Assise dans la neige, la jeune femme laissa le vent jouer avec ses longs cheveux d’ébène. Elle plissa ses yeux bridés pour mieux résister au blanc aveuglant de la poudreuse qui l’entourait. Les rayons du soleil faisaient scintiller la matière glaciale telle une étendue de cristaux purs.
Il faisait froid, mais à peine plus que d’habitude.
Enfermée depuis ses dix ans au cœur des montagnes, Melinn n’avait jamais connu la chaleur de l’été. Perché plus haut que l’œil ne pouvait voir, l’édifice ne profitait que rarement de la chaleur du soleil.
Comme tous les ans, ce sanctuaire, qu’elle entretenait nuit et jour, était désert en cette fin de printemps et d’autant plus en cet unique jour de congé de l’année. Tous s’étaient rendus en ville pour faire des emplettes : de nouveaux tissus, des obis colorées ou encore des kimonos. Tous, sauf Melinn.
L’ordre des Kashin, pour lequel tous les serviteurs travaillaient, leur allouait une somme confortable pour vivre en échange de leur service. Un service qui s’étendait jusqu’à leur dernier souffle. Ou jusqu’à ce que leurs maîtres décident de disposer d’eux. Personne ne quittait l’ordre vivant, car ils en savaient trop. Ils n’étaient tous que des bouts de chair, des objets à l’utilité limitée et Melinn le savait.
Aux yeux du monde, le sanctuaire n’était qu’un temple rouge comme tant d’autres, un lieu où les croyants se recueillaient et rendaient hommage à la terre qui les accueillait. Mais les choses étaient, en réalité, bien différentes.
La température basse fit frémir sa peau pâle, mais elle ne bougea pas. Seul le rouge intense de ses lèvres mor-dues colorait ses traits et tranchait avec le noir de ses iris et de sa tenue.
Une tache sombre dans ce décor d’une blancheur virginale.
Une brise légère berça les pins et transporta leur agressif parfum jusqu’aux narines rondes de la jeune femme. Des narines semblables au reste de son visage et de son corps. Pourvu d’un physique potelé, Melinn était loin des standards de beauté, mais peu lui importait. Cela ne l’empêchait aucunement d’accomplir sa tâche, celle que l’ordre lui avait confiée, il y a treize ans de cela.
Le calme de la nature environnante l’apaisait, mais dans quelques instants, cette même nature serait prise d’une vigueur nouvelle. Dans quelques instants, la prairie de l’ordre de Kashin serait remplie de fleurs écarlates.
Une fois par an, leurs bourgeons perçaient la neige granuleuse et inondaient le paysage de leurs pétales rouges comme le sang. Ce phénomène ne durait qu’une seule soirée dans l’année, le temps pour ces apparitions chatoyantes de faner sans laisser la moindre trace derrière elles. Un phénomène que tous les serviteurs savaient d’origine surnaturelle.
En effet, tout au long de la journée, leurs maîtres dormaient, plongés dans une profonde transe. Leur âme quittait alors leur enveloppe charnelle afin de s’aventurer dans le ciel. Sous forme de spectres, ils replantaient alors les graines des fleurs de Sayn, ces fleurs de sang, afin qu’elles puissent renaître l’année suivante. Eux seuls possédaient le secret de cette pratique et leurs motivations demeuraient aussi secrètes que leur existence. Seule une légende, contée par l’ordre de Kashin, expliquait leur geste : sans la prolifération de ces fleurs, la survie et la fertilité de leurs terres étaient mises en péril.
Une légende parmi tant d’autres que nul n’avait osé remettre en cause ou questionner. À quoi bon ?
Melinn laissa échapper une volute de vapeur dans le ciel hivernal. Abandonnée à la naissance, elle ne s’était jamais permis de rêver et son sort lui convenait. Toujours assise dans la neige, elle contemplait le paysage silencieux, si différent de son quotidien agité. Pensive, Melinn leva les yeux au ciel. Comme chaque année depuis son arrivée, elle attendait patiemment que les bourgeons pourpres des fleurs de Sayn s’ouvrent. Ces fleurs au cycle de vie aussi éphémère que le sien.
Vendue à l’âge de dix ans, l’enfant s’était rapidement adaptée à sa vie d’employée. Discrète, elle ne s’opposait jamais aux ordres de sa maîtresse pourtant tyrannique, exigeante, désagréable et hautaine. Le moindre faux pas pouvait lui coûter la vie. Lors de son arrivée, on lui avait offert une chambre individuelle, étroite, mais confortable. À l’orphelinat, elle avait dû partager son espace de vie avec une dizaine d’autres enfants. Ici, ses rations de nourriture étaient raisonnables et son futon douillet. Elle savait qu’elle n’avait pas de quoi se plaindre.
Satisfaite, elle entoura ses jambes de ses bras, tout en posant son menton sur ses genoux regroupés.
Le silence l’enchantait. Les oiseaux semblaient s’être réfugiés dans leurs nids en vue de la cérémonie à venir. Plus aucun chant n’emplissait l’air.
L’idée que les esprits de ses maîtres puissent la voir assise au bord de la prairie florale lui traversa l’esprit. Toutefois, cela faisait maintenant plusieurs années qu’elle assistait au spectacle sans qu’on lui adresse la moindre remarque. Ils avaient sûrement des problèmes plus importants à résoudre.
Un coup de vent caressa les joues glacées de la servante. Le soleil du soir projetait ses rayons dorés sur les pics des chaînes de montagnes environnantes, les faisant scintiller de mille feux.
Les fleurs de Sayn ne tarderaient plus à se montrer.
Les autres jours, Melinn devait rester aux côtés de sa maîtresse aussi longtemps que le soleil se trouvait dans le ciel. Une maîtresse difficile à contenter et avec laquelle elle ne communiquait qu’avec de simples mouvements de tête. Parler serait prendre le risque de lui déplaire. Une fois la nuit tombée, elle pouvait enfin contempler les étoiles sans être dérangée. Les heures passées sous la lueur de la lune étaient les seules pendant lesquelles elle trouvait la paix. Au crépuscule, des légendes, mettant en scène de terribles démons, chassaient tous les habitants du pays dans leurs habitations, mais Melinn n’en avait pas peur. Ils l’avaient toujours fascinée.
Parfois, elle enviait leur liberté, mais la cruauté du monde extérieur la ramenait inlassablement dans l’enceinte du temple.
La jeune femme ferma les yeux et profita encore un peu de ce dernier moment de paix, cet ultime instant de solitude et de calme, avant de retrouver son quotidien de labeur.
Seule au milieu des fleurs.