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Alter Ego
Anthony Lucchini
22 €
JEUNESSE
PROLOGUE
— Camille, Andréa c’est l’heure d’aller au lit, prévins-je en arrivant dans le couloir qui conduisait à leur chambre.
Ils étaient surexcités à table, ça va être encore l’enfer avant qu’ils s’endorment. Je n’aurais pas dû les laisser manger autant de sucre…
Tous les soirs, c’était la même galère pour les coucher, ces deux petites piles étaient inépuisables, à l’inverse de moi. Pourtant, je ne désespérais pas de les retrouver, un jour, sagement allongés dans leur lit, attendant leur histoire et un bisou.
Contrairement à ce que j’aurais pu imaginer, avoir des jumeaux ne multipliait pas la charge de travail par deux, mais plutôt par quatre, minimum.
Presque 7 ans déjà, songeai-je en avançant le long de la frise chronologique des cadres photos du couloir.
Mes deux petites têtes brunes avaient hérité du sourire de leur père et de mon regard intense. Pour ce qui était du caractère, je ne savais pas vraiment ou plutôt je ne voulais pas me prononcer.
— Camille, Andréa, j’approche ! Je ne veux plus voir un seul jouet traîner quand j’entrerai, rappelai-je à mi-chemin.
Allez, plus qu’une lecture et je pourrai enfin m’avachir de tout mon long sur le canapé, comme l’otarie de la publicité… Quelle chanceuse ! Elle ne doit pas avoir de gosses c’est sûr…
Je m’imaginais déjà retirer mes chaussures de sport fluo, enfiler mon pyjama tue-l’amour et plonger la tête en avant sur les coussins moelleux. L’image avait de quoi me faire rêver, surtout après cette longue journée à courir partout. Quel boulot d’être maman ! Et plus ils grandissaient, plus il me fallait d’énergie pour tenir la route. Qu’est-ce que ça serait à leurs dix-huit ans ? Je préférai ne pas y penser et restais concentrée sur la perspective du verre de vin blanc aligoté qui m’attendait « fraîchement » dans le réfrigérateur.
Enfin arrivée devant la porte restée légèrement entrouverte, je marquai un temps d’arrêt, surprise par le silence surnaturel qui régnait. Il n’y avait pas un son dans ce qui était habituellement une zone de guerre.
Alors que je m’apprêtais à les héler une nouvelle fois, je retins l’inspiration qui gonfla ma poitrine, préférant approcher discrètement mon oreille de la porte.
…
Toujours rien.
Ce fameux soir où je les retrouverais sagement posés était-il enfin arrivé ? Non, mon instinct de mère me disait que non. Alors qu’est-ce que cela pouvait être ? Je passais aussitôt en revue la longue liste de leurs bêtises – et ils étaient très créatifs en la matière, de véritables MacGyver des choses à ne pas faire – mais ne trouvais rien qui ne se soit jamais produit sans hurlements, objets qui se brisent ou torrents de larmes. Et alors que je guettais le moindre son auquel me raccrocher, j’en venais à me dire que le silence était plus angoissant que leurs cris les plus stridents.
— Tu ne rentres pas ? demanda une voix surgie de nulle part.
Je sursautai de peur, manquant de laisser échapper un mot coloré de ma composition. Pti Chat, enfin sorti de son bureau après je ne sais combien d’heures de travail, s’était faufilé à pas de loup derrière moi.
— Ne me fais plus jamais ça ! pestai-je à mi-mot. J’ai cru que mon cœur allait exploser !
— Quel plaisir de voir que je le fais toujours battre aussi fort ! rebondit-il, un sourire coquin aux lèvres.
Je lui donnais une petite tape badine sur l’épaule pour toute réponse, contrariée, mais flattée, ou l’inverse peut-être.
Avec le temps, il avait réussi à développer une technique presque imparable pour désamorcer mes colères et mes mauvaises humeurs. Il avait souvent les mots justes, ceux qui faisaient immédiatement redescendre la pression et donnaient à réfléchir. Je me demandais parfois s’il n’avait pas fait psy pour ça aussi, je veux dire en plus de sonder l’inconscient.
Nous allions bientôt fêter nos 15 ans de relation et, malgré le temps qui passe et un quotidien souvent routinier, chaque jour avec lui me semblait être comme une première fois.
Et dire que cette tête blonde m’insupportait au plus haut point… Il fallait bien avouer qu’il était agaçant, mais le monde des rêves et nos péripéties passées avaient su me faire voir quel être il était à l’intérieur. Et puis nous nous sommes mariés, je suis devenue sa femme et nos deux beaux enfants sont arrivés pour notre plus grand bonheur, quoi que j’en dise.
Qui aurait bien pu imaginer ça ? Pas moi, en tous cas.
— Tu es encore dans les étoiles, remarqua Pti Chat en m’interrompant.
— Peut-être, répondis-je laconique.
— Tu as déjà couché les enfants ? demanda-t-il en fronçant légèrement les sourcils, ayant sans doute pris conscience du calme anormal qui régnait dans notre maisonnée.
— Pas du tout.
— Mais…
— Oui, je sais, moi aussi je trouve ça bizarre, et pas la peine de me demander si je les ai appelés, l’interrompis-je immédiatement, devançant ses propos.
Tout à coup, je le vis se précipiter dans la chambre en ouvrant grand la porte. Le bois de cette dernière buta contre quelques objets au sol qui tintèrent en guise de protestation.
— Les enfants ?
Je les entendis sursauter, certainement surpris par l’entrée éclair d’Erwan. J’entrai à mon tour. La chambre était en chantier et nos deux enfants se tenaient debout, au pied du lit de Camille, face à leur père.
— Tu nous as fait peur, se plaignit Andréa en fronçant les sourcils.
— Vous pouvez me dire pourquoi vous ne répondez pas à votre mère quand elle vous appelle ?
De toute évidence ce n’était pas pour ranger ce bazar.
Un court silence plana.
— Votre père vous a posé une question…
— On ne l’a pas entendue, avoua Camille de sa petite voix fluette.
Andréa hocha de la tête pour attester les dires de sa sœur. Plus habituée à leurs chamailleries, je ne m’attendais pas à le voir la soutenir. La bêtise était sûrement énorme.
— Vous faisiez quoi tous les deux ? poursuivit Pti Chat.
— On dessinait, répondit Camille du tac au tac en ramassant sa feuille restée par terre sous les crayons.
— Et toi Andréa, mon chéri, tu ne prends pas ton dessin ? questionnai-je à mon tour.
— Mais je n’ai pas fait de dessin, répondit-il, tout souriant.
— Camille vient de nous dire que vous dessiniez, insistai-je, suspicieuse.
Je regardai aussitôt les murs de la chambre afin de vérifier leur blancheur.
— Oui, mais on a fait qu’un seul dessin, dit Camille en nous tendant sa feuille fièrement.
— On l’a fait ensemble, compléta Andréa.
Ils me font une blague. Est-ce que je suis en train de rêver ?
La question était bien sûr purement rhétorique après toutes ces années passées dans le monde de Labàs.
Mes jumeaux qui font une activité commune sans se disputer, ah ben ça alors ! Les bras m’en tombent.
La perspective d’un quotidien apaisé se profilait enfin.
— Éva ! dit un peu sèchement Pti Chat, me sortant de ma torpeur. Regarde le dessin.
— Ah oui, pardon, m’exécutai-je, encore sidérée par cette nouvelle.
Sur la feuille A4 que Camille tenait entre ses petites mains fluettes, était dessiné, de dos, un personnage brun, cheveux courts, vêtus de gris, assis en tailleur sur un rocher blanc. Au-dessus de lui étaient représentées une nuit étoilée, la Terre et une autre planète noire à côté. À mesure que je détaillais la feuille, je sentis un mal-être croître en moi.
— L’enfant sur la lune, murmurai-je du bout des lèvres. Où ont-ils bien pu voir ça ?
Depuis leur naissance, nous leur racontions tout un tas d’histoires fantastiques tirées de nos propres aventures dans le monde de Labàs, mais à aucun moment nous ne leur avions parlé de ce lieu ou de ce personnage.
— Quel joli dessin vous avez fait, les félicita Pti Chat sur un ton neutre. Expliquez-moi un peu ce qu’il représente.
Son attitude me donnait l’impression qu’il était en consultation. Les angoisses du père semblaient inexistantes, chassées par le sang-froid du psychologue. Aucune émotion ne transparaissait de son attitude alors que je me sentais tremblante.
— C’est notre nouvel ami, dit Camille toute joviale.
— Comment ça ? demanda Pti Chat.
— Ben oui, c’est Rémi, le monsieur de la lune, précisa Andréa.
Je restai interdite.
C’est impossible…
Et alors que résonnait dans mon esprit chaque syllabe de ce dernier mot que je récitai mentalement, je sus que, si, ça l’était.
Imaginer l’impossible c’est déjà concevoir le possible… Mais pourquoi ?
Cela faisait déjà plus de quinze ans que cela s’était produit, quinze années sans nouvelle et sans qu’il ne se soit rien passé de particulier dans le monde des rêves.
— Et où l’avez-vous vu ? poursuivit Pti Chat, concentré.
— Ben dans nos rêves, avoua Andréa, surpris par la question.
— Et même qu’on était tous les deux dans le même rêve ! poursuivit Camille.
Chacune de leur réponse ne faisait que renforcer la sensation désagréable qui grandissait dans mon ventre. Ils ne pouvaient pas avoir rêvé tous les deux de la même chose et en garder le même souvenir, à moins que ça ne soit pas un rêve. La peur s’emparait de moi.
Rémi… Je devrais me réjouir de savoir qu’il revient, au lieu de ça, j’angoisse. Pourquoi maintenant ? Pourquoi contacter les enfants et pas nous ?
Mon cœur accéléra inconsidérément dans ma poitrine. L’image d’inquiétude sur le visage de Pti Chat avant d’entrer dans la pièce me revint à l’esprit. Savait-il quelque chose que j’ignorais ? Avait-il lui aussi vu Rémi sans me le dire ? Non, il ne ferait jamais ça. Tout commençait à se mélanger dans ma tête.
— Ce dessin représente votre rêve alors ? poursuivit-il plus solennel que jamais.
— Oui, on était sur la lune et c’était trop bien ! apprécia Camille.
— Sur la lune ? Rien que ça, eh bien quels petits chanceux vous faites. Moi je n’y suis jamais allé. Comment vous êtes-vous retrouvés là-bas ?
— Ça, je ne sais pas, répondit Camille en haussant les épaules. Je crois que je me suis réveillée là-bas. C’est possible ça, papito ?
— Oh, mon enfant, je crois que dans la vie tout est possible et c’est ce qui fait que c’est merveilleux, commenta-t-il paisiblement avec sa bienveillance paternelle habituelle. Et si vous commenciez à vous glisser dans vos lits ?
— Déjà ? s’offusqua Andréa. Mais on n’a pas sommeil.
— Il est 20h30, c’est l’heure pour les enfants. C’est même, déjà tard.
— Moi, je suis un grand, protesta-t-il. J’ai sept ans.
— S’il est grand, alors moi aussi, continua Camille, parce que moi aussi j’ai sept ans !
Cela semblait plutôt logique pour des jumeaux.
— Pas encore, tempéra Pti Chat. Le 21 mars c’est demain, pour l’instant nous sommes encore le 20. Vous aurez donc sept ans demain.
— Oui, mais même, je ne veux pas me coucher !
— Ah oui ? Pourtant, moi, à votre place je serais pressé de dormir.
Andréa fronça exagérément les sourcils pour marquer son incompréhension. J’attendais moi-même de voir la suite.
— Eh bien oui, plus vite vous vous endormirez et plus vous aurez de temps à passer sur la lune ou dans un autre endroit encore plus merveilleux.
— Comme dans un parc avec des animaux qui parlent, dit Andréa, des étoiles plein les yeux.
— Ou dans un vaisseau spatial, ajouta Camille, le regard tout aussi brillant.
— Par exemple, répondit Pti Chat en me faisant discrètement un clin d’œil.
La méthode ne me plaisait guère, mais l’argument parut faire effet. Les deux enfants, après s’être échangé un regard entendu, un truc de jumeaux, firent volte-face et se dirigèrent vers leurs petits lits. En les voyant faire, je me demandais si je devais m’inquiéter des talents de manipulateur de leur père.
— Et dites-moi, de quoi avez-vous parlé avec ce monsieur de la lune ?
— On n’a pas vraiment parlé, répondit Camille en faisant glisser sa petite couverture bonbon sur elle.
— Il nous a juste dit son prénom et nous a montré le ciel. Ensuite on s’est réveillés, confessa Andréa en faisant de même.
— Vous ne m’avez rien raconté ce matin, intervins-je à mon tour.
— Ben, on n’y a pas pensé, expliqua Andréa en cherchant du regard sa sœur.
J’étais dubitative. Avec toutes les choses que ces deux moulins à paroles me racontaient tous les jours, ils avaient oublié ?
— C’était la première fois que vous rêviez de Rémi, euh…, de lui ? se reprit aussitôt Pti Chat en s’approchant du lit d’Andréa.
— Je crois, dit-elle.
— C’est possible qu’on ne se souvienne pas ?
— Tout est possible bonhomme, confirma leur père en allumant leur veilleuse en forme de phare bleu entre leur lit.
J’éteignis la lumière. Le plafond constellé de gommettes fluorescentes s’illumina.
— Et notre histoire ? réclama Camille en bâillant.
— Ce soir, c’est vous qui l’avez raconté, répondit Pti Chat en se penchant au-dessus de chacun d’eux pour les embrasser sur le front.
— Mais c’est pas juste, on veut une histoire, râla Andréa entre deux beaux bâillements.
J’allais leur faire le bisou de bonne nuit, à mon tour.
— Cette fois, c’est l’heure de dormir.
Nous sortîmes en laissant la porte entrouverte comme à l’accoutumée.
Il me tardait de pouvoir discuter avec Erwan pour connaître le fond de sa pensée, mais nous gardâmes, l’un et l’autre, le silence jusqu’au salon. Ma tête bouillonnait. Tant de questions fusaient dans mon esprit.
— Toi aussi tu crois que c’est lui ? ne puis-je plus me retenir de demander dès notre entrée dans la pièce.
— Tu en connais beaucoup toi des « monsieur » qui regardent les étoiles et qui s’appellent Rémi ?
— Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?
— Je ne sais pas Pti Cœur, dit-il en me serrant dans ses bras.
Tout ça ne me rassurait guère. Je fermai les yeux un instant pour m’imprégner de sa chaleur. Prenant une grande inspiration pour retrouver ma contenance, je les rouvris. Un décor lunaire remplaçait à présent celui de notre salon. Je sentis mon cœur accélérer.
— Bonjour, mes amis…
Cette voix…
— Rémi ! s’esclaffa Pti Chat un sanglot dans la gorge en se séparant de moi.
Je pivotai sur moi-même et le découvris de mes propres yeux, entouré de son aura bleutée. Il n’avait pas changé. Depuis toutes ces années, il était resté le même beau jeune homme brun que nous avions connu ! Une joie immense m’envahit, mais ce sentiment fut bien vite rattrapé par un autre. La peur, encore. Tiraillée entre le bonheur de le retrouver et l’inquiétude de ce qu’il allait nous dire, je m’élançai tout de même pour l’embrasser, entraînant Pti Chat à ma suite.
— Ça fait longtemps, dit notre vieil ami de sa voix douce.
— Je ne te le fais pas dire, tu attendais quoi pour venir nous voir ? claqua Erwan.
— Je ne suis jamais resté bien loin de vous, rétorqua Rémi.
— Tu sais très bien ce que je veux dire.
Lâchant Rémi à mon tour, je me sentais pleine d’une énergie renouvelée. Son pouvoir était tel qu’il restaurait nos corps.
— Tu vas peut-être nous expliquer pourquoi tu es là, à présent, déclarai-je, pragmatique.
Rémi sourit. Un de ses sourires énigmatiques qui en disait beaucoup. Les années avaient beau avoir passé, je constatais qu’il n’y avait pas que son physique qui n’avait pas changé, cet aspect-là de son caractère était aussi resté le même. Et puisque tel semblait être le cas, j’en concluais intérieurement, à regret, qu’il ne nous faisait face aujourd’hui que parce qu’il n’avait pas d’autre choix que celui de venir nous voir.
— Pourquoi es-tu allé voir nos enfants ? poursuivis-je.
— Patience, il manque encore deux personnes, répondit-il en levant deux doigts.
— Tu ne comptes pas encore faire venir Camille et Andréa j’espère. Ils sont couchés, m’emportai-je.
— Non, laissons-les dormir tranquillement. Ce ne sont pas eux que nous attendons.
Surprise, je me tournai aussitôt vers Pti Chat pour voir s’il comprenait mieux les mots de Rémi, mais son front plissé me prêtait à croire que non. J’avais un mauvais pressentiment.
Je me retournais vers notre ami. Ces yeux, à l’instar de Yumé, son ami chimérique, virèrent au bleu brillant et presque aussitôt apparurent, face à nous, Arawn et Héla.
— Tu as fait sortir nos égos du monde de Labàs ? s’étonna immédiatement Pti Chat.
— Finement observé, tacla Arawn, égal à lui-même. On peut savoir ce qu’on fait là ?
— Depuis quand as-tu ce pouvoir ? s’inquiéta aussitôt Pti Chat.
— La barrière entre les deux mondes s’étrécit, confia Rémi. Les règles régissant le monde des rêves et le monde réel sont en train de changer…
— Comment ça ? s’étonna Héla.
— Vos jumeaux…
Mon ventre se noua.
— Ils sont… particuliers, articula-t-il lentement avant de laisser s’installer un lourd silence.
— Et ? Quoi d’autre à dire sur le sujet ? s’énerva Héla.
J’étais pétrifiée.
Il tapa dans ses mains et l’image de la chambre des enfants apparut en transparence devant nous. Ils dormaient paisiblement, alors que moi j’angoissais de plus en plus. Pti Chat attrapa ma main.
— Alors ça vient ? râla Arawn.
— Patience…, dit-il.
Cet aspect-là de Rémi ne m’avait pas manqué. Sans pouvoir dire pourquoi, la scène de l’oreiller se rappela à moi. Cette toute première fois où il nous avait fait venir dans sa chambre pour nous parler du monde de Labàs. Quel lien pouvait donc faire mon esprit entre ce moment passé et mes enfants ?
Soudain, je vis les jumeaux se mettre à luire dans leur lit d’une belle teinte jaune.
— Pas d’inquiétude, nous rassura-t-il aussitôt.
Cela me semblait plus facile à dire qu’à faire ! C’était dans mon ADN de mère de m’inquiéter ! Héla frémissait aussi dans son coin, je le sentais au fond de moi. Elle s’était toujours montrée très protectrice envers les enfants. Un aspect qui me donnait l’impression d’être plus proche d’elle.
— Comme je vous le disais, vos enfants sont spéciaux. Ils génèrent leur propre lumière.
— Comme des verts luisants ? se moqua Arawn.
Je le savais bien trop intelligent pour ce genre de remarque et comprenais facilement qu’il agissait ainsi pour nous montrer son ennui.
— Comme des étoiles, rectifia Rémi sans attendre. Cela a démarré hier et le phénomène s’intensifie. Leurs pouvoirs se réveillent…
— Leurs quoi ? m’étranglai-je.
— Ils n’ont aucun pouvoir voyons, mis à part peut-être celui de nous rendre chèvre, expliqua Pti Chat.
— Le croyez-vous vraiment ? Ils sont de votre sang, un sang lié au monde des rêves et c’est aussi dans le monde de Labàs qu’ils ont été conçus, énuméra-t-il sur un ton neutre.
— Comment sais-tu ça ? Tu les regardais petit pervers, se moqua Arawn.
Personne ne releva la remarque, mais cela n’empêcha pas ma gêne.
— Ils n’ont pas d’arbre, fit justement remarquer Pti Chat.
— Que sont devenues les jeunes pousses d’après vous ? poursuivit Rémi.
— Elles ont disparu. Peu de temps après la naissance des enfants…
— L’arbre existe bel et bien, affirma Rémi avec certitude.
Mais il n’y en a pas d’autres que les nôtres dans la salle du phare.
— Leurs arbres, tu veux dire, précisa Héla en insistant bien sûr les « s ».
— Non, il n’y en a qu’un.
— Mais ils sont deux. Si arbre il y a, alors il doit y en avoir deux, rebondit Erwan.
— Ils sont deux c’est vrai, mais tout en étant qu’un car l’un est l’égo de l’autre.
La foudre venait de s’abattre sur moi. Je voulus hurler, mais ma gorge se serra. Aussitôt je sentis les mains chaudes de Pti Chat m’enserrer les épaules.
— Peux-tu être plus précis ? questionna Héla, visiblement aussi déstabilisée que moi.
— Vous m’avez tous très bien entendu. L’un est l’égo de l’autre.
— Mais les deux vivent dans le même monde ! dit Arawn.
— Je sais, répondit simplement Rémi.
Alors qu’un débat semblait se faire jour entre tous, une question alourdit mon esprit. Une question que je me refusais à poser et qui pourtant tournait à l’obsession : « Qui était qui ? ». Je voyais les autres s’agiter autour de moi, mais aucun son ne me parvenait plus, trop obnubilée par cette révélation fracassante. Les images de Camille et Andréa défilaient dans ma tête comme si mon esprit était à la recherche du moindre détail qui me permettrait de répondre à cette question.
Qui était qui ?
Au plus l’interrogation se répétait et au plus je me sentais honteuse. N’étais-je pas en train de vouloir faire une différence entre mes enfants ? Si, bien sûr que si, mais quelle mère faisait ça ? Alors que je me sentais m’effondrer sous le poids de mes pensées, je réalisais que tout ceci n’avait pas lieu d’être. Camille et Andréa étaient et seraient, quoi qu’il arrive, mes enfants. Cette question ridicule ne faisait que traduire une seule chose, ma culpabilité de ne pas avoir vu et compris tout cela avant et par moi-même.
— Pourquoi ne pas nous avoir prévenus plus tôt ? questionna Pti Chat.
— C’est vrai ça, pesta Héla. Tu as dit que ça a démarré hier, mais tu te manifestes seulement aujourd’hui, pourquoi ?
— Certainement parce qu’il n’avait pas d’autre choix, lâchai-je, attristée par mes propres mots.
Je connaissais très bien sa façon de faire. Il essayait toujours de tout résoudre tout seul pour ne pas que les gens qu’il aime soient blessés. Malgré tout, sa maladresse laissait toujours des cicatrices.
— Tu ne nous aurais même rien dit si tu avais pu. Tu nous aurais menti, poursuivis-je.
— Non, jamais.
— Et pourtant.
— Éva, ne crois pas ça, dit-il impassible.
L’expression de son visage restait invariablement la même, le regard vide. Avait-il perdu de son humanité en devenant un dieu des rêves ?
— Et que dois-je croire ? Je t’écoute, dis-moi ! enchaînai-je abruptement, une boule au ventre.
— Un portail vient d’apparaître dans la salle du phare.
— Et qu’est-ce que ça peut bien me faire ? m’emportai-je en constatant qu’il esquivait ma question.
— Il conduit dans une nouvelle partie du monde des rêves.
— Et ? Il n’y a que ce monde qui t’importe, pas nous.
— C’est faux.
— Pti Cœur, laisse-le finir, s’il te plaît.
Je fronçai les sourcils en me mordant la langue pour ne rien répondre.
— C’est un nouvel univers onirique, celui des enfants, expliqua-t-il en matérialisant face à nous l’image de la salle de l’arbre. Placées à l’opposé des cascades, à proximité de l’escalier en colimaçon qui conduisait à l’œil du phare, deux colonnes en pierre au style romain, d’environ trois mètres de hauteur à vue d’œil, se dressaient contre le mur. Entre ces dernières ondulait une sorte de vortex pailleté noir et fuchsia.
— Mais ce portail n’existait pas ce matin encore, lança Pti Chat.
— En effet, mais depuis, ce sont déjà des jours qui se sont écoulés là-bas.
— Des jours que tu nous as fait perdre, attaqua Héla.
— Rémi, pourquoi es-tu là ? demanda Pti Chat d’une voix triste.
— Je crois qu’il est temps que tu nous dises les choses, requis-je, le ton grave.
— En effet, et croyez bien que je suis désolé.
Tout le monde gardait le silence.
— Il se dessine dans ce nouvel espace une réplique de la terre sur laquelle sont plantés l’arbre des enfants ainsi que les sept milliards d’arbres des êtres humains.
Mais c’est toute l’humanité… Comment est-ce possible ?
— D’ici demain, lorsqu’Andréa et Camille fêteront leurs sept ans, ils recueilleront les pleins pouvoirs de leur monde des rêves et c’est là que les sept milliards d’égos seront libérés en ce même lieu… Ce sera un massacre, lâcha-t-il péniblement du bout des lèvres.
Mon sang se figea.
— Mais c’est dans quelques heures à peine ! s’inquiéta Pti Chat.
Et quand les égos meurent, leur double meurt aussi…
Le souvenir de Vaness sacrifiant sa vie dans la bataille contre Rémus, pour nous sauver m’alourdit le cœur.
— Mais si toi tu n’as rien pu faire, que crois-tu que nous accomplirons de plus ? demanda fort justement Erwan.
— Bien que je puisse entrapercevoir les contours de ce nouveau lieu, il m’a été impossible d’en franchir l’accès.
— C’est bien la peine d’être un dieu, ricana Arawn.
— Vous devez vous rendre sur cette réplique…
— Vous ? coupa aussitôt Héla.
— Parce que tu ne viens pas avec nous ? demandai-je à mon tour.
— J’entends plonger l’humanité dans un profond sommeil pour vous faire gagner du temps et ce n’est pas quelque chose que je peux faire depuis Labàs.
— Mais du temps on en aurait beaucoup plus dans le monde des rêves, dit Pti Chat.
— C’est vrai, mais j’en ai tout juste assez ici pour réussir à endormir tous les êtres humains, avoua-t-il.
— Et si tous les Hommes dorment alors aucun égo ne sera libéré, déduisit Pti Chat. Les enfants sont nés un peu après 2 h du matin, il doit être aux alentours des 21 h 15. Cela nous laisse quasiment 4 h soit quelque chose comme 3 jours là-bas. Tu ne penses pas que c’est suffisant pour résoudre la situation et te permettre de venir avec nous ?
— Je préfère ne pas prendre le risque. Si nous dépassons ce délai alors nous ne pourrons plus rien faire pour personne.
— Chouette, s’esclaffa Arawn, pendant ce temps-là je pourrai faire ce que je veux sur Terre, enfin !
— Je ne crois pas non, dit notre ami en s’entourant d’éclairs bleus.
— D’autres remarques ? se moqua Héla en regardant Arawn.
— Vous devez vous rendre dans ce nouvel univers avec Camille et Andréa et trouver le moyen de déconnecter l’humanité.
— Parce que tu ne sais même pas comment faire ? m’étouffai-je.
J’avais l’impression que la situation empirait de seconde en seconde.
— Concentrez-vous sur l’arbre des enfants, je crois qu’il est la clef.
Tout allait trop vite pour moi, mon cerveau ne suivait plus.
— Yumé vous accompagnera. Il sera mon relais auprès de vous.
— Comment fera-t-on pour le comprendre, je ne parle pas l’aigle ? C’est ton ami chimérique, pas le nôtre, s’inquiéta Pti Chat.
— Nous avons réglé ce souci-là, vous pourrez tous communiquer librement et sans difficulté avec lui.
— Si tu le dis, répondit du bout des lèvres Erwan.
— On dirait que tu as déjà décidé de tout…
Il baissa la tête et inspira plus fortement.
— De quels pouvoirs sont dotés les enfants ? s’enquit Arawn.
— Il est temps…, expliqua Rémi sans lui répondre.
— Ne me dis pas que tu t’en vas maintenant ? le coupai-je aussitôt.
— Chaque seconde compte à présent, dit-il en claquant des doigts.
Nos questions moururent dans le vide alors que le décor autour de nous changea tout à coup.
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