Première partie

CHAPITRE 1

Ce n’était pas censé démarrer comme ça. Enfin, je crois. Tu parles d’une entrée en matière.
Que peut-on bien dire ou faire après ça ?
La tronche que tire Chris, assis en face de moi, suggère qu’il n’en a pas la moindre idée. J’ai l’impression de le revoir quand notre vieil instit de CM2 le cuisinait au tableau. Cloué au pilori. Comme nos parents ne vont pas tarder à l’être.
Quant à elle, comment imaginer ce qui peut se passer dans la tête d’une parfaite inconnue ? Le simple fait qu’elle soit ici est un mystère. Une fille de notre âge, qui s’est pointée ce matin pour la même raison que nous, et que nous n’avons jamais vue. C’est statistiquement impossible. Pas chez nous. Pas au milieu de nulle part. Un village, une usine, un établissement scolaire, un stade, et c’est tout. Aucune chance pour quiconque de passer inaperçu, à moins de tomber du ciel.
Au demi-sourire qui se dessine sur le visage de Chris, je comprends qu’il est déjà arrivé à la conclusion que j’effleure à peine. Comme si, à trop l’écouter déblatérer sur son probable avenir de super loser, j’avais fini par oublier qu’il serait toujours plus malin que moi.
— Eh, toi ! Satya, c’est ça ? Dis, tu reconnais Maël ? lui lance-t-il en me désignant d’un mouvement de tête. Ici, on connaît tous Maël. Le frère de Léo. Tu sais, Léo Guignan ?
En d’autres circonstances, je l’aurais tué pour ça. Même si, à vrai dire, tout le monde se permet ce raccourci. Tout le monde sauf Chris, parce que c’est le seul dont la vie pourrait être condensée de la même façon. Résumée à son frère, qui n’a pourtant plus l’ombre d’un point commun avec le mien.
Mais aujourd’hui, je me fiche qu’il parle de moi de la sorte. Car cette fille, qui n’a toujours pas prononcé le moindre mot depuis qu’on est arrivés, ne connaît manifestement pas mon frère, pas plus qu’un seul des 2 427 autres habitants de notre patelin. Et ça, c’est louche, comme Chris s’emploie à le lui faire remarquer :
— Ni Maël ni Léo. Bon. Donc, tu n’es pas d’ici. Aucun problème, dans le coin on sait faire preuve d’hospitalité. Sauf que… D’abord, tu vas devoir nous convaincre que ta présence n’a rien à voir avec ce qu’on vient d’entendre. Et va falloir être sacrément inventive, parce que c’est une drôle de coïncidence quand même. Vas-y, on t’écoute.
N’importe qui se serait pris une grosse tarte. N’importe qui, sauf Chris. Non seulement il a un don pour sortir aux gens leurs quatre vérités, mais, surtout, ses interlocuteurs le remercient presque pour ça. Pour avoir pris en compte leur simple présence, pour s’être adressé à eux sans ambages, pour avoir entrouvert la porte derrière laquelle ils étaient planqués. C’est comme ça depuis toujours, et avec n’importe qui : ses parents, les profs du lycée, tous les gars qui croisent sa route, même les filles qui lui plaisent. D’ailleurs, ce pourrait bien être le cas de Satya.
Cette façon de soutenir le regard tout en restant mutique, cette coupe improbable et ce look faussement négligé qui ne trompent personne sur le fait qu’elle est très jolie, tout ça ne doit pas laisser Chris indifférent. Même dans ces circonstances. Trop sûre d’elle pour être mon genre, mais le sien oui, assurément, me dis-je quand elle prend enfin la parole.
— Si tu étais aussi finaud que tu t’emploies à le faire croire, tu saurais que personne n’irait se mettre seul, et par choix, dans cette situation. Je suis là pour la même chose que vous, rien d’autre.
— On n’en doute pas, rétorque Chris, pas prêt à lâcher le morceau. Mais n’empêche qu’il n’y a que trois places par an et que beaucoup de gars et de filles de chez nous ont dû y renoncer, parce que la troisième place avait été filée à quelqu’un d’autre. Sans qu’on sache qui c’était. Et ce matin, on se pointe, tu es là, et on entend tous ces trucs.
— Ben tu vois, si la troisième place était prise depuis longtemps, c’est que je n’ai rien à voir avec ce qui se passe. J’étais prévue au programme, pas le reste.
— Parce que tu sais ce qui se passe, toi ? je finis par lancer. Éclaire-nous avant qu’il ne sorte de ce bureau, je t’en prie, ne te prive pas.
— Vous avez entendu, non ? Ils ferment. C’est tout.
« C’est tout. » Deux syllabes de rien du tout qui donnent vie à ce que nous avons entendu, sans vraiment l’intégrer, il y a dix minutes. Comme s’il fallait, pour devenir intelligibles, que ces mots sortent de la bouche de quelqu’un qui ne soit mêlé, ni de près ni de loin, à cette histoire. Satya ne mentait donc pas quand elle disait ne rien savoir. Car qui d’autre qu’une parfaite étrangère pourrait ainsi résumer la fin annoncée de toute une communauté ? Quelqu’un qui ne se doute pas un instant que nos vies et celles de nos familles vont très vite prendre une tout autre tournure.
Même pour Chris, il n’y a pas grand-chose à répliquer à ça. Et comme si tout était dit, c’est le moment que choisit celui que nous attendons depuis d’interminables minutes pour sortir de son bureau. À la fois tout à fait semblable et profondément étranger à l’homme que j’ai vu à des dizaines de reprises.
Cet air si affable que certains prétendent qu’il ne peut être que feint, ce regard délavé toujours dans le vague sauf quand il s’accroche au vôtre pour devenir perçant au point que vous avez soudain l’impression de cacher quelque chose. Tout y était. Jusqu’à ce que cet adulte dans la force de l’âge ne soit stoppé net par notre simple présence dans ce bout de couloir. Jusqu’à ce que, sans que quiconque prononce un mot, il sache. Que nous étions les premiers témoins du cataclysme imminent. Que ce qu’il lisait sur nos visages ne ferait que se dupliquer sur les centaines d’autres qu’il croiserait dans les heures et les jours à venir. Cette faiblesse de l’esprit qu’il avait pourtant éradiquée chez tous les hommes et femmes de l’usine depuis tant d’années : le doute. Sur sa responsabilité, sur ce qu’il incarnait, sur sa personne.
À cet instant, Monsieur n’était plus tout à fait lui-même.

*

— Il a dit qu’on restait, c’est ça ? énonce avec difficulté Satya, lorsque nous sortons du bureau.
Parce que je lui suis reconnaissant de tenter de nous raccrocher à la réalité, je décide soudain d’accorder le bénéfice du doute à celle dont nous ne savons rien. Après tout, nous sommes dans le même bateau, désormais.
Chris, qui n’a pas l’air de partager ce nouveau parti pris, la regarde de haut et moi de biais.
— Pour l’instant. Mais tu l’as dit toi-même, ils ferment, c’est tout. Qu’on reste ou pas, bientôt il n’y aura plus rien ici, avant même peut-être que notre stage ne soit terminé. Deux mois, ça leur laisse plus de temps qu’il n’en faut pour tout liquider.
Liquider. Je prends une longue inspiration comme pour mieux assimiler ce qui se cache derrière ce verbe.
Le genre de trucs qu’on n’imaginait jusqu’ici que chez les autres. Des vies entières dévastées. Mon père raconte que quand les fermetures ont commencé dans les années quatre-vingt-dix, les gens n’ont pas pris la mesure de ce qui se passait, car tout ça n’avait pas les mêmes conséquences qu’aujourd’hui. Une usine qui était délocalisée, ce n’était pas la mort, ou pas au sens propre. Enfin j’imagine, parce qu’en étant né en 2020, je ne sais pas grand-chose de la vie avant 2030, mis à part ce que mon père veut bien m’en dire. Et sa façon de le faire est beaucoup plus imagée que le ton distant du prof d’histoire quand il disserte sur ce qu’il appelle la « mondialisation ».
Ce mot nous est tellement étranger qu’il se sent obligé de l’accompagner de tout un tas de définitions alambiquées. Mais à quoi bon nous parler de libre-échange ou de dérégulation, quand il suffirait de nous dire qu’à l’époque les gens voyageaient en avion comme on attrape nos vélos pour aller faire des courses au supermarché ?
En primaire, Chris passait son temps à se vanter d’avoir pris l’avion pour ses trois ans, c’était notre idole. Le seul de notre âge qui ait pu voler. Juste avant la fermeture du trafic aérien français, puis international, d’abord pour de nobles raisons écologiques liées au réchauffement climatique, vite instrumentalisées pour d’autres motifs bien moins vertueux. Une époque où l’horizon ne se limitait pas à celui du village. Bref, un truc totalement inintelligible pour nous.
C’est sans doute le grand-père de Chris qui dépeint le mieux les choses quand il nous répète à l’envi qu’il n’y a pas eu besoin d’un cataclysme, ou même d’une guerre, pour revenir à un étrange compromis entre une cité du Moyen Âge et l’ancienne Allemagne de l’Est. Juste une lente dérive nationaliste, nourrie par un puissant repli économique et la montée des inégalités sociales qui allait avec. Juste ce qu’il fallait pour alimenter la lame de fond qui a rendu illusoire toute coopération internationale. Il aura suffi d’une petite décennie pour que tous les États, un par un, se replient d’abord sur eux-mêmes, puis au sein de leurs propres frontières. Chaque pays s’est alors employé à réinventer toutes sortes d’échelons administratifs intermédiaires, jusqu’à ne plus être organisé qu’en villages totalement indépendants les uns des autres, mais coordonnés autour de ce qui pouvait encore faire sens grâce au bureau des régulations, sorte de bras armé de ce qui restait de l’État. Et parce que la religion et la politique étaient enterrées depuis belle lurette, pour nous ce fut l’usine qui devint un phare. La seule capable de nous nourrir et de donner à notre communauté une légitimité au sein d’une économie qui s’était transformée en un troc géant entre cités. Celle-là même dont nous venons ce matin d’apprendre la fin programmée.
Et parce que cette perspective ne peut en être une, je lance, avec une assurance dont je me demande d’où elle peut bien venir :
— On est d’accord, Chris. Deux mois, c’est plus de temps qu’il n’en faut pour tout liquider. Ou pour faire en sorte que ça n’arrive pas.
En temps normal, jamais il ne m’aurait laissé m’en tirer avec une réplique aussi définitive. Mais parce que depuis ce matin plus grand-chose ne tourne rond, Chris se contente de me répondre :
— D’autant que le fait d’être les premiers au courant nous donne une longueur d’avance, non ?
Pas faux. Reste à savoir sur qui. Ou sur quoi.