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Le Centre

Florie C.

18 €

DYSTOPIE

PROLOGUE - LA DISCUSSION

Année 2073, quelque part dans l’ancienne France.

Discuter pour bander les plaies, tel est l’objectif qu’ils veulent donner aux mots. Pour moi, ce ne sont que des lettres mises bout à bout, rien de plus, rien de moins. Je déteste ces séances. Deux par semaine, c’est le minimum obligatoire dans le centre.
— Bienvenue à la Discussion, déclare Simon, le chargé du groupe, probablement psychologue à ses heures perdues parce qu’il a lu les deux seuls livres encore intacts sur la question. Si nous nous retrouvons ici, c’est parce qu’il est important de faire face à notre réalité. De faire face à ce que nous avons fait dans le passé pour mieux appréhender notre présent et notre futur. Il ne faut pas en avoir honte. La survie a légitimé nos gestes et nous les pardonne aujourd’hui.
Je suis fatigué de toutes ces conneries de repentance. Pourquoi aurait-on besoin de se justifier ? Justifient-ils le fait d’avoir abandonné l’humanité tout entière, eux ?
— Pour commencer, reprend-il, je voudrais que chacun notre tour, nous ayons le courage d’être honnêtes, envers les autres et envers nous-mêmes. Il ne peut pas y avoir de tabous dans la Nouvelle Société. Il ne peut pas y avoir de honte, de culpabilité, de regret, de haine.
Tout le monde acquiesce alors que je songe à quel point ses mots à lui n’ont aucun sens. Qu’en sait-il, au juste, de ce que ressentent les gens ?
— Combien d’infectés avez-vous connus dans votre vie ? demande Simon en faisant tourner son crayon entre ses doigts.
Un silence pesant suit sa question. Les personnes qui m’entourent ont l’air mal à l’aise avec la réponse. Moi, je la cherche tout simplement. Six années à survivre parmi les infectés. Je suis incapable de donner un chiffre précis.
— Jolene, tu veux bien débuter ?
— Une dizaine, répond une jeune fille de la classe. Je ne suis plus très sûre.
— Je n’en ai connu aucun, enchaîne mon colocataire de chambre, assis à côté d’elle.
Je suis à peine étonné. Je sais qu’il a vécu dans une des communautés les mieux protégées du territoire. Il y est né et y est resté. Pour lui, ce centre de réhabilitation à la vie humaine, c’est un véritable club de vacances. Je ne sais même pas ce qu’il fait ici. Peut-être pour les cours d’apprentissage à l’humanité ou pour la cantine gratuite.
Simon continue de faire le tour du cercle, les chiffres défilent, certains sont confus, d’autres mentent, cela se voit dans leurs yeux. Quand vient mon tour, je réponds que je n’en ai aucune idée.
— Approximativement, insiste Simon.
— Des centaines, probablement.
Mon colocataire fronce les sourcils, un air choqué sur le visage. Il pivote vers la personne à sa gauche et répète le chiffre comme pour s’assurer qu’il a bien compris. Son interlocuteur acquiesce et le même froncement de sourcils se dessine sur son front. Je les ignore et me concentre sur le chargé du groupe.
— Tu ne vivais pas dans une communauté ? relève Simon.
— Perspicace, ironisé-je.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
— Je l’ai quittée à l’âge de quatorze ans.
— Intentionnellement ?
— Ça a une importance ?
— Ça en a une.
Les isolés, c’est ainsi qu’ils appellent les personnes qui ont survécu seules, en pleine nature, pendant la Contamination. On est les plus craints de la Nouvelle Société parce que jugés instables émotionnellement : solitaires, égoïstes, inaptes à une vie en collectivité, entre autres. Nous endossons le mauvais CV de cette humanité qu’ils cherchent à reconstruire.
— Tu dois y mettre du tien durant ces séances de Discussions. C’est du sérieux, prévient Simon.
— Ce que j’ai fait pour survivre durant six ans était du sérieux. Ici, ce n’est que du bavardage.
— C’est important de savoir mettre des mots sur ton passé.
Je connais ce regard. La médecin qui m’a ausculté avant que je n’entre dans ce centre de réhabilitation avait le même. Un regard qui en dit long sur ce qu’elle pense du monde. S’il a été nettoyé des infectés, il n’en est pas sauvé pour autant. Quand ils regardent les isolés, on voit dans leurs yeux que le combat n’est pas fini. Loin de là.
— Pourquoi voulez-vous savoir ça ?
— On combattra la peur des infectés en apprenant à mieux les connaître. Certaines personnes, comme quelques-uns de tes camarades ici, n’en ont pas connu, m’explique calmement Simon.
« Camarades. » Le terme me reste en travers de la gorge. Tout le monde me déteste ici et je dois avouer que le sentiment est réciproque. Je me dis que pour un chargé des Discussions, il ne les maîtrise pas tant que cela, les mots.
— Partager nos histoires, nos expériences avec eux… pour celles et ceux qui en ont vécu, poursuit-il en désignant les personnes qui ont répondu positivement à sa question. C’est une façon de mieux les appréhender.
— Les infectés ont tous été éliminés, n’est-ce pas trop tard pour les appréhender ?
Simon semble embêté par ma remarque, je le vois à son léger pincement de lèvres, mais il consent à me répondre :
— La peur ne disparaît pas comme ça. Tant que nous serons effrayés par le virus, la Nouvelle Société ne reposera pas sur des bases solides.
L’homme lit mon nom sur son carnet, puis il reprend en me fixant droit dans les yeux :
— Alors, Aimé, es-tu prêt à partager ton expérience avec le groupe ?
Je hausse les épaules.
— Je n’ai rien de particulier à raconter. Je n’ai jamais eu peur des infectés.
Je balaie du regard le cercle de pensionnaires du centre de réhabilitation à la vie humaine. Tout le monde m’observe comme si j’étais un illuminé.
— Pourquoi ? questionne Simon, décidément bien accroché à son rôle de psychologue à la con. Ils auraient pu te contaminer.
— Je n’avais pas peur de mourir non plus.
— Tu n’avais peur de rien, remarque-t-il, sans avoir l’air pour autant de trouver cela amusant.
J’imagine que c’est ce qu’on appelle un jugement.
— C’est faux, rétorqué-je.
— Alors de quoi avais-tu peur ?
— Des humains. C’est d’eux dont il faut se méfier.
Simon me sourit, je crois qu’il attendait cette remarque pour nous sortir son discours bien ficelé, celui que j’entends en boucle depuis mon arrivée forcée, il y a déjà deux semaines.
— Nous allons changer, déclare-t-il. J’ai confiance en la Nouvelle Société et j’ai confiance en l’être humain.
— Sauf quand celui-ci tombe malade, nuancé-je.
Le « psychologue » tapote son carnet de ses doigts, sa peau noire contraste avec la première page blanche et griffonnée à l’encre bleue.
— Les infectés étaient irrécupérables, relance-t-il. C’était un virus incurable. Nous ne pouvions rien faire pour les sauver.
— Donc c’est ça qui vous faisait tant peur chez eux ? Qu’ils soient irrécupérables ?
Simon hoche la tête, l’air de comprendre où je veux en venir, mais de ne pas avoir envie de l’entendre pour autant. Il détourne le regard pour lancer un bref coup d’œil aux pensionnaires qui composent notre groupe de Discussion. Des jeunes qui ont tous entre quinze et trente ans, et qui n’ont aucune foutue idée de ce qu’il se passe. Ou plutôt de ce qu’il va se passer maintenant que la fin du monde est derrière nous. Nouveau départ. Nouvelle vie. J’ai l’impression d’être le seul ici à ne pas applaudir l’idée.
Simon revient vers moi, son regard se plante dans le mien, attendant la suite, alors je me décide à poursuivre :
— Pour moi, c’est pareil avec les êtres humains. Je pense qu’ils sont irrécupérables.
Cela clôt leur foutue Discussion.
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