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L'Auberge Champignons Patates

Caroilne Peiffer et Gaëlle Tye

13 €

JEUNESSE

CHAPITRE 1

Règles essentielles pour survivre au royaume de Pleurote :

Récoltez uniquement les champignons en bon état.
Mangez-les en petite quantité (au risque de faire une indigestion).
Si vous les associez à des pommes de terre, n’utilisez que celles provenant du royaume de Vitelotte.
Évitez de cueillir les espèces que vous ne connaissez pas (danger assuré !)

Codex Champignoniat-Patata. Art. 1.3.
Paragraphe 2.

L’après-midi touche à sa fin quand Jacks Morille sort de l’école, sa sacoche sur la hanche. Avant de partir, il salue son ami Théophile, puis prend la route qui borde le village. Elle serpente dans une forêt de pins, au centre de laquelle se trouvent un étang et le village de Chanterelle. Jacks doit se dépêcher, car, avant de rentrer chez lui, il a quelque chose d’important à accomplir.
En partant ce matin, ses parents lui ont confié une mission : ouvrir ses oreilles et être attentif aux discussions des passants. Il doit recueillir des indices pour savoir ce que les habitants, et habitantes, aimeraient manger lors du prochain grand concours culinaire qui aura lieu ce week-end.
Ce concours est une tradition annuelle à Chanterelle. Les Morilles et les Cèpes s’y affrontent pour remporter le trophée en forme de champignon-patate et l’exposer dans leur vitrine. Cela leur permet d’attirer les clients, surtout ceux des vallées alentour qui profitent des congés pour passer la journée à Chanterelle.
Et chaque fois la recette doit être encore meilleure que l’an passé !
En arrivant sur la place du village, quelques passants saluent Jacks. Il faut dire qu’il est facilement reconnaissable avec ses cheveux noirs parsemés de mèches blanches, comme toutes les morilles. Le nez en l’air, Jacks erre, plume et papier à la main. Il fait tout cela en mâchant des chips de pomme de terre qu’il extrait de sa sacoche qui bat contre sa hanche. Chaque fois qu’une chips rencontre ses lèvres, elle croustille dans sa bouche à grand coup de Croc Croc.
En sifflotant, le jeune morille s’approche discrètement pour écouter les habitants :
— J’espère que les Morilles proposeront un dérivé de leur fameux Pleurote blanc demain ! Je l’avais adoré ! s’exclame M. Léon, le boucher. Vous l’aviez goûté ?
— Personnellement, j’ai un goût plus prononcé pour les réalisations des Cèpes ! déclare Mme Sophie, la fromagère. Hier, j’ai dégusté les frites à la truffe, elles étaient excellentes.
Jacks lève les yeux au ciel. Les réalisations des Cèpes, meilleures que les leurs ? Ce qu’il ne faut pas entendre.
— J’ai personnellement beaucoup apprécié le bolet orangé en croûte de pommes de terre ! déclare M. Bob, son chapeau de travers. J’espère qu’ils utiliseront des bolets cette année encore.
Ah ! Voilà quelqu’un de bien. M. Bob est toujours d’un grand soutien.
— Et pourquoi pas des trompettes de la mort ? raille un vieillard au nez levé, sa canne à la main.
Quelle drôle d’idée ! D’ailleurs, la femme qui l’accompagne lui donne un coup derrière la nuque pour le réprimander.
— Tu veux nous empoisonner ou quoi ? Des amanites aussi tant que tu y es !
— Les trompettes sont comestibles ! maugrée-t-il pour se défendre.
— Je préfère vraiment les bolets ! insiste M. Bob.
— Moi, mon préféré, c’est le sanguin ! lance quelqu’un dont le visage est strié de rides serrées.
Jacks ignore son nom. Il ne l’a jamais vu à Chanterelle, mais note quand même tout cela sur son carnet.
— Rien n’est comparable au plat-signature des Cèpes, reprend Mme Sophie. Celui qui a remporté le trophée il y a deux ans était extraordinaire. Comment s’appelait-il déjà ?
— Quand les Amandines rencontrent les girolles, cite M. Léon.
— Ce n’était pas mon préféré ! conteste M. Bob. Trop classique. Les Morilles auraient dû l’emporter cette année-là.
Jacks hoche la tête, il est d’accord avec cette affirmation. M. Bob dit vrai. Ils auraient dû gagner. Les années précédentes aussi d’ailleurs. Et toutes celles d’avant ! D’ailleurs, la mestre du village ferait mieux d’interdire aux Cèpes de cuisiner à tout jamais et de déclarer les Morilles gagnants à vie. Le trophée va beaucoup mieux dans la vitrine de leur restaurant que dans celle de leur éternel concurrent.
— Moi, je dis que ce sont les Cèpes qui doivent gagner demain ! insiste Mme Sophie, c’est leur tour ! Le trophée est déjà chez les autres aubergistes.
Jacks grimace en entendant ces mots. Pourtant, il continue de siffloter d’un air détendu pour ne pas donner l’impression qu’il espionne, puis s’approche de M. Léon. C’est un client fidèle et régulier de l’auberge Champignon-patate. Le jeune garçon, qui a fêté ses onze ans la semaine dernière, se racle la gorge pour attirer son attention :
— M. Léon, qu’est-ce que les Cèpes vont présenter au concours cette année, selon vous ?
Ce dernier caresse sa barbichette avant de lui répondre :
— Peut-être une purée ?
— Une simple purée ? s’étonne Jacks.
— Comme le dit un vieux sage « L’exception se trouve toujours dans la simplicité ».
Bien qu’un peu sceptique, Jacks note son idée sur sa feuille. Sait-on jamais. Puis, le jeune garçon se tourne vers la femme qui apprécie tant de déjeuner chez les Cèpes, en quête d’indice.
— Et vous, qu’en pensez-vous ?
— Vous aimeriez le savoir, petit Morille, pas vrai ? Vous espionnez pour vos parents, n’est-ce pas ?
Jacks secoue la tête et feint de ne pas comprendre ce qu’elle sous-entend. Bien sûr que non ! Il n’espionne pas. Et puis quoi encore ? Il ne fait que discuter avec les habitants.
— Je me renseigne, c’est tout.
— Et pourquoi pas des champignons rôtis aux pommes de terre ? propose le vieillard ridé avec sa canne.
Quel manque d’originalité ! Mais Jacks écrit tout de même pour ne pas le vexer. Il s’apprête à interroger un autre habitant quand une jeune fille blonde, avec un chapeau blanc, débarque à côté de lui.
— Nom d’une girolle ! Qu’est-ce que tu fiches ici ?
Voilà Annabelle Cèpe. Elle a le même âge que lui et ils se détestent depuis leur naissance. Tradition familiale en quelque sorte. Même en classe, les deux enfants passent leur temps à se lancer des regards assassin et mauvais, en mode « J’vais t’écraser un champignon sur le nez » ou « J’vais t’faire bouffer des patates à la sortie ».
Annabelle a un air suffisant et prétentieux que Jacks ne supporte pas. La jeune fille se déplace toujours comme si le monde lui appartenait.
— Par la Grande Frite sacrée ! s’exclame-t-elle ! Jacks Morille. En chair et en os.
— Qu’est-ce que tu veux Annabelle Cèpe ? réplique-t-il.
— Savoir ce que tu fabriques.
Jacks range discrètement sa feuille dans sa poche arrière. Il est hors de question qu’Annabelle se rende compte qu’il espionne pour le compte de ses parents. Les familles qui participent au concours n’ont pas le droit d’interroger les habitants pour connaître leurs envies et préférences. Ce serait de la triche et Jacks le sais.
— Qu’est-ce que tu caches derrière ton dos ?
— Rien du tout !
Jacks esquive son regard, mais la jeune fille n’est pas dupe. Les bras croisés, elle le toise férocement. Connaissant son caractère de feu, Jacks est d’ailleurs étonné qu’elle ne se soit pas encore jetée sur lui.
— Je suis sûre que tu complotes quelque chose.
— Bien sûr que non !
Comment ose-t-elle l’accuser ?
Bon OK ! Elle a toutes les raisons de l’accuser. Mais tout de même !
Le problème d’Annabelle Cèpe, c’est qu’elle est intelligente. Jacks aurait mille fois préféré qu’elle soit aussi bête qu’une luciole en plein hiver, mais non ! En classe, ils se tirent la bourre depuis leur première année de maternelle. Un jour, c’est elle la meilleure. Le lendemain, c’est lui. Hier, Jacks a obtenu un bon point, mais ce matin, Annabelle lui a coupé le sifflet en levant la main pour répondre à une épineuse question sur l’importation des pommes de terre. Et ça, ça lui reste encore en travers de la gorge.
— Jacks ?
— Hein ? Quoi ?
Perdu dans ses pensées, il n’a pas vu la main malicieuse d’Annabelle se glisser derrière lui. L’instant suivant, la jeune fille brandit sa feuille d’un signe victorieux.
— Haha ! Et ça, qu’est-ce que c’est Morille ?
— Rien du tout !
— Moi je dis que c’est la preuve de ton méfait !
— Rends-la moi.
— Tricheur ! Tricheur !
— Pfff…
De rage, Jacks donne un coup de pied sur le sol, envoyant valser plusieurs touffes d’herbes. Quelques habitants se sont retournés et chuchotent entre eux. Ils observent Annabelle, toute joyeuse avec sa feuille, tandis que Jacks fulmine. Elle jette un coup d’œil dessus et plisse les yeux pour décrypter ses pattes de mouche, tandis que Jacks joue les détachés.
— Tu sais quoi ? Garde-le ! Ma famille n’en a pas besoin de toute façon. Mes parents bossent depuis des semaines sur le plat qu’ils présenteront demain au concours. Et ils vont gagner ! Encore.
Il fait bien exprès d’insister sur le mot « encore » pour faire enrager Annabelle.
— Vous ne gagnerez pas ! C’est notre tour.
Trop facile. Ça marche à tous les coups, elle est beaucoup trop susceptible.
— Il n’y a plus de tour qui tienne ! continue-t-il, mesquin. Désormais, nous gagnerons chaque année. Le trophée restera chez nous pour toujours.
— Dans tes rêves !
Annabelle croise les bras et le toise de son regard-qui-tue. Comme si elle lui faisait peur ! Le trophée est en leur possession depuis l’année dernière de toute façon. Exposé dans leur vitrine, il fait de l’œil aux Cèpes qui fulminent en passant devant. La famille Morilles l’a remporté grâce à leur Soupe à la ratte et au bolet rôti : un régal dont on n’a parlé jusqu’au royaume de Vitelotte.
Alors forcément, les Cèpes veulent gagner cette année. Pour se venger ! Mais les Morilles ne les laisseront pas faire. Il est temps que L’auberge Champignon-patate devienne la meilleure de toutes les auberges, tous royaumes confondus. Et que les Cèpes déménagent loin d’ici.
— Bon, tu me rends mes notes ? demande-t-il. J’ai pas que ça à faire que rester là à bavarder !
Un sourire malicieux s’affiche sur le visage d’Annabelle. Jacks comprend avec une seconde de retard ce qu’elle s’apprête à faire. Il tend la main pour récupérer ses feuilles. L’instant d’après, elle les a laissé tomber dans la fontaine qui sépare les deux auberges.
— Oups !
— Espèce de…
Il n’a pas le temps de finir sa phrase qu’Annabelle a disparu. Quant à ses notes, elles se sont noyées dans la fontaine.
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