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Le Camping de la honte

Florie Darcieux

13 €

JEUNESSE

CHAPITRE 1 - BIENVENUE AU CAMPING

J’aurais dû lui dire non. Mais comme d’habitude, j’ai dit oui. « Oui, chouette », même ! Chouette, quelle idée, tu parles ! Qu’est-ce qu’il y a de chouette à passer ses vacances d’automne dans un camping désert avec son père, hein ? Sans wifi, sans ami, rien que la pluie qui tombe sur les vitres du TGV qui m’emmène là-bas.
Mais depuis cet été, je n’ose plus dire non à mon père.
Pas parce que j’aurais peur de me faire engueuler. Ça, je crois bien que ça ne m’est jamais vraiment arrivé. Pas non plus parce que je suis toujours d’accord avec lui. Faut pas rêver, je suis loin d’être une fille modèle. La preuve, après moi, mes parents ont renoncé à faire un second rejeton. Enfant unique, jusqu’ici ça m’allait plutôt bien. Moins de bruit, moins d’ennuis, la belle vie.
Jusqu’à cet été où mon père a quitté la maison. Sans bruit, mais avec plein d’ennuis. Surtout pour lui.
Quand il m’a invitée au camping juste après son départ, j’ai trouvé ça super ! Le camping, l’été, ça, c’est cool. Mais j’ai bien vite compris. Qu’ici, ce n’était pas les vacances pour lui, mais plutôt son nouveau chez lui. Plus de maison avec un jardin, même pas un petit appartement où on entend tout ce que disent les voisins. Même s’il ne me l’a toujours pas vraiment dit, mon père vit à l’année dans un mobil-home au camping de la Patte d’oie.
Et m’y revoilà en train de descendre du train pour le rejoindre. Le camping pour toute la vie, c’est la honte. Bienvenue au camping de la honte, Jeanne.
— Ça y est, on y est ! lance papa en se garant devant la barrière de l’entrée.
Il a beau avoir sorti son air le plus guilleret, depuis qu’on a quitté la gare toutes ses blagues tombent à plat. En plus, sur ce coup-là, il a tout faux. On n’y est pas. Et même pas du tout. Ici, on n’arrive pas au camping. On y entre, ou au moins, on tente de le faire. Pour ça, un seul moyen, il faut passer par l’accueil et ses harpies. Y a pourtant rien à sécuriser ou surveiller dans ce camping. Un immense terrain, tout plat, et quelques arbres qui ont réussi à ne pas mourir d’ennui sur cette terre. Un juste retour des choses serait de pouvoir nous laisser entrer ici comme dans un moulin. Surtout maintenant que papa est un genre de résident permanent.
Mais non, rien à faire, il faut qu’on aille présenter nos deux bobines à l’accueil. Je crois même que ça fait plaisir à papa de montrer que je suis là, avec lui. Dans n’importe quel endroit, je crois que ça ne me dérangerait pas, mais ici, c’est autre chose. Si on était arrivés de nuit, on serait tombés sur la vieille Madame Brisor. Complètement folle avec sa passion pour les pâtes cuites à l’eau de pluie, et tout à fait inoffensive. J’ai bien essayé de convaincre mes parents de me faire prendre un train tard dans la soirée, peine perdue ! Ils culpabilisent assez de me laisser partir seule, à même pas douze ans et demi, alors dans le noir, fallait pas y compter.
Avec un peu de pot, cette peste ne sera pas là. Mais apparemment, j’ai déjà épuisé mon quota de chance pour aujourd’hui. Tant pis. De toute façon, mon truc dans la vie c’est pas la chance ou le hasard, je mise plutôt sur les probabilités. Vu l’horaire et le jour de la semaine, je dirais 80 % de chances qu’elle soit là.
Bingo.
J’aperçois le sommet de son crâne dépasser derrière le comptoir. Lola. Fidèle au poste, assise à côté de sa grande sœur de presque vingt ans, qu’elle dépasse pourtant déjà d’une tête. Le carillon de la porte sonne comme le glas. Lola relève la tête et un large sourire éclaire l’ovale parfait de son visage. Génial. À tous les coups, je suis l’attraction de sa journée. Voire de sa semaine. Et dire que papa ne s’aperçoit de rien et m’adresse un regard encourageant, en s’approchant des deux sœurs :
— Bonjour ! Eva, Lola, comment allez-vous, aujourd’hui ? On vient pour refaire la photo de Jeanne pour son badge de résident permanent. Vous vous souvenez d’elle ?
Sans laisser à sa sœur le temps de répondre, Lola se jette sur la perche que mon père vient de lui tendre.
— L’oublier, mais comment aurions-nous pu, Monsieur Sarier ? Une secouriste née, toujours prête à aider son prochain !
Un regard à mon père et je comprends qu’il n’a rien compris ni même saisi la référence à mes ennuis de l’été passé. Le second degré et lui, ça fait trois. Je m’étais juré de ne pas ouvrir la bouche, mais je l’interromps avant qu’il se mette à la remercier.
— Toujours prête à aider mon prochain, surtout quand on ne me demande rien ! C’est tout à fait ça, Lola. Tu m’aideras à me faire un CV pour l’été prochain ? Tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents qui tiennent un camping et qui te font travailler à la réception, hein ?
Lola grimace, mais c’est sa grande sœur, Eva, qui vient la sortir de ce mauvais pas.
— Lola, travailler ? Pfft, c’est pas demain, vu votre âge ! C’est moi qui devrais être doublement payée pour faire mon boulot ici et la garder en même temps. Heureusement qu’elle a de la conversation, le temps passe plus vite comme ça, hein, mini-moi ?
Des anecdotes sur tous ceux qui passent cette porte, je suis sûre que Lola n’en manque pas. À commencer par celui qui vient de se glisser derrière nous et que je n’ai même pas vu entrer. Avec ses chaussettes d’un blanc douteux glissées dans des sandales d’été, une immense chemise vichy qui dépasse de son k-way rouge étriqué, et ses cheveux dégoulinants d’eau de pluie qu’il secoue comme un chien qui s’ébroue, pas sûr que le garçon fasse partie de la bande de potes de Lola. Et au regard plein de mépris qu’elle lui lance derrière ses lunettes dorées, il n’a pas l’air d’être davantage dans les petits papiers d’Eva.
— Qu’est-ce qu’il t’arrive encore, Livio ? Ça fait trois fois ce matin. Si tu me dis qu’on va encore avoir un coup de fil des gendarmes pour Barnabé, je préviens mon père dans la seconde.
Je n’ai aucune idée de qui est ce Barnabé ou de ce qu’il a pu faire de mal, mais je suis prête à parier qu’elle l’a déjà dénoncé à ses parents. Mais Livio n’a pas l’air plus embêté que ça et répond sans gêne aucune.
— Rien à voir avec Barnabé, il te fait la bise, d’ailleurs ! Plus de gaz, c’est tout ! Mais je vais attendre mon tour, hein, ajoute-t-il en nous lançant un grand sourire.
— Pour sûr, tu vas attendre, réplique sèchement Lola. Faudrait que tu aies l’argent pour la bouteille, tu le sais, ça ? La maison ne fait pas crédit et…
— C’est bon, Lola, l’interrompt Eva d’un ton las. Ils ont une bouteille d’avance prépayée par l’association, une petite. Va lui chercher pendant que je fais les photos, tu veux !
Lola hausse les épaules et s’exécute. Au minuscule froncement de son nez parfait lorsqu’elle se lève de sa chaise, je devine qu’elle est vexée comme un pou. Livio le paiera sans doute au centuple. Il continue pourtant d’arborer un large sourire, lorsqu’il nous salue avant de disparaître dans le sillage de Lola. La porte ne s’est pas encore refermée sur eux qu’Eva ne résiste pas à l’envie de lancer une vacherie, alors qu’elle me tire le portrait.
— Je le plains, ce petit ! Passer ses journées tout seul ici, avec une mère jamais là, qui le gère à peine. Pas étonnant, qu’il soit…
— Souriant, c’est ça ? lui lance papa en riant.
Eva le regarde comme s’il lui avait demandé où étaient les téléskis sur le camping.
— Souriant ? Avec un appareil dentaire comme ça, je crois pas que je sourirais tous les jours. Il est juste… bizarre, c’est tout. Pas forcément bizarre – méchant, ou bizarre – dangereux, mais bizarre – bizarre. Il vit dans votre allée, tout au bout, dans une caravane louée par…
— On a compris l’essentiel, Eva ! tonne une voix de stentor depuis le bureau situé à l’arrière de l’accueil. Viens m’aider une fois que les photos sont faites, tu veux, j’ai besoin de toi ici !
Même rappelée à l’ordre par son père, notre zélée réceptionniste ne résiste pas à l’envie de terminer sa phrase en chuchotant :
— Une caravane payée par une association. C’est des genres de SDF, quoi, vous voyez ?
Waouh. La phrase sonne comme une claque. Je fixe mes tennis trempés et les petites gouttelettes qu’ils ont déposées tout autour, sur le lino parsemé de gros pois rouge vif. La couleur du camping et celle de mes joues. La couleur de la honte. Des genres de SDF. Un peu comme ce que mon père pourrait devenir s’il ne retrouve pas un vrai travail. Parce qu’entre une caravane louée par une association et un mobil-home à l’année, y a pas grande différence, non ? Et si c’était ça, l’étape d’après ?
J’aimerais que papa dise à Eva de se la fermer, mais il se contente de récupérer mon pass orné de la nouvelle photo en lui souriant. Je remets ma capuche avant même que nous soyons dehors. Je prie pour que mes joues aient retrouvé leur couleur normale lorsque je la rabaisserai à nouveau dans la voiture. Je prie pour ça et pour tout le reste aussi.
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