustice, lui serraient la gorge à l’étouffer. La tristesse arrivait, elle aussi, à mesure que ses forces s’épuisaient. Elle creusait en lui un gouffre de désespoir vertigineux. L’urgence de sa fuite le maintenait pour l’instant à distance, mais il craignait de finir par s’y abîmer.
Comment vivre, quand tout s’écroule ? Comment faire face, quand on a été confronté à une injustice telle que l’on perd foi en tout ?
Il l’ignorait.
Silas lui avait ouvert la voie des questions infinies et des réponses toutes aussi vastes. « Qu’est-ce que l’injustice ? » aurait-il rétorqué. Et Pharas savait que son modèle n’aurait pas attendu un simple exemple. Mais Silas n’était plus là et il sentait cette réponse insatisfaisante monter en lui. Une réponse qu’il avait envie de hurler.
L’injustice, c’était ça. La mort d’un homme juste orchestrée par des êtres vils. La vraie sagesse qui dépérissait dans un royaume de vanité.
Un garçon devenu orphelin d’un homme qui n’était pas son père.
Son avenir qui s’effaçait sous ses pas pour laisser place à un immense brasier de douleur. Il fallait pourtant chasser les larmes, se composer une attitude respectable et avancer. Les portes étaient en vue.
À vingt-trois ans, il était libre bien entendu de les franchir à sa guise, mais un visage en pleurs aurait pu le faire passer pour plus jeune qu’il ne l’était et l’exposer à des questions indiscrètes. Il arrivait, en effet, que des adolescents tentent de quitter la Cité par curiosité, bien que cela leur soit défendu jusqu’à leurs dix-huit ans.
Il passa sans encombre le poste de surveillance et se dirigea vers les relais équestres disposés à l’extérieur de la ville.
— Il me faut un cheval, demanda-t-il au premier loueur qu’il avisa.
L’homme le dévisagea avec un air agacé, de l’autre côté de son comptoir.
— Bien sûr qu’il vous faut un cheval. Sinon, pourquoi seriez-vous là ?
Les Arkhéliens étaient des gens pressés et sérieux qui détestaient ce genre de lapalissades. Pharas partageait ce trait de caractère, mais pour une fois, il aurait eu envie que quelqu’un prenne le temps d’échanger des banalités pour partager un peu le poids de son fardeau.
— Où allez-vous ?
Il n’y avait pas réfléchi et annonça au hasard :
— En Florinie.
— Combien de temps ?
— Combien faut-il pour l’aller-retour ?
Le loueur eut un claquement de langue agacé.
— Dix jours, évidemment. Il me faudra votre nom aussi, ajouta-t-il comme s’il souhaitait ne pas reprendre la parole plus de fois que nécessaire.
— Comptez onze, alors. Et mon nom est Pharas.
— Quatre-vingt-deux drachmes à payer maintenant.
Il posa sur le comptoir la somme à verser, la quasi-totalité de ses économies.
Le commerçant les compta et lui fit signe de le suivre. Il sortit un cheval d’une stalle et lui tendit la bride. Pharas se mit en selle.
— Les pénalités sont à dix drachmes par jours de retard.
Il acquiesça.
Inutile de lui dire qu’il n’avait pas l’intention de revenir. Pharas ignorait encore comment, mais il vengerait Silas.

***

Au même moment, à vingt kilomètres au sud, un caillou ricocha une fois sur l’eau avant de sombrer.
Isia esquissa un sourire amer. Le vent, qui rabattait des mèches de cheveux sur son visage, avait aussi fait dévier la pierre. C’était comme s’il tentait de l’empêcher d’atteindre son but. Comme s’il disait : « Isia, les femmes ne font pas des ricochets dans les rivières, souviens-toi. Encore moins les Ombres comme toi. Tu es là pour servir d’yeux au Monastère et moraliser la population. Alors, pose ce caillou et prépare-toi à accomplir ton devoir. »
Elle aimait le Vent, elle lui avait offert des années durant des milliers de prières silencieuses. Mais en cet instant, à l’aube de ses vingts ans, elle concevait pour lui une rancœur brûlante.
D’autant plus que ses bourrasques l’empêchèrent d’entendre Ermund s’approcher.
— On se calme encore les nerfs, gamine ?
Isia sursauta et se retourna d’un bond. C’était un mouvement trop brusque, indigne de son statut. Le Monastère exigeait de ses filles qu’elles soient les plus fluides et immobiles possibles. C’était une nécessité pour contrebalancer l’agitation frénétique qui s’emparait du monde. Elle relâcha par réflexe les muscles de ses bras et croisa ses mains sur son ventre.
Ermund ramassa un galet sur le bord de la rivière indolente et, sans prendre la peine de s’approcher à la hauteur d’Isia, il le lança. La pierre toucha cinq fois la surface avant de s’enfoncer. Le début de tempête n’eut aucune incidence sur sa trajectoire et la jeune femme sentit sa rage décupler. Une rage qui, comme toujours, fut rentrée et contracta à peine les traits de son visage.
L’homme combla la distance qui la séparait d’elle et soupira.
— On savait que ça arriverait. À quoi tu t’attendais, gamine ? Tu pensais quoi, que tu resterais avec moi pour toujours ? T’as fini par t’attacher à moi, peut-être ?
— Je me suis promis de ne jamais m’attacher à aucun d’entre vous.
— Alors, reprends-toi, par pitié. Parce que moi, je t’apprécie, Isia, et je ne veux pas que le Monastère ait des doutes sur ta fidélité. Tu sais ce qu’ils te feront sinon.
L’Ombre serra les dents.
Elle savait fort bien qu’elle serait éliminée.
Lorsqu’elle avait rejoint la demeure d’Ermund, cinq ans plus tôt, elle ne s’attendait pas à ce que cet homme mince et sec, aux traits burinés, bouleverse sa vie. Il était sa première affectation. Tout ce qu’elle avait à faire, c’était lui transmettre le culte du Vent établi par le Monastère qui avait pris le pouvoir sur Alnor une décennie plutôt, et rapporter à l’institution ses éventuels manquements. Les Ombres œuvraient en général quelques mois avant de changer de poste. Les citoyens se pliaient rapidement à la doctrine, car on prêtait à ces femmes la possibilité de communiquer instantanément avec leurs supérieurs, les Lords, dont on craignait plus que tout l’habileté à déchaîner des tempêtes meurtrières : les Fauches.
Mais Ermund était différent. Lorsqu’Isia avait réalisé qu’il ne se soumettait pas, elle l’avait menacée de prévenir le Monastère. Il avait éclaté de rire.
— Parce que tu penses vraiment posséder un tel pouvoir ?
— Le Vent me guide, avait-elle répondu selon la formule rituelle.
Il avait eu un geste de la main.
— Alors, appelle les Lords.
Elle l’avait fait dans une prière muette et attendu chaque jour que l’on vienne arrêter l’hérétique. Personne ne s’était déplacé.
Un doute terrible s’était alors insinué en elle, qu’elle avait savamment enfoui sous une couche de rancœur contre Ermund. Il lui avait fallu des mois pour commencer à accepter la vérité : elle n’avait aucun pouvoir.
— Vous êtes des pions, avait-il simplement expliqué lorsqu’elle avait enfin osé s’ouvrir à l’homme. Vous entretenez l’aura de peur du Monastère, rien de plus. Il a imposé à Alnor de demeurer docile, persuadé que le monde court à sa perte parce que celui-ci est trop agité. Il repère celles qui ont en elles un feu inextinguible et vous utilise à son avantage, en vous donnant l’illusion de disposer d’un peu de contrôle et de liberté.
— Il n’y a pas de feu en moi, avait-elle objecté. Je suis l’eau qui dort. Je suis l’immobile qui s’oppose au mouvement chaotique du nouveau monde.
— Non, gamine. Tu es une flamme mise sous cloche, avec juste ce qu’il faut d’air pour que tu ne meures pas, mais pas assez pour que tu les brûles.
Elle aurait dû rejeter en bloc ces allégations mensongères. Mais pour la première fois, alors qu’il prononçait ses mots, elle avait senti une faible palpitation au creux du ventre, une rage de vivre presque morte. Elle s’était souvenue de l’homme en noir qui s’était un jour approché de la maison de ses parents située dans un hameau au nord d’Alnor. Sa mère était partie cueillir des plantes dans la montagne toute proche, la frontière qui les séparait des territoires paliriens. Elle ne rentrerait pas avant l’aube de sa collecte qui avait en réalité tout d’un pèlerinage. Elle restait souvent au sommet des monts à regarder la nuit tomber sur la Cité-État de Palire, dont elle avait été citoyenne. Isia ignorait bien à quoi pouvait ressembler une ville. Elle avait onze ans, et passait ses journées à courir dans les champs avec les garçons du hameau ou sauter dans les flaques d’eau boueuse avec, très loin à l’horizon, la silhouette floue des usines. Elle s’amusait à grimper aux pommiers du vieux Borl avec ses amis sous le regard vigilant de son père occupé à tresser l’osier, quand l’inconnu en noir avait tendu vers elle un index osseux et dit : « Celle-ci ».
C’était son dernier souvenir avant le Monastère. Le mot qui avait scellé sa vie.
— Et le Vent ? A-t-il un pouvoir ?
Ermund avait haussé les épaules.
— Ça, j’en sais rien. À toi de trouver.
Lentement, Ermund l’avait ouverte à sa liberté. Oh, une liberté boiteuse, qui lui glissait encore entre les doigts, mais le début de quelque chose. Tout s’achèverait pourtant demain. Isia intégrerait une nouvelle famille pour la surveiller. S’ils avaient des enfants, elle leur raconterait les Dits du Vent, jusqu’à ce qu’ils les connaissent par cœur. S’il y avait des garçons et qu’ils s’avéraient prédisposés, peut-être seraient-ils envoyés entre les murs du Monastère pour y étudier et deve-nir Lord. Pour l’Ombre, il n’y aurait plus jamais de rivière, plus de Vent frais et sauvage.
Ermund la regardait, inquiet. Depuis qu’elle était arrivée au Monastère, la jeune femme ne savait plus hurler. Elle avait essayé, plus d’une fois, d’ouvrir la porte de sa colère face au lac, là où personne ne l’entendrait. Mais sa gorge s’y refusait. Aussi se contenta-t-elle, à cet instant, d’un mur-mure :
— On pourrait partir, tous les deux. Tu es un ancien Hussard, tu…
— Ne prononce plus jamais ce mot.
Sa voix avait été dure, presque menaçante, mais se radoucit quand il poursuivit :
— L’Ordre a anéanti presque tous les miens. Nous ne sommes pas de taille à lutter contre eux. Tu sais bien qui de nous deux possède encore une flamme.
Puis il tourna les talons et disparut entre les arbres.
La jeune femme le regarda partir, la gorge serrée. Ermund mentait. Si elle avait un jour eu une telle flamme, les Compagnons s’étaient empressés de la tuer.
Car s’ils avaient laissé subsister en elle la moindre étincelle, Isia les aurait brûlés.