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La Rébellion

Florie C.

24 €

DYSTOPIE

PROLOGUE - LE PAS

C’est facile de faire un pas, un pied devant l’autre, mécanisme de la vie. On apprend le mouvement dès son plus jeune âge, puis on le reproduit jusqu’à la fin. Un pas, puis un autre. On tombe. On se relève. Un pas, puis un autre. On avance. Parfois, c’est plus difficile, le mouvement rouille. On fait du sur place. Il arrive même qu’on recule. C’est un peu ce qu’il se passe à cet instant, alors que mes pas m’emmènent jusqu’au centre de l’Ouest et que je laisse derrière moi tout ce qui avait fini par me maintenir en vie. Mes pieds avancent, mais pas ma tête.
Je pourrais encore faire demi-tour. Un tas de questions se bousculent dans mon esprit. Est-ce que je veux vraiment tout ça ? Rejoindre la rébellion ? Retrouver Lynh alors qu’elle a très certainement continué sa vie sans moi ? Abandonner Priam et tous les autres du centre de l’Est ? Ne plus jamais les revoir pour… Pour quoi, exactement ? Simplement parce que je n’arrive pas à tourner la page ?
Je continue pourtant d’avancer, écrasant sous la semelle de mes chaussures la seconde chance qu’ils m’ont tous offerte et que j’ai bêtement refusée. Le bâtiment du centre de l’Ouest est imposant et je l’approche sans savoir ce qui m’y attend. La mort, peut-être ? Après tout, les rebelles ont tué le commandant Frédéric juste sous les yeux de Simon et moi, en le balançant vulgairement du toit comme s’il n’était qu’un accroc insignifiant dans leur plan de reconquête du territoire. Alors s’ils découvrent, par je ne sais quels moyens, le lien que j’entretiens avec la Nouvelle Société, je ne sortirais pas d’ici vivant. Bordel, je n’ai plus aucune idée de ce que je fais ni de ce que je veux.
Mon pied trébuche sur une pierre, mon genou percute le sol. Je reste là, par terre. C’est comme si la vie m’imposait de faire un choix maintenant. Les rebelles ne m’ont pas encore vu. Je pourrais prendre mes jambes à mon cou et retourner vers Kyle, les laisser s’entretuer si ça les amuse tant que ça, oublier Lynh et partir avec Priam loin d’eux… ou je pourrais continuer d’avancer. Pas après pas. Infiltrer la rébellion. Enfin avoir une réponse à ma question. Et puis mourir, puisque tout ça n’aurait plus aucune importance. Ça serait mon dernier pas dans ce monde.
Je me relève, grimaçant sous la douleur des coups d’Anouar. Je suppose qu’il est toujours derrière moi, s’assurant que j’entre en vie dans le centre occupé par l’ennemi. Je reste au milieu du chemin. Le choix est encore possible. Avancer consiste à reculer dans le passé, et reculer consiste à avancer dans la vie. Je n’ai plus de direction, plus de destination. J’étais si confiant. Pourquoi tout s’effrite soudainement ? La peur, entends-je. La peur de mourir. C’est ça qui est en train de revivre en toi : l’instinct de survie. Mieux, l’envie de vivre. Ça renaît, et toi, tu joues avec. Peut-être pour te persuader qu’elle est bien de retour ? Mais la vie n’est pas un jeu, Aimé. On ne joue pas avec elle. Elle saurait te tromper dix fois, te faire chuter dix fois, te punir dix fois. Elle saurait te faire rejouer le même jeu à l’infini qu’elle gagnerait toujours à la fin. Je ferme les yeux, priant pour faire taire cette voix dans ma tête.
Et alors, c’en est une tout autre qui vient à moi :
— Qui est là ?
Je rouvre les yeux brusquement, mon pouls s’accélère. Un homme avance dans ma direction, un pistolet de chasse braqué devant lui. Trop tard. Plus de choix possible. Plus de retour en arrière. Je lève les mains aussitôt au-dessus de ma tête pour montrer que je ne suis pas armé.
— Identité ! hurle l’homme.
— Je m’appelle Aimé, je suis un isolé.
— Qu’est-ce que tu viens faire là ? questionne-t-il en continuant d’avancer.
— Je viens vous rejoindre. J’ai entendu l’appel à la radio.
— Un isolé avec une radio ?
— Il y en avait une, dans ma cachette.
— Pourquoi es-tu dans cet état ?
L’homme s’arrête, gardant une distance entre nous. Il porte un foulard le couvrant jusqu’au nez, il n’y a que ses yeux sombres qui apparaissent. Quant à moi, j’ai enfilé des fringues crasseuses qui traînaient au centre de l’Est pour parfaire mon personnage, et la bagarre avec Anouar avant que je n’arrive ici doit se voir. Mon œil me lance douloureusement et j’ai toujours un goût de sang dans la bouche. Il faut dire que ce con ne m’a pas loupé. Je me demande s’il est toujours caché à l’orée de la forêt et s’il va intervenir si les choses tournent mal.
— La Nouvelle Société a failli m’attraper sur le chemin, dis-je. Ils sont partout.
— Tu as échappé tout seul à une armée entière ? ironise-t-il.
— J’ai eu de la chance. Je suis tombé sur un garde qui était seul, plus loin, dans la forêt.
Je vois bien qu’il ne me croit pas du tout, alors je décide de tenter le tout pour le tout :
— Je connais Lynh, celle qui a fait le message. J’ai reconnu sa voix. On a été séparés il y a des années. Elle me connaît. Demandez-lui, vous verrez !
L’homme fait un pas vers moi, baissant légèrement son arme pour observer mon visage.
— Qui ça ?
— Lynh. Une jeune femme asiatique, elle a une vingtaine d’années. Elle est petite, brune, les cheveux longs…
— Tais-toi, me coupe-t-il dans mon énumération, pourtant j’aurais pu continuer pendant des heures tant son visage est gravé dans ma mémoire.
Il attrape son talkie-walkie, annonçant qu’un individu demande à voir Lynh. Mon cœur s’emballe si fort dans ma poitrine que je crains presque de tourner de l’œil. « Elle arrive », grésille une voix masculine dans son appareil. Le souffle vient à me manquer, mais j’essaie de paraître confiant. Je le fixe, prétendant que cet instant n’est pas en train de remettre ma vie entière en cause. L’homme regarde tout autour de lui, ne semblant pas vraiment rassuré d’être exposé ainsi, en plein milieu de cette plaine.
— On va attendre à l’intérieur, décide-t-il.
Je le suis, les mains toujours en évidence pour qu’il comprenne que je ne suis pas un danger. Nous sommes à quelques mètres des grilles du centre de l’Ouest. Lorsque nous les passons enfin et qu’elles se referment dans mon dos, je me dis que je suis véritablement seul. Anouar m’a certainement vu entrer chez les rebelles, sa mission est terminée. La mienne commence dorénavant…
La cour est vide et mon regard se perd sur les bâtiments qui me font face. Les lieux ressemblent au centre de l’Est, en moins entretenus. Le crépi est fissuré à de nombreux endroits et les rideaux rouges tombent en lambeaux à travers les fenêtres. Le temps passe, lentement. Ça fait des années qu’on ne s’est pas vus avec Lynh, mais ces secondes-là sont les plus cruelles, interminables.
— Comment t’appelles-tu, déjà ? demande le garde.
— Aimé.
L’homme au foulard répète mon prénom dans son talkie-walkie, peut-être pour leur faire accélérer la cadence. J’observe son visage avec attention, essayant d’analyser la réaction de la personne avec qui il communique, mais rien ne transparaît.
— Lynh va venir ? relancé-je.
Le rebelle me lance un regard noir sans me répondre. Je prends une grande inspiration et tente de garder mon calme. De nouveau, les secondes s’égrènent au ralenti. Mon regard est rivé sur l’entrée du bâtiment principal. La porte s’ouvre. Mon cœur éclate si fort dans ma poitrine que je me demande s’il va réellement tenir le coup.
Lynh.
Elle est là. Ma vue se brouille instantanément et je puise dans les dernières forces qu’il me reste pour tenir debout. Elle avance droit vers nous, son visage impassible. Une arme pend à son épaule, ses longs cheveux noirs sont tressés en arrière, elle porte un short qui laisse apparaître des ecchymoses sur ses jambes. Elle a une veste trop grande pour ses épaules, avec les manches relevées sur ses avant-bras. On voit la brûlure qui s’étend de sa main droite à son coude, une cicatrice qu’elle a conservée de son ancienne communauté, lorsque celle-ci a été attaquée par un clan ennemi. Lynh a été une des rares survivantes.
Elle continue d’avancer d’un pas ferme, assuré. Le médaillon de son père qu’elle a toujours autour du cou tressaute à chacun de ses mouvements, ses pieds enfoncés dans des chaussures militaires complètement défoncées. Aucun détail ne m’échappe tant mes yeux parcourent son corps et son visage, rattrapant en quelques furtives secondes tout ce temps où elle m’a échappée. Lynh approche. J’essaie d’accrocher son regard, mais le sien ne vient jamais vers moi. Pourtant, c’est impossible qu’elle ne m’ait pas vu. Est-ce qu’elle le fait exprès ?
Le garde m’attrape soudainement par le bras, il serre sa poigne et me fait avancer vers elle pour qu’on la rejoigne au milieu de la cour.
— Il dit te connaître, assène-t-il en me balançant vers l’avant lorsque nous arrivons à sa hauteur.
Je trébuche, mais parviens à rester debout. Je fixe Lynh. Cette fois, nos regards se croisent. C’est une douche froide. Il n’y a rien, dans ses yeux. Aucune réaction, pas même une bribe d’émotion. C’est le vide total.
Un vide presque aussi incisif que ses mots :
— Jamais vu.
— On l’embarque, dit aussitôt le garde.
Je me débats brusquement.
— Non ! Lâchez-moi !
Lynh tourne des talons, insensible à mes supplications. Elle s’éloigne à grandes enjambées, comme pour ne pas entendre la suite.
— Je t’en prie ! Écoute-moi ! hurlé-je.
Mes larmes balaient mes joues, ne pouvant plus retenir l’émotion qui me brûle de l’intérieur. « Jamais vu. » Sa voix résonne encore dans ma tête. Elle ne peut pas me faire ça !
— Lynh !
Elle ne se retourne pas une seule seconde, s’éloignant jusqu’à disparaître à l’intérieur d’un des bâtiments. Je m’écroule au sol, bien que le garde me tienne toujours férocement par le bras. Je pends pathétiquement à ses pieds, sans plus aucun espoir de survie.
— Debout ! gronde-t-il.
— Qu’est-ce que vous allez faire de moi ?
Le foulard de l’homme est tombé sous son menton, j’ai juste le temps de l’apercevoir sourire et lever son arme pour me fracasser la crosse de son fusil sur la tempe.
Tout devient noir.
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