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L'Étreinte des contraires

Shæla Gold

À PARAÎTRE

TEMOIGNAGE FEMINISTE

CHAPITRE 1

Je ne suis pas de celles et ceux qui ont grandi avec des boîtes à imbriquer en bois Montessori ou des jouets en laine feutrée de chez Waldorf. Le luxe d’une enfance dorée m’a toujours été étranger.
Mon univers, c’était Abidjan, ville bouillonnante où le destin m’avait jetée, fille d’une mère dépassée et d’un père fantôme. Mais j’avais deux forces universelles, piliers inébranlables : ma grand-mère et ma foi en Dieu. L’une m’ancrant dans un présent parfois cruel, l’autre nourrissant mon espoir en l’avenir.

Notre maison à Abidjan… je la revois comme un tableau dont seuls deux éléments ont survécu aux affres du temps : ces masques terrifiants qui ornaient l’entrée et le salon, véritables gardiens de mes cauchemars pendant une décennie, et le rouge du sang de Céline, ma baby-sitter, sur le sol de la cour. Entre les deux, une enfance à moitié effacée.
Derrière le portail beige hérissé de pointes s’étendait une villa de cent vingt mètres carrés : un vestige colonial dont je n’ai jamais compris comment ma mère, simple secrétaire, pouvait payer le loyer. La cour, vaste terrain de jeu pour le garçon manqué que j’étais, abritait un garage surdimensionné, théâtre de nos matchs de foot improvisés avec Céline.
Céline… Son sourire illuminait mes retours d’école. Notre rituel était simple, mais sacré : goûter traditionnel – des beignets et du bissap – savouré au cours d’une partie de ballon. Elle était pataude et maladroite, ma Céline, mais son rire me rendait heureuse.
Puis un jour, le monde a basculé. Comme tous les jours, le bus scolaire m’a déposée devant le portail, mais il n’y avait pas de Céline souriante pour m’accueillir, pas de « Héé » joyeux, pas de « notre future présidente est rentrée ». Seulement le grincement de la balancelle et le bourdonnement des mouches.
Et puis, je l’ai vue. Allongée. Immobile.
Le reste s’est effacé dans un flou d’odeurs et de couleurs. Le rouge. Le fer. Les fleurs de frangipanier. Le cou ouvert. Et moi, six ans, plantée là, incapable de comprendre.
Quand le cri de ma mère a fendu l’air, le monde s’est remis à tourner. Trop vite. Trop fort. Une gifle, des mots que je n’ai compris qu’en partie : « Et si le tueur était encore là ? Pourquoi tu n’as appelé personne ? » Je me souviens seulement de sa panique, de la foule qui se pressait, des visages avides derrière le portail.
La police est venue, presque ennuyée par ce drame dans un quartier modeste. Leurs questions furent expéditives, leurs regards distants. Pour eux, Céline n’était qu’un nom sur un rapport, une statistique de plus dans une ville où la violence était monnaie courante.
« Sûrement un de ses amants jaloux », murmuraient les langues avides. Cette phrase, je l’entendis répétée encore et encore, comme si réduire Céline à cela rendait sa mort moins choquante, plus acceptable. Comme si cela justifiait l’absence d’une véritable enquête.
Car la vérité, c’est que la mort de Céline ne valait rien aux yeux de la société. Pas d’enquête approfondie. Pas de justice. Juste le silence assourdissant de l’indifférence pour une vie jugée sans valeur. Une femme pauvre. Une domestique. Une vie de plus fauchée dans une ville où la mort semblait parfois aussi banale que la pluie.
Les jours suivants se sont dissous dans une brume lourde. Ma mère voulut fuir — la maison, les voisins, les souvenirs. Nous quittâmes ainsi La Riviera, mon cœur en miettes et mon âme à jamais sur ses gardes. Céline n’était plus. Son départ, au goût amer et à l’odeur de fer, planta en moi les graines d’une méfiance viscérale envers les hommes. Une méfiance qui, je le découvrirais plus tard, façonnerait chaque fibre de mon être, chaque relation, chaque décision.
Ce jour-là, mon enfance s’est éteinte dans une mare de sang, au pied d’un frangipanier. Et avec elle, la croyance naïve qu’on me protégerait du monde.
Des années plus tard, le souvenir de Céline reste vivace et son rire continue de résonner. Mais toujours accompagné de cette image : son corps immobile sous le soleil d’Abidjan, témoignage silencieux de la brutalité d’un monde que je commençais à peine à comprendre. J’ai compris depuis que certaines blessures ne saignent qu’une fois, mais marquent pour toujours.
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