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Le Ch@t de Schrödinger
Henri Duboc
15 €
SCIENCE-FICTION
PROLOGUE
23 décembre 2049
9 ans avant le cataclysme
Dans les appartements personnels de la famille pontife
Palais du Vatican
Dans un recoin de la salle de séjour, le nounou-bot familial lève les yeux au ciel et secoue négativement la tête, singeant à la perfection la mimique d’un parent désespéré. Mais la papesse Oranne veille. Levant une main en souriant, elle apaise la machine du regard qui s’incline en signe d’approbation.
Quelques instants précieux pour la Sainte-Mère. Profi-tant de sa famille, elle s’émerveille des jeux et chahuts de ses enfants, rares instants privilégiés arrachés à ses pesantes obligations. Dans les appartements sans faste de la famille pontife, loin des manigances politiques qui se jouent dans les étages inférieurs du palais apostolique, c’est ici le dernier refuge où elle oublie sa lourde tiare de guide de la chrétienté, pour s’adonner à son rôle de mère, et de femme. Avec l’âge, ces moments se font heureusement plus fréquents. D’autant que deux bonnes nouvelles pointent sereinement à l’horizon : Vatican III, ainsi que le terme de sa cinquième grossesse.
Achevant le dîner, elle discute avec son mari, pendant que Lucius, leur aîné, s’extirpe des griffes de ses cadets. Parti faire ses classes à l’École de guerre européenne, celui que l’on regarde aujourd’hui comme un adulte profite d’une permission pour renfiler son costume de grand frère. Ivre de joie et d’épuisement, il tente vainement de protéger un gi-gantesque jeu de construction en bois représentant le Vati-can. Un chef-d’œuvre de patience érigé avec la complicité du nounou-bot au milieu du salon. Les trois petits diables ayant décidé de mettre l’édifice à terre, repousser leurs as-sauts répétés est une cause qui se perd dans leurs éclats de rire. Le Vatican de bois s’effondre bruyamment sur le par-quet, provoquant l’hilarité de toute la famille. Une fois remis, Aubain, le père, s’essuie les yeux, et dit à ses fils :
— C’est du propre, mes enfants ! C’est comme cela que vous traitez le travail de votre maman ? Vous rendez-vous compte de ce que vous venez de mettre par terre ?
Réponse collégiale des enfants :
— Arrête, on sait bien, papa, ça va… c’est pour rire ! On peut pas être sérieux tout le temps !
— Je sais bien, mais… ah… vous êtes incroyables ! Allez, venez vous faire pardonner dans nos bras, bande de monstres.
Embrassades, câlins et mots tendres. Rapidement, les petits s’en retournent à d’autres jeux sous le regard bienveil-lant de leur mère qui murmure à l’oreille de son mari.
— Ils ont raison… Vu le temps que je passe dans ce lieu, ils ont bien gagné le droit de me taquiner un peu…
— C’est l’histoire de tous les enfants, ma chérie. Mais imagine seulement que cela se sache ? Souviens-toi ce qui est arrivé à la naissance de notre second. La presse se garga-risait, je les entends encore : La souveraine pontife a accou-ché, bienvenue à Julius. L’étrangement nommé, tels ces em-pereurs romains qui jetaient des chrétiens aux lions…
La papesse lève les yeux au ciel, instantanément irri-tée.
— Aubain, je te rappelle que Jules César vécut 100 ans avant la naissance du Christ, et que…
Son mari l’interrompt :
— Justement, c’est précisément de cela que je te parle. De cette bêtise humaine qu’aucune civilisation n’est parve-nue à faire disparaître. Imagine les dégâts que feraient une photo volée et le titre l’accompagnant : Les enfants d’Oranne fichent le
Vatican par terre…
La papesse grimace, puis, compréhensive, prend la main de son mari.
— Merci, Aubain.
— Pourquoi donc ?
— Pour ta présence. Pour ta vigilance. Toujours der-rière moi, à pointer les ornières que je n’ai pas vues… et merci d’être auprès d’eux alors que je suis si peu présente. La chrétienté
moderne n’a aucune idée de ce qu’elle te doit, mon amour.
— La visionnaire, c’est toi. Moi, je suis le garde-fou… et l’œil de Moscou à l’occasion, dit-il en souriant. Avoue que ça fonctionne plutôt bien, nos enfants sont heureux. Re-garde-les, ils savent profiter de leur mère quand elle est là et ils l’aiment
au-delà de tout. Ils sont fiers de toi, le sais-tu seulement ?
Oranne caresse son ventre de femme enceinte.
— Et notre dernier cadeau du Seigneur… tu t’occuperas de lui ? Tu lui feras le catéchisme ?
Aubain sourit malicieusement :
— On va dire que je commence à avoir l’habitude. Je changerai les couches, me lèverai la nuit, organiserai le bap-tême, donnerai le biberon, et tout le reste… Mais concernant le catéchisme, finalement… je suis…
Sourire taquin :
— Eh bien ?
— … révolté. Devoir pallier une obligation profes-sionnelle qui t’incombe, franchement, c’est honteux.
Oranne éclate de rire et recoiffe son époux.
— Tu sais ce que l’on dit, non ? Avant, j’avais des principes…
— … maintenant, j’ai des enfants.
En toute simplicité, les parents profitent de la soirée, jouant et conversant avec leurs petits jusqu’à l’heure du cou-cher. Instant mal choisi, une requête visio-sécurisée apparaît sur l’YPhone de la papesse. Grimace froide sur l’écran, vi-sage filiforme et sec qu’ils reconnaîtraient entre mille : l’imperturbable et irremplaçable cardinal suédois Olof Sjövall, bras droit de la papesse au sein de la curie, a besoin de lui parler.
— C’est ton démineur qui appelle, Oranne… Veux-tu que je le prenne, que tu aies le temps de coucher les en-fants ?
— Quand il appelle si tard c’est important. Tu le con-nais, il va tourner en rond tant qu’il ne m’aura pas eue, et si je ne réponds pas… il nous tombera dessus dans la Cappella privata pour les matines, et nous ne pourrons pas prier tran-quillement.
— Je sais ! Je le prends cinq minutes. File les embras-ser, je vais le balader et te le passerai ensuite… Allez, va voir tes petits, madame Pontife, ton mari gère.
Elle acquiesce, écoutant de loin son mari distrayant Olof comme il sait si bien le faire.
— Bonsoir, Olof… Oui, mon ami… la souveraine n’est pas visible… je la préviens… peut-être dans quelques minutes ? Oui… l’avenir de Vatican III, rien que ça ? Allons, allons, vous exagérez, comme à votre habitude… Oui, certes… la curie n’est pas facile, on le sait… Rome ne s’est pas faite en un jour et, rassurez-vous, je ne l’imagine pas défaite d’ici demain. Ce qu’elle fait ? Mais elle est en com-pagnie de l’avenir, justement ! Quatre beaux enfants ! Qui plus tard auront la charge de cette planète… Ajoutez celui qu’elle porte… vous voyez ? L’avenir du monde elle s’en occupe… Allez, racontez-moi donc ce qui vous tracasse, et je vous la passerai quand elle reviendra…
Quelques minutes plus tard, alors que les cadets dor-ment à poings fermés, Oranne s’en va saluer son grand Lu-cius. Le jeune homme n’a plus rien d’un enfant, mais il s’est couché en compagnie de ses frères, dans leur chambre commune, sur son vieux lit superposé.
— As-tu fait ta prière, mon fils ?
— Oui, mère. Dis-moi, il arrive quand, Silvère ?
— Quand le Seigneur l’aura décidé… mais il procède à peu de chose près de façon similaire depuis que les femmes sont femmes. Donc très bientôt. D’ici 15 jours, je pense.
— Je me… pose une question, mère.
— Dis-moi, mon fils. Je te sens tracassé.
— Je relisais la Bible… c’est quand même étrange, non ?
— Quoi donc ?
— Que Dieu ait choisi de venir… sur terre… en ayant pris… forme humaine ?
Sentant arriver une question existentielle à la croisée de la foi, elle acquiesce, le priant de continuer. La mère sait lire dans son fils. À l’évidence, l’école militaire est une épreuve : confronter ses idéaux catholiques avec l’apprentissage de la force légitime, ajouté à l’éloignement du foyer familial, le chamboule depuis quelque temps.
— Mère… le Seigneur n’aurait-il pas dû se matérialiser en quelque chose de plus divin ? Un avatar géant, un… ani-mal fantastique ?
— Ta question est légitime. Pourquoi incarner un pas-sage terrestre en prenant l'apparence d’un simple être hu-main ? Il est venu ainsi… afin de souffrir pour nous, sur la croix. Nous montrer ce qu’est le don de soi, le sacrifice pour l’autre. Il a fait don de lui à travers son fils, pour nous sau-ver, et…
— Arrête, maman. Je n’y crois pas.
Silence. Malaise. Devant son fils qui d’ordinaire s’exprime tout en modération, Oranne est prise de court par cette réponse presque péremptoire.
— C’est trop facile, mère. Trop simple ! C’est… pren-dre Dieu pour un imbécile.
Froncement de sourcils, ébahissement. Voilà la souve-raine désarmée par l’innocence et la franchise de sa progéni-ture. Oranne, la papesse, a la réputation de laminer ses con-tradicteurs. Mais Oranne la mère est comme toutes les ma-mans, parfois mise au pied du mur par des enfants qui ne cherchent que son éclairage, et un peu de temps auprès d’elle.
Calme-toi, Oranne. Il ne te provoque pas. Il est juste perdu…
— Je… je t’écoute, mon fils… Mais comme tu le sais, j’ai beau être en avance sur mon temps, je suis très attachée à la Bible. Les Évangiles ne sont pas une mythologie. Tout le monde peut douter un jour de sa foi, mon fils, si c’est ce qui te préoccupe. Est-ce cela ?
— Non, mère, pas du tout… ma foi est encore plus forte qu’avant. Et c’est pour cela que je me demande si on ne se trompe pas. Avons-nous interprété correctement le message du Seigneur ? Si Dieu décide de devenir humain, n’est-ce pas une façon de dire que c’est l’Homme qui porte quelque chose de divin ?
Grand blanc. La souveraine cherche des mots qui ne
viennent pas.
— Je… peut-être… tu… tu veux m’en dire plus ? Aller au bout de ton raisonnement ?
Lucius se redresse dans son lit. Il plante ses yeux droit dans ceux de sa mère, et lui dit, tout de go :
— Maman… regarde ce que les hommes sont capables de créer par eux-mêmes ! N’est-ce pas merveilleux ?
— Bien sûr, et…
— Alors je pense que s’il s’est incarné en homme, c’est parce qu’il voulait nous confier un message important. À côté duquel la chrétienté, l’humanité même, est passée.
— Je t’écoute.
Le garçon approche son visage, chuchote à l’oreille de sa mère. Quelques mots. De simples mots qui, des années durant, empêcheront la souveraine pontife de trouver le sommeil.
— Je pense qu’il a trouvé sa création à la fois si douée et maladroite qu’il a jugé important de nous responsabiliser. Et nous n’avons rien compris, depuis 2 000 ans. Plutôt que de croire en Dieu, le temps est venu pour l’homme de se libérer de son créateur, et de croire, enfin, en lui-même.
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