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La Suprématie ou l'Extinction

Antoine Papazian

À PARAÎTRE

FANTASY

PARTIE 5 : L’EMPIRE

— Mon Frère.
Le corps d’or du Miséricordieux ne se retourna pas. Son esprit n’avait pas besoin de sens matériels pour ressentir l’approche du Gardien. De même, la parole était superflue, un simple artifice à destination des humains ; les Cinq conversaient par d’autres voies.
Comme chaque matin, Valahlma se tenait au sommet de sa Flèche, immobile, baigné dans la lumière du soleil naissant. Chaque jour, il contemplait la cité d’Angenor qui s’éveillait sous son égide, et chaque aspect de la vie de ses humains l’emplissait de bien-être.
Ses humains. Valahlma était comblé de leur adoration, et il la leur rendait au mieux. Quittant son vaisseau d’or, son être naviguait dans l’éther, immatériel, et parcourait la cité d’Angenor, effleurait chacun de ses citoyens et sentait leurs cœurs se gonfler sous sa caresse aimante. Il les connaissait tous, savait la moindre de leurs peines et de leurs soucis, et les éradiquait quotidiennement comme un jardinier arrache de mauvaises herbes, pour ne leur laisser qu’un bonheur tranquille. Personne ne les aimait plus que lui. Valahlma était fait pour régner par l’amour.
Et de tout temps, ce règne avait été menacé.
— Bienvenue à Angenor, Frère. Tu parais agité.
À l’inverse de son propre corps, immobile comme une statue, la carcasse de fer de Hulm tressautait, parcourue de mouvements parasites. Valahlma tenta de partager son apaisement avec son frère, mais si lui-même était gorgé de vie, d’amour et d’harmonie, le Gardien n’était plus que l’ombre de lui-même.
— Agité ? tonna dans son être la voix d’avalanche, bien plus pâle et fragile qu’auparavant. La guerre est sur nous, mon Frère, l’Ouroboros s’est peut-être déjà accompli, et mes Golems ne me vouent que de la haine !
Hulm instillait dans leur échange d’insoutenables sensations de douleur et de rage impuissante.
— Tu ignores ce que j’éprouve ! Tu ne connais pas la sensation d’être abandonné de tes fidèles. Tu ne connais pas celle d’avoir à contraindre leur vénération. Et nul ne t’a jamais arraché une âme comme on me l’a fait !
Le Gardien perdait pied. Valahlma l’enveloppa dans son étreinte rassurante et tâcha de le décharger du poids de ses soucis.
— J’ai à nouveau connu la vulnérabilité, gronda Hulm plus calmement en pivotant son corps de fer. Et je suis conscient de nos faiblesses. Medull l’a bien compris, elle.
— Tu as toujours été le plus faible d’entre nous, et nous ignorions que l’Ennemi était en capacité de nous nuire. Medull agit en connaissance de cause ; je lui fais confiance pour aider l’Unification à enrayer les efforts des aran’val.
Le Gardien serra les poings. Ses réactions manquaient de maîtrise, remarqua Valahlma avec une pointe de jalousie. Hulm avait transmis de nombreux traits honteux de son caractère à leurs humains.
— Medull est plus clairvoyante que moi, reconnut le Gardien, mais elle ne sait agir que seule, et comme Nis et toi, elle ne mesure pas pleinement le danger. C’est ensemble que nous sommes forts, et c’est ensemble que nous devrions mettre un terme à cette histoire dès à présent !
Valahlma considéra la remarque. Des tonalités implorantes naissaient dans l’esprit de son frère. Il les balaya négligemment, comme un panache de fumée se dissipe dans l’azur du ciel.
— Je n’abandonnerai pas ma Nation, pas même l’espace d’un instant. Nos humains ont besoin de moi ici.
— Notre Sœur le fait bien, elle, opposa Hulm.
— Notre Sœur n’est pas leur suzerain.
— Non, elle n’est que ton exécutante pour régler un problème que tu refuses d’affronter !
Valahlma ne put retenir un élan de contrariété.
— Medull excelle à régler les problèmes. Et jusqu’à preuve du contraire, c’est toi le Gardien, mon Frère.
Le Miséricordieux sentit une honte rageuse tourbillonner dans l’esprit de son frère. Il projeta un kaléidoscope de visages souriants, des humains de tout âge dans les yeux desquels se lisait l’adoration envers les Cinq. Hulm répliqua froidement :
— Tu les aimes plus que nous, mon Frère, voilà le problème. Tu ne peux plus te passer d’eux. C’est pour cette raison que tu ne veux pas partir. Tu t’es perdu dans ta propre utopie.
Le Miséricordieux ne répondit pas, les yeux baissés sur le grouillement de l’Avenue pleine de vie. Des échos de voix lui parvenaient, pleins d’inquiétude ou de colère. Son esprit se précipita pour les apaiser.
Bien sûr, Hulm avait raison. Il ne pouvait plus envisager de se passer de ses humains. Depuis des centaines et des centaines d’années, ils étaient ses enfants chéris, et il offrait le meilleur de lui-même pour qu’ils accèdent au bonheur. Quand le dernier des Cinq avait proposé de les abandonner à eux-mêmes, Valahlma y avait vu une trahison et une cruauté sans égales. Se liguer contre lui avec ses frères et sœurs avait été un choix terrible, mais il n’y avait pas eu d’alternative possible : ses humains avaient besoin de lui, autant qu’il avait besoin d’eux.
Il avait le sentiment que tout recommençait aujourd’hui. Angenor et la Nation tout entière sombraient dans l’angoisse et l’incertitude. Valahlma souffrait avec ses humains, il aurait souhaité être partout à la fois pour prendre soin d’eux ; mais la perspective de la guerre contre un ennemi inconnu se répandait comme une peste perverse.
Une fois encore, Valahlma frémit de colère. De quel droit l’Ennemi persistait-il à résister ? N’était-il pas capable de reconnaître que l’ère des aran’val devait s’achever ? Quant à lui, aurait-il dû déclarer la guerre plus tôt ? Hulm et Medull le pressaient d’en finir au plus vite avec l’Ennemi, mais Nis l’avait mis en garde contre les dangers d’un conflit ouvert, et il avait longuement hésité. Jusqu’à la Journée Rouge.
Valahlma frémit d’horreur à ce souvenir. Son courroux avait claqué avec la puissance d’un coup de tonnerre et l’implacabilité de l’acier. La cité d’Angenor tout entière s’était jetée sur les meurtriers, aran’val comme vampirions, dans un raz-de-marée de fureur aveugle. Mais si rapide qu’ait été sa réaction, il était déjà trop tard pour les centaines de victimes. Démuni par la perte de ses Sentinelles, Hulm n’avait pas vu venir la menace.
Le Miséricordieux sonda son frère. Le Gardien ne s’en voulait pas autant qu’il le devrait : tourmenté par ses innombrables problèmes, il déchargeait surtout sa colère sur l’Ennemi, et dans les tréfonds de son âme s’agitait la crainte à l’idée de perdre le peu de fidélité que ses quelques disciples lui vouaient encore.
Oui, Hulm était terrorisé. Mais Medull avait pris les choses en main, comme souvent, et elle avait façonné les Golems. La froide logique de l’Éclairée tenait en peu de mots : l’Ennemi leur en voulait, à eux et à leurs humains, et leur choix se résumait à agir ou subir. La suprématie ou l’extinction.
Valahlma s’immergea un peu plus dans le bien-être qu’il partageait avec ses humains. Nis faisait du bon travail dans les confins de la Nation, et à eux deux, ils parviendraient à fédérer l’humanité autour de l’idée d’une guerre nécessaire. Ce n’était qu’une question de semaines.

Le soleil éclatant dansait joyeusement sur la mer et les cuirasses des soldats Sans-Écaille. Nerveux, luisants de transpiration, ceux-ci surveillaient les vagues, postés en ordre de parade, s’abstenant autant que possible de guigner vers l’ambassade aran’val et les énormes sauriens ombrageux qui les avaient amenés jusqu’ici.
Je’therek ne relâchait pas un instant son attention, prenant sur lui pour paraître aussi stoïque que Mer’ekho. Le flegmatique ambassadeur de la Famille Ilkmèt patientait posément, flanqué de ses propres gardes, se gorgeant de soleil. Il n’avait pas bougé un muscle depuis plus d’une heure.
À ses côtés, la Famille Keptêkt faisait moins bonne figure. Le nouveau Patriarche lui-même était présent, examinant l’architecture, la soldatesque, les vêtements ou les activités des civils, oscillant entre curiosité insatiable et mépris absolu. Ses propres gardes n’en menaient pas large, conscients du triple danger que représentaient les tirr’val présents, la défection aux plans de la Famille Sokhòs et la perspective des pourparlers à venir. Bien qu’il détestât se l’avouer, Je’therek se sentait exposé au milieu de tous ces alliés précaires.
L’entretien occulte dans les tréfonds d’Urassal avait convaincu Zun’lirh que la victoire de l’Empire ne reposerait pas sur une guerre ouverte, et elle avait pris rapidement la décision de se joindre à la Cabale et à la Famille Ilkmèt. Je’therek enrageait, mais sa raison ne pouvait qu’agréer le pragmatisme du Troisième Sang : les options à leur disposition étaient plus que réduites. Trois jours plus tard, Mer’ekho avait reçu une communication du Fort de Hulm : leur clairvoyant avait été contacté par la Nation, qui sur les conseils du Veilleur Quenn Bator, avait accepté le dialogue. L’Oracle de Medull elle-même était en route pour les Jungles, et elle désirait mener les pourparlers.
Les tirr’val n’ayant d’autre point de chute à disposition que le Fort de Hulm, l’ambassade aran’val quitta le jour même Urassal en secret. L’agitation inédite de la cité avait facilité leurs départs : l’Empire secouait sa torpeur, ralliait ses meilleurs guerriers, meilleures armes et sa chair sacrifiable Sans-Famille pour se préparer à porter la guerre par-delà les grandes eaux. Le rang de Zun’lirh l’avait contrainte à rester à Urassal ; elle avait délégué Je’therek pour représenter la Famille Sokhòs, à l’insu de son propre Patriarche. Ce manque de respect délibéré de la hiérarchie du Sang ne lui posait plus aucun cas de conscience depuis l’instant où elle avait choisi d’obéir au Père des Pères.
La tension silencieuse qui régnait sur le Fort de Hulm enflait à chaque vague qui venait se briser contre les quais. Ce doux bruit d’attente se glissait insidieusement sous les crânes en ébullition, crispait un peu plus les mâchoires à chaque répétition, emplissait l’air surchauffé comme une coulée de plomb fondu. Le soleil semblait palpiter au rythme frénétique d’un cœur malade.
Malgré les tentures installées par les civils, les soldats Sans-Écaille cuisaient dans leurs armures. Quand l’un d’entre eux tourna de l’œil et s’effondra, Je’therek lança un regard aigu en direction de Mer’ekho. Les bellicistes de l’Empire n’avaient-ils pas raison, après tout ? Ces barbares rosâtres incapables de supporter l’éclat du soleil étaient-ils vraiment en mesure de menacer le Peuple aran’val ?
L’ambassadeur Ilkmèt ne cilla pas. Tout au plus, les coins de sa bouche se relevèrent imperceptiblement. Face aux tirr’val qui grognaient, suaient, s’épongeaient, buvaient à grandes goulées et échangeaient des messes basses, l’escouade aran’val opposait une immobilité et une discipline d’acier.
Le soleil entamait sa descente quand un changement brutal se fit sentir dans l’air, qui figea les Sans-Écaille sur place et raffermit la méfiance attentive des aran’val. L’espace d’un instant, la température baissa sensiblement, et le rythme monotone de la mer se suspendit. Presque aussitôt, une silhouette émergea des flots, provoquant des exclamations étouffées du côté des tirr’val.
Je’therek plissa les paupières, sa main posée sur la poignée de son épée. L’être qui surgissait de la mer était grand, plus grand que n’importe quel Écailleux, et l’eau qui ruisselait sur son corps d’airain scintillait de mille feux.
L’Oracle de Medull se tenait seule, imposante.
Éblouis, déconcertés, les ambassadeurs prirent position. De nombreux tirr’val échangèrent des regards inquiets : où était le Veilleur Quenn Bator ?
L’Oracle prit pied sur la terre ferme et marcha droit sur eux, son splendide visage figé, creusant le sol à chacun de ses pas. Je’therek laissa son souffle s’accélérer, comme au début de tout combat. Mer’ekho s’avança de trois pas, écarta les bras et s’inclina gracieusement selon les usages de la Nation, chétive silhouette obscurcie par l’ombre de l’Oracle.
— Soyez la bienvenue, Éclairée ! proclama-t-il d’une voix qui ne tremblait pas. Nous remercions la Nation de la confiance dont elle nous honore en vous envoyant. Je suis Mer’ekho, Sixième Sang de la Famille Ilkmèt.
Je’therek ne put s’empêcher d’éprouver un embryon de respect pour le jeune ambassadeur qui présentait sans trembler sa nuque à l’une des entités qui avaient autrefois fait trembler l’Empire.
L’Oracle s’immobilisa et toisa la foule qui assistait à l’échange. Elle planta son regard de pierre sur Mer’ekho et ouvrit la bouche. Mille voix de cristal glacé cinglèrent les ambassades.
— Je sais très bien qui vous êtes. Des imposteurs. Des traîtres. Des assassins.
Elle marqua une pause, pendant laquelle Mer’ekho se redressa lentement. De nombreux tirr’val tremblaient ouvertement, et plusieurs aran’val frémissaient d’expectative. Le nouveau Patriarche Keptêkt contemplait l’Oracle sans mot dire, d’un air décomposé qui alluma une étincelle de satisfaction dans le cœur de Je’therek. Il rentra la tête dans les épaules quand l’Oracle reprit d’une voix tranchante comme une lame gelée :
— Ma Nation ne vous honore d’aucune confiance, Mer’ekho d’une Famille ennemie, d’un Peuple ennemi. Elle s’interroge sur la façon dont elle vengera les outrages que vous lui avez fait subir.
La partie semblait mal engagée. Après une brève hésitation, Mer’ekho adopta une attitude résolue et un ton franc. Je’therek sentit qu’il choisissait très soigneusement ses mots.
— Je ne souhaite pas récuser votre appétit de vengeance, Éclairée, et je le comprends d’autant plus que mon Peuple l’a pareillement éprouvé. Ces pourparlers, néanmoins, ont pour ambition d’établir un avenir de paix entre la Nation et l’Empire, si improbable que cela paraisse pour l’heure ; et cet avenir de paix, nous ne pourrons le dresser que sur une table rase… Notre passé est lourd, je ne le nie pas, mais s’il doit être évoqué, que ce ne soit que pour ne pas le reproduire.
Il prit une grande inspiration, et devant l’Oracle au silence flamboyant, mit un genou à terre et courba la tête.
— Il n’est pas dans les coutumes de notre Peuple d’implorer pardon. Le pardon est un aveu de faiblesse, et notre histoire commune a prouvé que ni l’Empire… ni la Nation ne peuvent être taxés de faiblesse.
Je’therek percevait combien ces mots coûtaient au jeune ambassadeur, qui fixait durement le sol.
— Toutefois… Si notre futur l’exige, et en gage de notre bonne volonté… nous sommes prêts à écouter vos revendications territoriales, et à y donner suite.
Pour ses convictions, Mer’ekho était prêt à se défaire de son honneur. Si ces pourparlers portaient leurs fruits, le nom de sa Famille serait à jamais entaché, les chroniques de l’Empire le voueraient aux gémonies comme l’ambassadeur qui a déshonoré son Peuple, et les futurs couvains apprendraient à le mépriser sans se douter un instant qu’ils lui devaient une existence paisible.
Les Sans-Écaille retenaient leur souffle, les Écailleux contrôlaient le leur. L’Oracle gardait le silence. Au bout de presque une minute, son bras se tendit. Je’therek se raidit, mais l’Oracle ouvrit la main et la présenta à Mer’ekho, toujours à terre. Ce dernier releva la tête et Je’therek lut l’espoir dans la brusquerie de son mouvement.
— Mer’ekho, Sixième Sang d’Ilkmèt. Sais-tu à qui appartient ce sang ?
Sur les doigts de l’Oracle, des taches de cuivre foncé, presque noir, nuançaient l’ocre précieux de sa peau. Le jeune ambassadeur, pris au dépourvu, n’eut pas le temps de répondre.
— C’est celui d’un ennemi de la Nation. Un homme qui n’a pas compris les enjeux de cet affrontement. Un homme qui a renié la parole de ses dieux au profit des mensonges venimeux de l’adversaire. Un homme qui a trahi les siens et qui a fui sa rédemption. Un homme qui, comme toi, croyait à un conflit entre mortels !
L’Oracle ne bougeait pas, mais l’intensité de ses voix plurielles augmentait à chaque instant, comme une nuée de rafales qui ébranlaient les murs du Fort de Hulm, faisaient craquer les coques des bateaux et plier tirr’val et aran’val. Je’therek, courbé sous l’assaut sonore, vit Mer’ekho basculer en arrière, une main levée devant lui en une inutile protection.
— Un homme mort !
— ASSEZ !
La voix du Père des Pères tonna, résonnant comme un ordre suprême. L’Oracle leva brusquement son visage inexpressif vers les falaises et se figea. Mer’ekho, quant à lui, détala à quatre pattes.
Le regard de Medull était rivé sur une créature que le monde pensait disparue, un corps contrefait qui abritait à grand-peine une âme plurimillénaire ; un être dont la résurrection tant redoutée, car elle était lourde de conséquences, venait d’avoir lieu. En cet instant, l’Oracle de Medull, l’une des Usurpatrices, était sans réaction, et cet instant, Je’therek l’avait guetté sans faillir. Il siffla entre ses crochets.
D’immobiles, les aran’val passèrent immédiatement à l’action, vifs comme des flammes. Les guerriers Ilkmèt se jetèrent en avant, brandissant leurs longues lances, tandis que les combattants Keptêkt levaient leurs arcs et décochaient une salve fulgurante de flèches noires.
Les pointes d’obsidienne ensorcelée par les Mystères de la Cabale se brisèrent sur le corps métallique de l’Usurpatrice. L’œil perçant de Je’therek eut tout juste le temps d’apercevoir les légers impacts que le hurlement terrible de Medull faucha les guerriers en pleine course. Les lances explosèrent entre leurs mains, projetant des éclats meurtriers dans toutes les directions.
L’Usurpatrice tourna la tête en direction des archers. Les plus rapides d’entre eux décochèrent une deuxième flèche avant que leurs yeux ne s’enflamment dans leurs orbites.
Les tirr’val, avec leur lenteur caractéristique, commençaient tout juste à réagir dans la panique la plus totale. Sans leur prêter attention, Je’therek brandit son épée en direction de l’Usurpatrice. Plus haut, le long de la falaise, les lianes s’agitèrent lorsque les serpents qui se doraient au soleil se contorsionnèrent d’horrible manière pour reprendre leur apparence aran’val. Les Initiés de la Cabale avaient accompagné le Père des Pères, et projetèrent toute leur volonté, affûtée par des années d’enseignement sectaire, contre l’Usurpatrice. Des décharges d’énergie crépitantes et des langues de feu dévorantes l’encerclèrent. Une odeur de métal chaud emplit l’air.
Medull hurla de nouveau. Les mille échos chaotiques de sa voix avaient perdu toute unité, et résonnaient de rage, de stupeur, de souffrance et de peur. Je’therek se jeta au sol, assourdi, les mains plaquées sur ses ouïes. Son propre sifflement de douleur se perdit dans le vacarme. Il sentait sous son corps la terre trembler de la débandade des sauriens fous de terreur.
Les tirr’val couraient en tous sens ou se roulaient au sol en criant, incapables d’agir. Sur la falaise, les Initiés tombaient les uns après les autres, leurs corps comme démembrés de l’intérieur. Les quelques combattants Keptêkt survivants formaient un carré protecteur autour de leur Patriarche, tandis qu’une phalange des derniers guerriers Ilkmèt, les ouïes en sang, harcelaient sans relâche l’Usurpatrice de leurs lances brisées.
Et soudain, le Père des Pères fut à leurs côtés, Ses deux horribles têtes au regard fou tendues vers Medull, Ses quatre bras crispés comme les pattes d’une énorme araignée. Le temps se suspendit comme dans l’œil d’un cyclone ; et un bruit terriblement acéré de métal qui se déchire retentit. Les hurlements de l’Usurpatrice s’interrompirent brusquement.
L’assaut pourtant sans merci des aran’val n’avait entraîné que des blessures superficielles. Le corps naguère parfaitement lisse était désormais criblé d’impacts, de rayures, de fêlures, et les Mystères des Initiés en avaient noirci des pans entiers ; mais ce que Je’therek avait considéré avec une alarme grandissante comme une statue indestructible venait d’être fendu en deux par une force invisible. Une large fissure de métal éclaté courait de la hanche gauche jusqu’en haut de la mâchoire, défigurant la perfection du physique comme une blessure obscène.
Le visage fendu, mais toujours impassible de l’Usurpatrice pivota à la vitesse de l’éclair. La seconde suivante, elle avait disparu.
L’attaque n’avait pas duré vingt secondes.
Les aran’val survivants adoptèrent autant que possible une posture défensive. Nombre d’entre eux gisaient à terre, brûlés ou broyés de l’intérieur. Les tirr’val, toutes armes brandies, étaient secoués, mais indemnes pour l’essentiel. Ils contemplaient avec une horreur sans fard l’abomination qu’était le corps du Père des Pères, fuyaient le site du combat pour se cloîtrer dans leur Fort, poursuivis par l’incendie qui se propageait à une vitesse effarante en dépit de l’humidité.
Le Père des Pères huma l’air de Ses deux têtes. Ses bouches dessinaient des sourires tordus.
— Elle a fui… L’Usurpatrice a pris la fuite !
Je’therek lui lança un regard suspicieux, mais rappela les Écailleux d’un geste. Ces derniers, rompus à la discipline, s’empressèrent de rassembler les blessés en mesure de survivre et d’achever les autres.
Émergeant des rescapés, noirci par la fumée qui se répandait, Mer’ekho tituba dans leur direction, un éclat de lance profondément enfoncé dans la cuisse. Il semblait à la fois euphorique de leur victoire, frustré qu’elle ne fût pas complète et décontenancé par le prix à payer. Plus de la moitié de leurs forces avaient trouvé la mort, soit les soldats de deux Familles ainsi qu’une grande partie des Initiés de la Cabale ; sans l’intervention décisive du Père des Pères, pas un n’en aurait réchappé. Le succès était mitigé.
Pourtant, le Père des Pères rayonnait d’une satisfaction malsaine, tourné vers l’horizon marin que cachaient à demi les flammes grondantes.
— Tous, désormais, sauront que l’Ouroboros est advenu !
— Cela risque de desservir nos plans, nota Je’therek. Les autres Usurpateurs seront avertis.
— Il faut en profiter au plus vite, haleta Mer’ekho, qui venait de les rejoindre. Ne pas leur laisser le temps de se reprendre. Vous l’avez gravement blessée, Très Grand… Selon vous, aura-t-elle la force de regagner la Nation ?
Il y eut un silence. Le Père des Pères, son attention tournée vers le nord, savourait une vengeance longtemps attendue. Il ignora la question.
Je’therek et Mer’ekho échangèrent un regard. Au même moment, le Patriarche Keptêkt, entouré de ses quelques gardes encore debout, s’approcha en jetant des regards anxieux tout autour de lui.
— Est-ce… terminé ? demanda-t-il, la voix mal assurée.
Je’therek s’apprêtait à répondre quand la voix du Père des Pères s’éleva, songeuse :
— Medull était la plus ambitieuse d’entre eux… la plus égocentrique. La plus rancunière.
Il marqua une pause, plongé dans Ses souvenirs. Des cris et des appels retentissaient dans l’enceinte du Fort, dont les murailles étaient assiégées par des langues de feu. Des étincelles portées par le vent allumaient çà et là de minuscules brasiers dévorants.
— Elle ne demandera pas d’aide à ses Frères ou sa Sœur, reprit-il enfin. Pas tout de suite. Elle prendra le temps d’analyser la situation. D’essayer de la résoudre par elle-même. Elle va regagner son bastion, faire appel à ses propres forces. C’est là que nous devons la traquer et pousser notre avantage.
— Les Îles du Soleil… souffla Je’therek en se tournant vers le Patriarche Keptêkt. La cité des gnomes.
Le Patriarche les regarda les uns après les autres, visiblement peu enthousiaste à l’idée de porter la guerre si près de Feyrr.
— Il reste… un problème de taille, énonça-t-il du bout des lèvres. Nos forces sont décimées. Les gnomes accueillent des tirr’val, et si leur cité n’est pas protégée, elle reste très difficile d’accès. Serons-nous… à la hauteur ?
Je’therek éprouva un plaisir sadique à voir le nouveau Patriarche si déconfit. L’ancien Maître-Érudit venait d’apprendre à la dure à ne pas sous-estimer son adversaire.
— Nous ne pourrons pas compter sur le soutien des tirr’val, je le crains, dit Mer’ekho en désignant du menton l’agitation qui régnait au Fort de Hulm. Ils ne s’attendaient pas à des pourparlers si radicaux. Si leur Veilleur avait été là, nous aurions pu lui faire entendre raison…
— Alors… nous compterons sur le soutien des nôtres.
Tous les regards se tournèrent vers le Père des Pères. Son faciès Sans-Écaille, celui du Hulmien Kéric, plissait pensivement le front, tandis que la tête de l’Initiée Naryssa ballottait, les flammes se reflétant dans ses yeux vides. Quand Il parla, Sa voix avait perdu de son éclat pluriel.
— Nous allons rentrer à Urassal. Nous allons taire notre incursion ici, participer aux préparatifs de guerre, comme convenu lors de l’Assemblée, et nous allons faire en sorte d’orienter notre premier assaut sur Nurillya.
— Très Grand ! s’offusqua Mer’ekho. Un assaut frontal sur un bastion tirr’val signifierait de nombreuses morts au sein du Peuple.
— Nos forces s’occuperont de distraire l’ennemi, pendant que nous nous infiltrerons pour achever Medull. Mes Exarques se rendront à Feyrr ; de là, ils pourront s’assurer que si l’Éclairée est bien là, elle ne puisse en repartir facilement. Une fois Medull détruite, nos forces se retireront.
— Sokhòs n’est pas un esprit dont on se joue facilement, objecta Je’therek. Comment comptez-Vous lui imposer une stratégie ?
Le Père des Pères – non, Kéric – lui adressa un sourire sombre. Je’therek se figea. C’était le sourire que le jeune prêtre arborait lorsqu’il avait arrêté une décision qu’il comptait suivre quoi qu’il arrive. Mais à l’époque, le jeune prêtre n’était qu’un illuminé sans influence.
— Si Sokhòs se présente comme un obstacle, alors nous devrons en disposer comme tel. Il y aura bien un autre Sokhòs pour prendre soin de son Peuple comme il se doit.
Sur ces mots terribles, le Père des Pères Se détourna de Ses interlocuteurs statufiés. Sa voix retrouva les accents d’une puissance immémoriale.
— Rentrons à Urassal. Nous avons beaucoup à faire.
Mer’ekho fut le premier à lui emboîter le pas, chancelant. Le Patriarche Keptêkt échangea un long regard avec Je’therek, puis adressa un ordre bref à ses gardes, qui se précipitèrent à sa suite vers les Jungles. Le Quatrième Sang de Sokhòs demeura en arrière, son épée pendant le long de son corps.
— Sale traître !
L’insulte claqua derrière lui. Je’therek secoua la tête, retrouvant ses esprits ; se perdre ainsi dans ses pensées ne lui ressemblait pas, et il éprouva une vive déception envers lui-même.
Les autres aran’val avaient déserté le champ de bataille. Le feu engloutissait désormais le Fort tout entier, et une colonie de civils se hâtaient de sauver le maximum d’affaires. Un homme d’âge moyen s’avançait dans sa direction, la lame au clair, la cotte d’armes couverte de suie, le visage furibond. À ses galons, Je’therek identifia un capitaine de l’Unification. Derrière lui, quelques soldats se déployaient, ouvertement hostiles.
— Est-ce ainsi que les vôtres mènent des pourparlers ? Avec des assassins en embuscade ? Vous rendez-vous compte de ce que vous avez fait ? Il n’y a plus aucun espoir de paix désormais ! Aucun !
Le sergent se rapprochait en vociférant et en postillonnant comme un homme qui se savait perdu. Mer’ekho avait raison : l’alliance fragile nouée avec les tirr’val du Fort de Hulm était définitivement brisée.
Bah. Les Sans-Écaille ont joué leur rôle de toute manière.
— Vous avez trahi la confiance du Veilleur, et la nôtre ! Vous êtes des bêtes, et le monde se porterait mieux sans v…
Un crachat de venin fumant fendit l’air, et le capitaine lâcha son épée en hurlant pour porter ses mains à son visage dont la chair commençait à bouillonner et à se liquéfier. Je’therek bondit d’une détente prodigieuse et s’abrita derrière sa victime. L’homme se raidit quand une flèche se planta dans sa nuque, les autres manquant l’aran’val de peu. D’une roulade, Je’therek se décala, cracha, se fendit, taillada, esquiva, frappa, fonça, éventra. Les tirr’val n’avaient plus le cœur d’offrir une résistance digne de ce nom.
Sa lame se glissa entre les côtes du dernier archer avec l’aisance d’une aiguille, et l’homme mourut, un flot de sang coulant de ses lèvres et de son nez. Je’therek leva des yeux de prédateur vers les ombres enfumées qui fuyaient vers les hauteurs, courbées sous le poids d’un matériel qui les alourdirait plus qu’il ne les sauverait. Les Jungles les mèneraient à la mort.
Le Quatrième Sang de Sokhòs se redressa, sa langue goûtant instinctivement l’air surchauffé, et s’éloigna à pas lents de l’incendie qui ravageait l’unique bastion humain jamais implanté sur les terres de l’Empire.
Quelques heures plus tard, il ne restait du Fort de Hulm que des ruines, des cadavres vitrifiés et une terre noire du sang qu’elle avait bu.
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