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L'Illumination

Anthony Lucchini

22 €

FANTASTIQUE

PROLOGUE

— Rémi ! hurlai-je à plein poumon alors que je le voyais s’envoler au-dessus de nous.
— Heureusement qu’il devait juste se changer ! Ce mec est pas possible ! dit calmement Erwan en le regardant se diriger vers l’œil du phare.
— Mais ne reste pas planté comme ça, fais quelque chose ! m’agaçai-je.
— Genre, je vais arrêter Rémi…
— Essaye au moins ! répondis-je de mauvaise foi, en le voyant disparaître sous nos yeux.
— Bon, j’imagine qu’on va lui courir après… De toute façon on ne fait que ça, ou presque… soupira-t-il en levant les yeux au ciel.
Je ne pris pas la peine de lui répondre et m’élançai vers les escaliers. À ma grande surprise, les douleurs héritées de mon combat avec « Il », ce démon végétal, semblaient s’être complètement envolées elles aussi. Je me sentais comme neuve.
— Ça serait bien qu’on apprenne à voler un de ces quatre ! J’en peux plus des escaliers ! souffla-t-il en m’emboîtant le pas.
La dernière fois qu’on avait eu à se poser cette question, nous étions dans une tour lugubre, encerclés par la mort, pensai-je.
— Je ne vois pas ce qu’il va foutre là-haut ? Y’a rien à voir !
Erwan n’avait pas tout à fait tort, mais le fait que Rémi décide d’y aller seul, une fois encore, me laissait penser qu’il voulait nous protéger d’une situation dangereuse.
Qu’est-ce que tu es allé chercher bon sang ? Nous n’y avons jamais rien trouvé d’autre que le cristal, et… Hitra ! bouillonnai-je.
Enchaînant jusqu’alors les marches deux à deux, j’allongeai le pas sans effort, pour les passer trois à trois.
— Éva, ralentis ! haleta Erwan, d’une voix lointaine. J’arrive plus à te suivre…
Surprise, je regardai en arrière et remarquai qu’il avait bien deux boucles d’escalier de retard sur moi.
— Non, mais si tu marches aussi !
— Quoi ? hurla-t-il visiblement outré. Je suis au max !
Je m’arrêtai, contrainte.
Il arriva bien trois minutes plus tard, le visage rougi par l’effort.
— C’est quoi ce sprint que tu t’es tapé ? haleta-t-il.
— Moi ? Un sprint ? Très drôle.
— Oui, toi.
— Tu exagères, avoues plutôt que tu es à plat et que tu as marché, c’est tout.
— Non, non, t’as tracé d’un coup comme si tu avais un turbo !
C’est n’importe quoi.
Moi, la fille qui déteste le sport et qui esquive à chaque fois qu’elle peut, impossible. Pourtant, je ne me sentais même pas essoufflée. Soudain, l’image envoûtante de la petite sphère offerte par Dame Nature me revint.
Elle s’était assemblée juste au-dessus de ma poitrine, après que j’ai repris connaissance. Mon regard avait été immédiatement captivé par les multiples formes en mouvement qui la composaient. Les mêmes que celle de Dame Nature, avais-je remarqué. L’espace d’une seconde, il me sembla y voir à l’intérieur le visage de Fém apaisé… Était-ce mon imagination qui me jouait des tours ? Il était mort entre mes mains, pourtant je continuais d’espérer qu’une partie de lui existe toujours quelque part, ailleurs que dans mes veines. J’aurais tant aimé que Dame Nature le ramène et rétablisse l’injustice de sa mort. Mais a-t-on le droit de défaire le passé quand bien même on en aurait le pouvoir ? Fém, dans sa grande sagesse, n’aurait sûrement pas été d’accord. Encore une histoire d’équilibre subtil, sans doute. Équilibre que je n’arrivais toujours pas à percevoir ni à accepter.
Qu’est-ce qu’il est difficile de rester lucide quand les émotions nous submergent.
Tout à coup, un son aigu, pareil à nul autre, résonna. Je regardai aussitôt Erwan, mais il ne paraissait pas l’entendre. Lorsque celui-ci se renouvela, je compris qu’il était adressé à moi seule. Dame Nature me parlait et elle me demandait de saisir ce fragment d’elle-même. Sans réfléchir, je décollai mes bras du sol et relevai mes mains. Un champ d’énergie invisible et chaud entourait le fragment. Celui-ci, sans que je ne bouge, s’étendit progressivement et croisa mes doigts telle une autre main chaude qu’on enlace. Une vague de quiétude et de bien-être m’envahit. Je me sentis connectée au Monde comme jamais. J’avais déjà eu un premier aperçu de cette sensation lorsque mes racines s’étaient enroulées dans le sol, mais j’étais bien au-delà de ça à présent. Je passais de l’ADSL à la fibre ! Des milliers d’informations visuelles et sonores emplirent mon esprit sans que je puisse contrôler quoi que ce soit. Elles semblaient provenir des souvenirs de différentes personnes. C’était comme si j’avais accès à une sorte de mémoire collective. Et si tout était relié ? Que tout ne faisait, en réalité, qu’un ?
L’infinité de fragments de la sphère se désassembla en une multitude de paillettes vertes qui vinrent se coller sur les lignes de mes mains, mettant un terme à cette connexion haut débit. Dame Nature disparut simultanément.
— Éva !
Reprenant mes esprits, je vis Erwan, en face de moi, une main en l’air, s’apprêtant apparemment à me gifler.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— C’est plutôt à toi qu’il faut le demander ! Trois minutes que je te parle dans le vide et que tu ne réagis pas !
— Je rêve ou tu es en train de m’engueuler ?
— Un peu oui ! J’ai cru que tu faisais une attaque ou un truc du genre, m’enserra-t-il tout à coup, la voix étranglée.
— J’étais juste ailleurs…
— Oui ben, la prochaine fois, reste ici avec moi ! Je ne veux pas qu’il t’arrive quoi que ce soit.
— Mais il ne m’arrivera rien.
— Tu parles comme Rémi… mais la vérité c’est qu’on ne sait pas ce qui peut se passer. Ton combat contre « Il » tout à l’heure…
Il s’interrompit brusquement et m’étreignit un peu plus fort.
Je ne trouvai rien à redire à cela, moi-même j’avais craint le pire en le voyant à terre.
— Je ne suis pas Rémi, je n’ai pas ses pouvoirs pour te protéger, avoua-t-il, peiné. Je voudrais être plus fort !
Il s’en voulait pour des choses dont il n’était pas responsable et cela me touchait.
— Ce n’est pas qu’une question de pouvoir, reculai-je en plantant mon regard dans le sien, nos mains entrelacées.
— Tu parles encore comme lui…
— Erwan, Rémi a beau être plus fort que nous il a toujours besoin de notre aide.
— C’est possible, concéda-t-il peu convaincu, le regard dans le vide.
— Tout va bien se passer, poursuivis-je en l’embrassant tendrement.
Le bout de mes lèvres effleura les siennes. Elles étaient si douces.
Comment ne pas y revenir encore et encore ? Dire qu’il m’insupportait…
Il me semblait impossible de m’arrêter pourtant je me raisonnai en pensant à Rémi.
— Il faut qu’on…
— Y aille, je sais. Juste un dernier, murmura-t-il.
Ça n’était pas raisonnable, mais je ne pouvais pas le lui refuser.

Il ne restait plus que quelques mètres pour arriver dans l’œil du phare. Erwan fatiguait, je le voyais au rythme plus lent de ses pas. Pour ma part, je me sentais parfaitement bien, trop peut-être. Nous franchîmes la dernière marche et arrivâmes dans l’extrémité vitrée du phare. Comme les autres fois, celle-ci n’était éclairée que par la lumière des étoiles.
— Ben il est où ? demanda-t-il le souffle court.
Mis à part le cristal, la pièce paraissait vide.
— Rémi ! hurla-t-il péniblement.
— Ne crie pas, ça ne sert à rien, c’est tout à l’heure qu’il fallait le faire, et puis tu vois bien qu’il n’y a personne.
— Mais où il est passé ? Il nous fait tourner en bourrique ! On l’a vu venir ici !
— Détends-toi, on va le trouver.
— J’espère bien, je ne me suis pas frappé l’escalier pour rien !
— Mais non…
J’aurais sans doute dû être étonnée par la situation, mais je crois bien qu’à force, on s’habitue à tout.
L’œil du phare est un cul-de-sac, alors où est-il allé ? Je ne pense pas qu’il soit sorti tout de même…
Existait-il seulement quelque chose à l’extérieur du phare ? J’essayai de passer la main au travers de la vitre comme il nous l’avait appris, mais cela ne fonctionnait pas.
Tiens… J’ai pourtant bien appliqué la méthode que Rémi nous a enseignée.
Je retentai la manœuvre en m’appliquant plus encore. Le résultat était le même.
— Erwan, essaye de passer ta main dehors pour voir s’il te plaît ?
— Pour quoi faire ? traîna-t-il des pieds jusqu’à moi.
— Essaye, c’est tout.
Il s’exécuta.
— Ça ne marche pas ! T’es contente ?
Ça n’avait pas l’air de le surprendre plus que ça.
Est-ce qu’il n’y a que dans les rêves que c’est possible ? Auquel cas, il devrait être encore là… Peut-être faut-il un plus grand pouvoir ?
Je balayai une nouvelle fois la salle du regard.
Le cristal…
Le fameux cristal où cette garce était collée et où nous aurions dû la laisser. Je me souvins alors que Rémi avait failli passer à l’intérieur lorsque nous étions à la recherche de Tatra.
— Je sais où il est ! Erwan, suis-moi.
— J’espère que ce n’est pas loin.
— Oh non, c’est vraiment à côté, sous nos yeux mêmes je dirais, répondis-je en lui montrant le minéral.
Il me regardait avec son air habituel lorsqu’il ne comprenait pas.
— Il est dans le cristal !
— Okay… Pourquoi pas après tout… Donc ?
— Donc, donc, on va rentrer dans le cristal nous aussi.
— Tu te souviens qu’on n’a pas réussi à passer la main au travers la fenêtre, et tu veux rentrer dans le cristal ?
— Tout à fait, dis-je en l’entraînant.
— Comment comptes-tu t’y prendre ? questionna-t-il en posant sa main sur la surface.
— De la même manière que dans le rêve des Lagounes, dis-je en apposant à mon tour mes deux mains sur la roche froide.
Celle-ci se mit alors à luire intensément.
— C’est normal ça, pti chat ? s’inquiéta-t-il.
— Je ne sais pas.
Je sentais la surface du cristal mollir sous ma main.
— On dirait que ça fonctionne cette fois, en tout cas, constata-t-il.
— Ça ne vient pas de moi…
— Comment ça ?
— La roche devient molle toute seule…
C’est alors que je vis, juste à côté de moi, Rémi sortir tout entier, le visage grave, et à sa suite, flottant à l’horizontale, comme endormie, Vaness.
Qu’est-ce qu’elle faisait à l’intérieur ?
Alors qu’elle me dépassait, je remarquai la vilaine tache rouge sur ses habits.
Du sang ?
La peur s’empara de moi.
— Rémi, que s’est-il passé ? questionna Erwan.
Il serrait les dents. La veine sur son front battait et ses yeux luisaient.
— Est-ce qu’elle est morte ? osai-je enfin demander.
— Non, répondit-il durement sans s’arrêter.
— Tu vas où encore ? s’énerva Erwan.
— Il faut rentrer.
— Et tu comptes nous expliquer ou pas ? On a quand même risqué nos vies pour toi et pour ce monde !
Il s’immobilisa quelques secondes puis redémarra sans rien dire. Les mots d’Erwan l’avaient atteint.
— Il se fout de nous là !
— Tu vois bien que non. Laisse-lui le temps, tempérai-je.
Nous descendîmes en silence jusque devant l’arbre. Erwan bouillonnait encore à côté de moi. Rémi se tourna alors vers nous, les yeux encore plus rouges que dans la salle du cristal. Il resta quelques secondes immobile, les poings serrés, avant qu’il ne puisse exprimer quoi que ce soit.
— Yumé est mort, finit-il par dire, la voix submergée par les sanglots.
Comment est-ce possible ?
— Il a été tué par l’animal de Rémus.
— Je suis vraiment désolée…
— Mais tu l’avais vaincu ? se risqua Erwan.
— J’ai terrassé le premier.
— Comment ça ?
— Rémus est revenu et il s’est créé un nouvel ami, encore plus grand, plus fort et plus horrible.
Rémus est de retour ?
— Et Vaness ?
— Rémus encore. Je l’ai crue morte, mais Hitra l’a sauvée.
Je n’en croyais pas mes oreilles.
— Hitra était là aussi ? C’est elle qui t’a tendu un piège ?
— Hitra est une victime, dit-il en se touchant la poitrine.
Pardon ?!
Je me serais presque étouffée en entendant ça. Il dut voir la grimace sur mon visage, car il compléta aussitôt son propos.
— Elle n’était pas ce qu’on voyait d’elle. J’ai mis du temps à le comprendre. J’étais sûrement trop en colère, aveuglé par sa relation avec Vaness. Pourtant tout était là sous mes yeux.
Sa voix était chargée de culpabilité.
— Lorsque je suis arrivé dans la salle du cristal, Rémus les détenait toutes les deux. J’ai été très surpris de le voir là-bas. Je ne sais pas comment il a fait, mais il est revenu. Il a voulu faire du mal à Hitra, et Vaness s’est interposée en vain. Rémus l’a punie, j’ai cru qu’elle était morte. Je n’arrivais pas à soigner sa blessure, mais Hitra, enfin son fantôme si je puis dire, l’a sauvée.
— Hitra est morte ?
— Elle a regagné sa vraie place, montra-t-il à nouveau sa poitrine.
— Je ne comprends pas, dit Erwan.
— Hitra est en réalité mon cœur, et Rémus l’a remise à sa place si je peux dire les choses ainsi.
La lumière de l’évidence se fit soudain jour en mon esprit.
Hitra était une partie de lui… Et Vaness était amoureuse d’elle parce qu’elle était le cœur de Rémi…
Je me sentis bête tout à coup. J’avais peut-être été trop dure avec elles.
— Pourquoi Rémus a-t-il décidé de te rendre ton cœur au lieu de le détruire ?
— Je ne sais pas.
— Et lui, il est où maintenant ? enquêta Erwan.
— Envolé. Je n’arrivais pas à tout vous dire tout à l’heure, c’était beaucoup trop frais pour moi. Ça l’est encore d’ailleurs.
Il se tourna vers l’arbre, sans qu’Erwan ou moi-même ayons rajouté quoi que ce soit. Il rapprocha Vaness au-dessus de ses bras, toujours en lévitation, puis toucha le tronc.

Nous apparûmes tous ensemble dans une pièce carrée aux murs gris. Une sorte de salle de bain à la forte odeur chimique incommodante.
— Ben où on est ? demanda aussitôt Erwan.
— À l’hôpital.
— Quoi ? Mais qu’est-ce qu’on fout là ?
— On devrait être dans ta chambre, déclarai-je un peu désorientée.
— Ben ouais, là où se trouve ton fichu coussin.
— Eh bien, vous êtes dans ma chambre d’hôpital là où se trouve un autre coussin… expliqua-t-il en poussant vers nous l’oreiller au sol.
— Deux coussins ?
— Non, je vous expliquerai plus tard, dit-il en essayant de réveiller Vaness.
Toc, toc, toc.
— Rémi, tout va bien ? L’infirmière est là. Ouvre-nous.
Je reconnaissais la voix de sa mère.
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