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La Dame de Sang
Camille de Decker
18 €
POLAR/THRILLER
LA PETITE MORT
Pour la seconde fois de cette froide nuit de janvier le feu embrasait les docks. L’un des incendies avait pris dans l’entrepôt de la cale sèche de Shadwell, au sud du quartier de Redchurch et attirait, par ses larges volutes de fumée opaques et ses longues langues de feu, les curieux, comme une nuée d’insectes à la nuit tombée autour des lampadaires allumés. Et le temps que les braves pompiers de la capitale n’y mettent un terme, Polly Nichols, plus intéressée par le niveau dangereusement bas de gin dans son verre, repartait à la recherche d’un nouveau client pour le remplir.
Après sa séparation, ses cinq enfants, les nombreux hospices qui l’avaient accueillie, son nouvel emploi, puis le vol pour lequel elle avait été reconnue coupable avant de prendre la fuite, il est vrai que Polly n’avait pas vraiment eu d’autre choix que de vendre son corps au plus offrant, soit quelques pièces, juste le prix d’un verre de gin. Mais n’allez pas croire que c’est à ce moment de sa vie que l’alcoolisme, qui transparaissait derrière ses yeux vitreux, son teint jaunâtre, ses cernes et ses tremblements irréguliers, avait fait son apparition. Non. Bien que bon nombre de prostituées soient entraînées dans le cercle infernal des passes qui offrent un verre et, l’ivresse venant, les mettent dans l’impossibilité de se payer un logement salubre pour la nuit, Polly tournait ainsi depuis bien plus longtemps. Depuis le début de son mariage même, raison pour laquelle, après maintes disputes avec son conjoint, elle avait décidé de le quitter, lui et ses cinq rejetons.
Alors que les coups de onze heures retentissaient à toutes les montres des alentours, volées ou non, Polly déambulait dans les rues du quartier malfamé de Redchurch qu’elle connaissait, depuis quelques années déjà, comme sa poche.
Encore un client, ou deux p’têtre avant d’pendre une piaule ! Faudrait pas qu’finisse à la White House c’te nuit. Manqu’rait plus que j’tombe sur l’aut’ gars d’la dernière fois, tiens ! Voulait toucher à la marchandise sans payer l’bougre ! Non, mais oh !
En parlant de bougre, un spécimen venait tout juste de s’approcher d’elle.
— C’combien ? maugréa-t-il en regardant la femme de haut en bas.
— Ça dépend. T’as combien sur toi, mon mignon ? lui sourit-elle, enjôleuse.
— Qu’est-c’est pas c’que j’tai d’mandé !
Il s’braque vite, le p’tiot. Pas b’soin d’un violent c’soir. Si comprend pas l’humour, y va voir ailleurs.
— Bah, laisse tomber, souffla-t-elle en secouant sa main devant son visage. Passe ton ch’min, gars.
L’homme en face se renfrogna, l’air mauvais, mais n’insista pas. Il rentra sa tête dans ses épaules et la dépassa comme poussé par le vent, ce soir glacial, de janvier.
Allez, va. M’en faudrait un jeune. Un pas trop fûté, un innocent même. C’est les plus faciles à plumer. Z’y connaissent rien et partent au quart de tour.
Et tandis qu’elle embrasait la cigarette qu’elle venait de tirer de la poche de son manteau, le ciel sembla, pour une fois, répondre à sa prière. À l’angle de la rue, un jeune homme de bien vingt ans de moins qu’elle faisait son apparition. Derrière ses regards perdus, parfois perplexes, Polly devinait ce qu’elle appelait un « bon gars ». Grand, bien bâti, la mâchoire dessinée, les yeux non embrumés par l’alcool, il transpirait l’honnêteté.
— Hey, toi ! l’interpella-t-elle avant qu’une autre ne prenne sa proie en chasse.
Le jeune homme s’arrêta net, la dévisagea, se retourna pour être certain qu’elle s’adressait bien à lui, avant de s’avancer un peu plus vers elle.
— Oui, Madame ? Que puis-je pour vous ?
« Que puis-je ? » Wow, on m’a plus parlé comme ça depuis un temps fou… même qu’on m’a jamais parlé comme ça, en fait ! J’ai trouvé mon parfait p’tit pigeon !
Un large sourire se dessina sur les lèvres de la femme. Elle tira une longue bouffée sur sa cigarette avant de la jeter au sol, d’en écraser le cadavre de son talon et de relâcher une large volute blanche par les narines.
Le jeune homme la regarda faire sans la presser.
— Tu m’as l’air d’un bon p’tit gars, toi, lui dit-elle enfin. Qu’est-ce tu fais dans c’quartier ? T’es perdu ?
— Oui, enfin, non, je ne suis pas perdu. Je suis venu… explorer, oui voilà, explorer ! Je ne connaissais pas cette partie de la ville du coup, je voulais la visiter et me voici, mais je ne vais pas tarder à partir, je pense que je suis attendu, non qu’est-ce que je dis, je suis attendu, évidemment, je…
— Respire, mon bichon, respire. Tu m’amuses, lui sourit-elle en lui dévoilant quelques dents. T’es donc venu « explorer », c’est intéressant. Et t’as trouvé ce que tu cherchais ?
La gêne, déjà palpable, qu’il dégageait s’intensifia. Le jeune homme passa une main sous sa casquette et se gratta le cuir chevelu.
— Qu’est-ce t’a à ta tignasse ? demanda Polly en fronçant les sourcils et en avançant d’un pas. Elle est toute bizarre.
Sans s’écarter d’elle, il lui répondit en retirant son couvre-chef.
— Quoi leur couleur ? Oh, elle est naturelle.
— Mazette, siffla la prostituée. T’as d’beaux ch’veux, t’sais.
Elle s’autorisa à attraper une mèche d’un roux flamboyant entre ses doigts et la caressa délicatement.
— Jamais fait ça avec un p’tiot aux ch’veux comme toi.
La pomme d’Adam du jeune homme s’actionna, mais son propriétaire ne recula toujours pas.
— Qu’est-ce que vous entendez par « ça » ? articula-t-il malgré sa gorge de plus en plus sèche.
— Eh bien, c’que t’es venu chercher ici, mon p’tit. J’les repère vite, les jeunots comme toi. T’as une amoureuse, pas vrai ?
Il hocha la tête vigoureusement.
— Bien et tu veux pas t’r’trouver avec elle dans « l’intimité », dit-elle en mimant les guillemets, sans rien y connaître pa’c’que t’as peur qu’elle te prenne pour une douille.
Les lèvres du rouquin s’entrouvrirent pour protester, mais seul un souffle entendu s’en échappa, bien vite suivi par un regard abattu.
— Je le crains, oui. Elle est plus expérimentée que moi, je le sais… alors je ne veux pas la décevoir. Je ne veux pas qu’elle me trouve ridicule.
Un sourire en coin se dessina sur le visage de Polly, partagée entre l’amusement et la sympathie que lui inspirait sa situation.
— Bon, dans c’cas on va pas tourner autour du pot, mon p’tit. T’as combien sur toi ?
Le jeune homme tapota les poches de sa veste avant de plonger les mains dans celles de son pantalon. Il ressortit une poignée de pièces qu’il dévoila à la femme.
— Parfait, sourit-elle, c’est pile mon tarif. Avec ça, on va même pouvoir s’prendre une p’tite piaule pour faire ça au chaud. Faudrait pas qu’tu prennes froid pour ta première fois !
Un rire gras lui échappa avant que sa main n’enserre le biceps, tout en muscle, de son nouveau client.
— Et j’dois crier quel nom pendant nos ébats ?
Le jeune homme, dont le pouls affolé se lisait dans le battement de sa jugulaire, déglutit avant de répondre :
— Je m’appelle Yvan Beaufort, mais vous pouvez juste crier Yvan.
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