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L'Étoile d'Orion
Aymeric Janier
18.5 €
HISTORIQUE
PROLOGUE
Province de Paktiyâ, est de l’Afghanistan, août 1985
Une odeur âcre de brûlé imprégnait chaque quartier, chaque ruelle, chaque pierre. Ce matin-là, Gardez, la capitale de la province de Paktiyâ, s’était réveillée dans la torpeur, comme émergeant d’un mauvais rêve. La veille encore, elle avait été pilonnée sans relâche, écrasée par un tapis de bombes de l’armée de l’air soviétique, qui était décidée à éliminer coûte que coûte les poches de résistance ennemies. À présent qu’une aube nouvelle se dessinait, charriant son cortège d’espoirs et de craintes, la ville paraissait abandonnée, livrée à elle-même, sans âme. Une ville fantôme.
Dans les rues, on distinguait à grand-peine les silhouettes de quelques femmes errant sans but, masquées par un voile tenace de poussière. La nuit avait été fraîche, et un vent puissant soufflait par rafales, balayant les toits des maisons encore debout. Les traces des affrontements passés étaient visibles partout. Presque six ans après le début de la guerre, le pays, exsangue, n’offrait plus qu’un triste spectacle de désolation.
Rien n’avait été épargné, ni les hommes ni le paysage. À moitié éventrées par les bombardements, les montagnes alentour, méconnaissables, faisaient pâle figure. Même les forêts de sapins et de cèdres, pourtant fierté de la province, avaient perdu leur noble feuillage, anéanties par le rouleau compresseur des combats.
Devant le palais du gouverneur, où l’armée soviétique avait installé son quartier général, un planton en uniforme, visage fermé et arme au poing, surveillait d’un œil discret, mais attentif, toutes les allées et venues. Depuis quelques mois déjà, le sort de Babrak Karmal semblait scellé. Ce n’était qu’une question de temps avant que le régime ne s’effondrât.
À l’intérieur de l’imposante bâtisse, le colonel Alexeï Koulikov, un solide gaillard d’un mètre quatre-vingt-quinze, la quarantaine fringante, cheveux bruns coupés en brosse et physique d’athlète, s’impatientait. Il tenait serrée contre lui une épaisse chemise rouge, frappée de la faucille et du marteau, symboles inaltérables de la patrie soviétique. Les nouvelles qu’il apportait à son supérieur, le général Anton Kamarov, n’étaient pas bonnes. Cela le rendait nerveux.
Le rendez-vous avait été fixé à neuf heures trente, mais, prévoyant, Alexeï était arrivé avec une bonne demi-heure d’avance. Kamarov détestait par-dessus tout le manque de ponctualité chez ses subordonnés, qu’il considérait comme la marque d’un profond irrespect. À l’inverse de nombreux siloviki, ces forces vives de la sécurité de l’État, Alexeï jouissait auprès du patron d’un haut degré de sympathie. Sympathie qui s’était même transformée en une sorte de vague complicité depuis qu’il lui avait sauvé la vie au cours d’une embuscade dans la ville de Zormat, à l’automne précédent.
Alexeï jeta un regard à sa montre : neuf heures vingt-cinq. Kamarov n’était pas homme à nouer des relations de franche camaraderie ni à se préoccuper du mérite individuel. Élevé à la dure à Saratov, l’une des grandes villes du sud-ouest de l’URSS et ancien élève de l’Académie militaire Frounze, la plus réputée du pays, il avait une tendance systématique – pathologique, auraient même avancé certaines âmes peu complaisantes – à occulter tout ce qui ne concernait pas son auguste personne. Il n’éprouvait pas non plus de scrupule à écraser comme de vulgaires insectes ceux qui se dressaient sur sa route.
Alexeï espérait secrètement que Kamarov était dans un bon jour, c’est-à-dire un peu moins impétueux qu’à son habitude. Le colonel savait combien la tâche qui l’attendait était délicate. Un entretien avec le général était un honneur. Aussi ne voulait-il pas gâcher cette chance précieuse pour la suite de sa carrière.
Il observa l’effervescence qui régnait dans les couloirs du palais, d’ordinaire si calmes. Jamais encore il n’avait été témoin d’une telle agitation. Il scruta un à un les visages qui s’offraient à lui dans une indescriptible confusion. Nombre d’entre eux ne lui étaient pas inconnus. Il les avait aperçus au Kremlin ou derrière les murs de la Loubianka , à plus de quatre mille kilomètres de là.
Ces sous-fifres zélés, que l’on déplace comme des pions au service de la mère patrie, ont-ils seulement une idée de ce qui se trame ici ? Non, bien sûr, comment le pourraient-ils ? Alexeï se remémora ses premières années dans l’armée, après son incorporation : les quolibets, les brimades et, en point d’orgue, la culture du secret qui pesait de tout son poids sur la hiérarchie.
À présent qu’il se trouvait de l’autre côté de la barrière, rien n’avait fondamentalement changé : son nom et ses états de service – plutôt flatteurs, d’ailleurs – étaient connus, mais c’était à peu près tout. Les décisions se prenaient toujours sans lui. Dominant la mêlée, les hommes politiques, les dirigeants du KGB et les chefs d’état-major faisaient la pluie et le beau temps. Leurs sbires obéissaient au doigt et à l’œil.
Malgré l’heure matinale, le mercure indiquait vingt degrés. Dans son uniforme vert olive, cintré à la taille et resserré au niveau du col, Alexeï commençait à étouffer. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son visage et le long de sa colonne vertébrale, sous sa chemise blanche amidonnée. Il détestait cette sensation, mais la tenue militaire était de rigueur. Elle devait être impeccable. Cela faisait partie du protocole.
À neuf heures trente précises, l’assistant personnel de Kamarov vint à sa rencontre. Alexeï le connaissait bien. Un petit homme malingre et voûté qui semblait toujours porter le poids du monde sur ses frêles épaules. C’était grâce à lui qu’il avait obtenu le droit de quitter les souterrains austères et humides de Moscou pour rejoindre Gardez en renfort, à l’hiver 1983.
Aleksandr Tcherkassov, la cinquantaine bien tassée, n’avait pas connu ce que l’on peut appeler une carrière fulgurante, mais il avait été un soldat suffisamment fidèle pour être récompensé un peu plus vite et surtout un peu plus généreusement que ses frères d’armes. Membre du parti depuis l’âge de vingt ans, promoteur dévoué de l’idéologie communiste, il s’était donné sans compter, sacrifiant l’essentiel de sa vie à « la cause ».
Cela l’avait conduit à être repéré par les satrapes du parti et, quelques années plus tard, à rejoindre la garde rapprochée du général. Lequel, d’ailleurs, lui prêtait une oreille des plus attentives.
En voyant de loin sa démarche singulière – il sautillait nerveusement d’une jambe sur l’autre –, Alexeï retint un sourire amusé. Ce tête-à-tête ne s’annonçait peut-être pas si mal. Son optimisme fut de courte durée. Kamarov était d’une humeur massacrante. Il le comprit au regard terne que lui adressa furtivement Tcherkassov, comme un avertissement.
Il le suivit jusqu’au bureau du général, niché au troisième étage de l’aile ouest. À travers une fenêtre, il avisa la rivière qui s’étirait langoureusement en contrebas au milieu d’un lacis de pierres, bercée par les rayons éclatants du soleil d’août.
— Camarade général, le colonel Koulikov est ici, lança Tcherkassov de sa voix puissante.
— Faites-le entrer et laissez-nous ! tonna une voix rauque de l’autre côté de la porte.
— À vos ordres, camarade général !
Tcherkassov fit claquer ses bottes l’une contre l’autre en guise de salut, puis se retira. Alexeï prit une profonde inspiration avant de pénétrer dans le bureau. En ce lieu, à peine égayé par quelques antiquités orientales et de splendides tapis afghans, le bourdonnement indistinct des niveaux inférieurs avait disparu, laissant place à un silence oppressant. Le général se tenait au centre, dans un épais nuage de fumée, dégageant une froideur marmoréenne. Sa jambe gauche le faisait toujours souffrir, cruel souvenir de l’attentat manqué de Zormat, mais il n’y prêtait plus guère attention.
À mesure que la guerre se prolongeait, cette pièce paraissait de plus en plus dépourvue d’âme. Deux ans auparavant, c’était encore une ruche bruissant de mille volontés et emplie de rodomontades guerrières. Personne alors ne doutait de l’issue du conflit : l’armée soviétique était condamnée à la victoire ; victoire que devait lui assurer, du moins en théorie, son immense supériorité technique.
Que restait-il de tout cela aujourd’hui ? Bien peu de chose. Sur le mur de droite, les portraits des ex-gloires soviétiques – Koutouzov, Joukov, Koniev, Vassilievski – avaient été retirés, découvrant des halos de peinture jaunâtre et écaillée. La grande table ovale en noyer massif était désespérément dégarnie. L’un de ses pieds était ébréché.
L’air était baigné d’un silence monacal, presque funèbre. Alexeï le remarqua, mais s’abstint de tout commentaire. Quel contraste saisissant avec ce qu’il venait d’entrevoir ! Était-il dans le vrai ? Avait-on décidé en haut lieu de changer de cap sans en avertir la base ? Cette pensée traversa son esprit sans le heurter, car Kamarov n’était pas seul.
À ses côtés se tenaient des membres influents du Politburo , dont le tout-puissant maréchal Anatoli Souslov, héros de l’Union soviétique reconverti en ministre de la Défense, Evgueni Aksakov, président du Præsidium du Soviet suprême , et Vassili Andreïev, ombrageux patron du Komitet Gossoudarstvennoï Bezopasnosti, le KGB.
Le colonel eut la désagréable sensation d’être pris au piège. Sa gestuelle et son allure, pourtant, ne trahirent aucune gêne. Grâce à des années d’entraînement, il savait enfouir ses émotions. Kamarov l’observa, sans parvenir à déceler de nervosité, de doute ou de colère. En quelques secondes, le visage d’Alexeï s’était métamorphosé ; il avait pris un air presque serein.
Il s’avança dans la lumière crue du matin d’un pas décidé, conscient du rôle qu’il avait à tenir. Il ôta son calot et, tout en le maintenant sous son bras gauche, tendit fermement sa main droite à son supérieur. Son regard, bleu azur, était affûté comme jamais.
— Mes respects, camarade général !
— Bonjour, Alexeï, laissez-moi vous présenter MM. Souslov et Aksakov. Vous devez aussi connaître, je présume, le général Andreïev.
Alexeï éprouvait un profond dégoût pour les mondanités et les ronds de jambe. Il les fuyait dès qu’il en avait l’occasion. Mais, cette fois, la situation était différente. Il avait un contentieux à régler avec Andreïev.
Les deux hommes, dont le parcours était étrangement similaire, se connaissaient de longue date et se vouaient une haine féroce. Au cours de la décennie précédente, celle du brejnévisme triomphant, ils avaient vogué ensemble sur les eaux houleuses du communisme autoritaire, fréquentant les mêmes cercles, partageant le même appétit du pouvoir.
À présent, lorsqu’ils se croisaient, ce qui arrivait parfois, ils ne prenaient même plus la peine de se saluer. Cette profonde inimitié remontait à ce que les hauts diplomates soviétiques avaient pudiquement nommé « l’incident du 1er septembre 1983 » : un avion de chasse Soukhoï avait abattu un Boeing 747 de Korean Airlines à l’ouest de l’île de Sakhaline, l’appareil ayant été pris à tort pour un avion de reconnaissance américain. Le bilan humain avait été effroyable : deux cent soixante-neuf personnes tuées, aucun survivant.
À la suite de cette tragédie, une onde de choc sans précédent avait frappé le KGB. Des têtes devaient tomber. Inversant les rôles, Andreïev, partisan de la manière forte dans cette affaire, n’avait pas hésité à accuser Alexeï de « rébellion contre l’autorité » pour mieux masquer sa propre impéritie. Par miracle, Alexeï s’en était sorti, mais avait gardé à l’égard de son ancien supérieur une rancune tenace.
— En effet, camarade général, M. Andreïev et moi-même sommes de vieilles connaissances, même si nos chemins ont, disons… divergé il y a quelque temps.
Kamarov, qui connaissait les arcanes de la politique soviétique mieux que personne, esquissa un sourire entendu, puis reprit :
— Alexeï, savez-vous pourquoi vous êtes ici ?
— Aucune idée, camarade général.
Kamarov tira sur son cigare avec délectation, affectant la pose noble du paterfamilias.
— Depuis combien de temps nous connaissons-nous, vous et moi ? interrogea Kamarov.
— Cinq ans, peut-être plus, camarade général. Je ne sais plus exactement.
— Sept ans, Alexeï. C’est plus qu’il n’en faut pour savoir que vous êtes ambitieux, compétent et d’une intelligence rare. Une intelligence qui nous serait aujourd’hui du plus grand secours.
Il rejeta une longue bouffée de fumée en direction d’Alexeï, qui accepta le compliment par un silence discret, se contentant d’incliner poliment la tête.
— Sauf votre respect, camarade général, je vois ici tous ces brillants officiers et j’avoue que j’ai du mal à comprendre : n’y a-t-il donc personne, au sein du Politburo, capable de vous apporter des conseils sages et avisés ?
Souslov, Aksakov et Andreïev, abasourdis, se raidirent dans un même mouvement. Les propos d’Alexeï n’étaient rien de moins qu’une remise en question de leur autorité. Souslov voulut remettre à sa place l’impudent, mais Kamarov ne lui en laissa pas l’occasion.
— Parlez-moi de la situation sur le terrain, Alexeï. Y a-t-il quelque progrès de ce côté-là ?
— J’aimerais vous répondre oui, camarade général, mais j’ai peur que ce ne soit l’inverse. Il y a deux jours, nos troupes ont encore essuyé de lourdes pertes dans le Sud et le Nord-Est. La résistance a beau être morcelée, le soutien qu’elle reçoit des Américains lui permet de briser toutes nos offensives et…
— Sous-entendez-vous que nous n’avons plus aucun espoir de victoire, colonel ? intervint Andreïev.
— Maudits Américains ! coupa Kamarov. Sait-on à combien se chiffre cette aide ?
Tous les regards se tournèrent vers Souslov. En tant que chef de la Défense, il avait une vue d’ensemble du conflit. Dans les cercles militaires, cet homme-là était une légende. Au cours de sa longue et riche carrière, il avait été de tous les combats.
Au Kremlin, personne n’ignorait qui était cet ancien soldat au crâne dégarni, à la voix puissante et à la démarche altière qui, malgré ses soixante-quatorze printemps, irradiait encore d’un charisme à faire pâlir d’envie les jeunes officiers.
— D’après les informations dont nous disposons, l’aide américaine aurait atteint plus de cent millions de dollars l’année dernière. Mais cela va sans doute beaucoup plus loin.
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