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Autopsie d'un suicide

Marie-Sophie Charpentier

17 €

FÉMINISTE

CHAPITRE 1

Autopsie d’un suicide.
Il était une fois Mme Pélicot et les anonymes


Mais quel titre racoleur, n’est-il pas ?
C’est ainsi que j’aurai écrit le titre de ma vie si j’avais pu.
Bien sûr un titre pareil aurait attiré les critiques.
Encore une qui essaie de faire le buzz. Après #MeToo, après l’affaire Pélicot. Encore une qui arrive avec son histoire de faits-divers tout juste bonne à faire les gros titres des magazines à scandales. Encore une qui veut nous faire pleurer dans les chaumières en nous racontant les abus qu’elle a subis !
D’où je vous parle, vos a priori ne m’importent plus, car petit spoil : je suis morte.
Je suis morte à l’instant, allongée à l’arrière de ma voiture, le 18 juillet 2024 à 9 h 13.
Suicide, ou plutôt, comme il sera stipulé sur le rapport du médecin légiste : « mort par ingestion volontaire de produits médicamenteux ».
Je pense que d’ici peu, ma disparition sera signalée et dans, quelques heures, quelqu’un finira par trouver ma voiture garée au bord de la rivière. Quitte à mourir par une belle journée d’été, je me suis choisi un petit endroit tranquille et bucolique pour m’endormir en douceur, sous l’ombre de grands arbres centenaires.
Pourquoi ai-je commis cet acte irréparable ? Et bien, voilà le lien avec Madame Pélicot : je suis morte parce que ma voix n’a pas porté assez fort pour me sauver.
Mais soyons plus claires.
Premièrement, je ne pense pas que Mme Pélicot m’en veuille d’utiliser son nom ainsi, car, comme elle le dit si bien, si elle a refusé le huis clos, c’est avant tout pour ouvrir une voie, et être la voix de toutes celles qui, encore aujourd’hui, se taisent et ne peuvent pas se faire entendre. Le courage de Mme Pélicot doit pouvoir laisser libre cours à la parole des femmes, la rendre audible. Malheureusement, ma parole ne l’a pas été. Certains l’ont entendu, mais pas assez vite. Pas avant qu’elle ne devienne qu’un petit refrain obsédant dans ma tête qui me rappelle chaque jour les épreuves par lesquelles je suis passée et toutes celles qu’il me restait à surmonter. Tellement obsédant, angoissant, effrayant et douloureux que j’en ai commis l’irréparable, prise au piège.
Deuxièmement, je n’avais plus la force de lutter. Pas comme cette femme qui a le courage de se jeter dans la fosse aux lions, qui s’expose au public, dévoile sa vie la plus intime, les sévices qu’elle a subis, qui affronte les contre-argumentaires des accusés et de leurs avocats, les commentaires des haters, les critiques, les médias, l’indifférence des politiques et l’immobilisme du patriarcat pour nous ouvrir ce nouveau passage vers plus de justice, plus de droits. Le droit de ne pas être considérées comme des objets, le droit de disposer de notre corps à notre guise, le droit de dire non, mais plus encore le droit de dire oui ET de pouvoir changer d’avis.
Elle est une icône et je ne vais pas le cacher, il y a une admiration en moi pour cette femme qui n’a pas hésité à entrer en lutte en pleine lumière. De l’admiration et… une pointe de jalousie. Oui ! J’étais humaine et vivante il y a encore quelques instants, et j’avais beaucoup, beaucoup, beaucoup de sentiments conflictuels en moi. J’étais une explosion, un volcan de sentiments contradictoires.
Noir/blanc, vrai/faux, oui/non.
J’étais tout à la fois. Une balance en perpétuel équilibre entre toutes les directions, un prisme qui démultiplie une lumière en une multitude de couleurs… jusqu’à ce que ma lumière s’éteigne, jusqu’à ce que la balance cède sous le poids des émotions destructrices.
Mais, je m’explique sur cette pointe de jalousie. Pour moi qui ai fui en préférant la mort à la lutte, le repos à l’épuisement du combat, j’envie ce choix et cette force qu’elle a d’apparaître au grand jour, sous l’éclat du soleil, tel qu’elle est, avec ses blessures, ses parts d’ombre, et SANS HONTE. Grâce à elle, la honte change de camp. Et pour moi qui entraîne dans la mort le poids de ma culpabilité, de mes erreurs, je l’envie. J’aurais aimé pouvoir crier haut et fort à la face du monde toute ma souffrance, ma révolte, mon cri de plus jamais ça !
Laissez-moi vivre !
Réellement vivre !
Acceptez-moi tel que je suis, un être aussi imparfait que tous les autres.
Un être indépendant, libre, doué de réflexion.
Un être qui souffre.
Un être et non une chose, un objet qui n’a que l’utilité d’assouvir les besoins d’un autre.
Mais c’est trop tard, je suis morte.
Alors ? À quoi rime ce long discours ? Pourquoi cet hommage à Mme Pélicot, la récupération de son nom, de son histoire, des projecteurs ? Pour encore vous bassiner avec des faits-divers, venir encore taper sur les dos de ces salops d’hommes !
Assez ! N’en jetez plus.
Je ne fais que banaliser ces problèmes ! Les noyer sous des flots d’histoires qui les rendent moins visibles, moins percutants.
Assez de ces histoires sur le consentement !
Nous vous avons comprises !
Maintenant que vous avez parlé, qu’on vous a écouté, taisez-vous et retourner à vos fourneaux, vos maisons, vos enfants, votre travail. Retournez dans le lit conjugal y faire votre devoir et TAISEZ-VOUS !
Reprenons notre petite vie pépère d’avant.
Que restera-t-il de l’affaire de Mazan quand le jugement sera rendu ? Des graffitis sur les murs auxquels nous ne ferons bientôt plus attention ? Des noms et des dates dans le Grand Livre de l’année 2024 que personne n’ouvrira plus ? Une sensation de justice rendue, 50 personnes condamnées, le quota pour les 10 prochaines années, et une société qui va se féliciter pour son devoir accompli comme un bon gros bonhomme se frottant un ventre rond et bien rempli après un repas de Noël ?
La justice va être rendue et bien rendue… pour elle… moi je suis morte !
Moi… une anonyme.
Ne laissons pas la société et le système se servir d’elle comme d’un paravent pour cacher les anonymes qui continuent à souffrir et à mourir.
« Voyez populace ! La justice a fait son travail, 50 hommes ont été punis, maintenant, tout est rentré dans l’ordre, le monde a changé ! Maintenant, ne parlons plus de tout ça ! »
Mais la justice pour moi ?
Je veux que Mme Pélicot soit une référence, pas une exception. Que dans son sillage, d’autres histoires, d’autres douleurs fassent surface, soient reconnues et ne sombrent pas dans les eaux profondes de l’oubli une fois que les remous seront apaisés.
Enfin, ça, c’est mon idéal. Le monde parfait dans lequel j’aurais aimé vivre. Mais le monde est dur, violent et brutal, alors, après de longues réflexions, après avoir pesé le bien et le mal, fait le compte de tout ce que je laissais derrière moi, après avoir épuisé mes dernières larmes sans que cela n’apaise la brûlure de la souffrance, tout en sachant que j’abandonnais mes précieuses filles et tous ceux que j’aimais, je suis passée à l’acte.
Je n’avais juste pas envisagé la suite…
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