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Le Chant des Sorcières

Léa Courcol

À PARAÎTRE

FANTASY

CHAPITRE 1 - EMMA

Devant le petit comptoir du Stratford Coffee Nook, la file continuait de s’allonger. Les clients vérifiaient leur montre ou leur téléphone en soupirant. Emma courait dans tous les sens pour prendre les commandes, les préparer et les envoyer en moins de deux minutes, mais malgré sa rapidité, la queue ne désemplissait pas. Sous ses pieds, le sol tremblait à chaque passage de métro.
Ses mains connaissaient les mouvements nécessaires et elle enchaîna les lattes, les cappuccinos et autres americanos sans reprendre son souffle.
Emma versa le lait et le sirop de caramel dans le mixeur avant de l’enclencher. En relevant la tête, ses yeux parcoururent la file d’attente et se posèrent immédiatement sur la troisième cliente : au-dessus de son blazer oversize, elle portait un crop top qui laissait apparaître un piercing à son nombril. Autour de son cou, plusieurs chaînes en argent pendaient négligemment et, un instant, Emma imagina la sensation que procureraient ses lèvres dans sa nuque.
Un sourire naquit sur son visage alors qu’elle versait le latte frappé dans un gobelet.
— Un caramel latte pour Luke ?
Le client glissa quelques pennies dans l’urne à pourboire et disparut dans les méandres de la station de métro. Emma prit la commande suivante et s’approcha de Dan, son collègue :
— Celle-ci tu me la laisses.
En pleine préparation d’un cappuccino, Dan suivit son regard et gloussa.
— Arrête de rêver. Cette fille est hétéro.
— On parie ?
Dan, qui ne refusait jamais une occasion de gagner, lui tendit la main et elle tapa dedans.
— Si j’ai raison, lança Emma, tu me remplaces dimanche prochain. J’ai trop besoin d’une grasse mat’.
— J’suis sûr de moi. Ta grasse mat’ tu vas la passer entre une bouteille de lait d’avoine et un sac de grain.
Dans le reflet du comptoir, elle arrangea ses cheveux et se dirigea vers la caisse.
— Bienvenue au Stratford Coffee Nook, qu’est-ce qu’il vous faut aujourd’hui ?
La cliente fourra son smartphone dans sa poche.
— Un double espresso avec une pointe de lait d’amande.
Emma saisit le gobelet.
— À quel nom ?
— Meg.
À côté du prénom, elle ajouta un smiley et, juste en dessous, son numéro de téléphone. C’était cliché, mais quand elle tendit sa boisson à Meg, celle-ci lui sourit d’un air entendu. Elle but la première gorgée et déclara, sans quitter Emma des yeux :
— À bientôt (elle marqua une pause pour lire le prénom sur son badge), Emma.
Dan observa la scène avec une stupéfaction telle que la boisson qu’il préparait lui glissa des mains. Le client soupira et le barista balbutia une excuse, les joues écarlates.
— Alors qui avait raison ? dit Emma lorsqu’ils eurent un moment de répit.
— Il ne va bientôt plus nous en rester, se lamenta-t-il.
— Si vous traitiez les femmes correctement, en les faisant jouir par exemple, il vous en resterait peut-être quelques-unes.
Dan fit la moue et la conserva jusqu’à la fin du service.

***

Allongée sur son lit, Emma relisait la même page depuis cinq minutes. Elle essayait de se concentrer sur les mots, mais son téléphone absorbait sans cesse son attention. Elle jetait des coups d’œil furtifs sur l’oreiller où il reposait, espérant voir l’écran s’allumer.
Elle souligna un passage important avant d’écrire le numéro de la page et la ligne sur son ordinateur. À mesure que les dossiers de notes et d’analyses s’accumulaient, sa thèse prenait en substance et elle commençait doucement à voir le bout du tunnel.
Comme pour beaucoup de choses dans sa vie, Emma avait décidé de faire une thèse un peu au hasard, sans vraiment se rendre compte de la masse de travail que cela lui demanderait. L’un de ses professeurs lui avait suggéré de poursuivre ses recherches après une dissertation particulièrement réussie sur les liens entre les guerres anciennes et le genre de la fantasy en littérature, et Emma avait accepté, pensant pouvoir obtenir une bourse conséquente – elle s’était trompée. L’aide financière ne couvrait qu’une infime partie de ses dépenses sans parler des loyers exorbitants de Londres. Parfois, elle avait l’impression que le simple fait de respirer vidait son compte en banque.
Elle aurait pu abandonner et prendre le job qui lui avait été proposé à la fin de son stage dans une entreprise de traduction. Mais si le salaire était alléchant, l’idée d’être enfermée huit heures, cinq jours par semaine dans un open space à traduire des licences informatiques la répugnait. Alors, en dépit de la difficulté, Emma continuait sa thèse.
Son téléphone vibra enfin sur l’oreiller. Elle posa son livre et jeta son surligneur sur les couvertures pour lire le texto de Meg :

Ce soir MollyWaves mixe au Venus Den, ça te chauffe ?

Emma ne réfléchit pas et accepta l’invitation avec un immense sourire. Son imagination s’attarda sur ce que pourrait donner cette soirée et l’excitation dans son bas-ventre s’accrut pendant que, sur ses draps, la mèche de son surligneur imbibait les tissus.
— Merde, lâcha-t-elle.
Elle le reboucha et recouvra la tache orange de sa paume. Avec une légère inspiration, elle réveilla son feu. La chaleur se propagea dans son corps et se dirigea vers le bout de ses doigts. Lorsqu’elle releva la main, la tache avait complètement disparu.
Emma referma son ordinateur – inutile de se voiler la face, elle ne ferait rien de plus aujourd’hui. Au bord de son lit, elle s’étira avant d’enjamber les piles de livres et de vêtements qui jonchaient le sol pour rejoindre le salon.
Les deux pieds sur la table basse et son maillot d’Arsenal sur le dos, Archie fixait l’écran de la télévision sans faillir. Il avala une gorgée de bière puis se pencha brusquement en avant.
Appeler Archie son colocataire était un résumé erroné de leur relation. L’amitié entre leurs parents – presque tous sorciers au sein du couvent Luscinia – durait depuis plus de cinquante ans, si bien qu’Emma avait toujours connu Archie. Ils avaient appris à maîtriser leur magie ensemble et Rita les appelait « les jumeaux terribles », car si l’un faisait une bêtise, l’autre n’était jamais très loin.
— Oui ! Oui ! cria Archie en se rencognant dans le canapé. Putain, mais qui rate ça ! Bordel !
— On joue contre qui ? demanda Emma.
En vérité, elle se fichait pas mal du football, mais Archie aurait préféré mourir plutôt que de manquer un match des Gunners. À force, elle avait appris les règles et connaissait le nom de certains joueurs. Ça aurait été plus facile s’ils ne changeaient pas toutes les saisons. Quand Arsenal jouait, son ami était forcément devant la télévision avec son t-shirt et une bière : tradition oblige.
— Manchester United, répondit-il avec un sourire méprisant, mais on va les éclater. On mène déjà 1-0.
Emma alluma la bouilloire et sortit sa tasse préférée du placard sur laquelle était écrit « Vagitarian ». Une de ses amies la lui avait offerte pour ses vingt-cinq ans, et Emma avait dû expliquer la blague à sa mère, Dolores, qui croyait que le mot « Vegetarian » était mal orthographié. Lorsqu’elle avait compris, elle avait levé les yeux au ciel et sifflé entre ses dents :
— Hija... esto no es decente .
Si sa mère apprenait toutes les choses inappropriées qu’Emma faisait – et comptait faire ce soir avec Meg – elle secouerait la tête en signe de désapprobation.
— J’dois regarder les rouges, c’est ça ? fit Emma en versant l’eau chaude dans sa tasse.
Archie se retourna lentement, une horrible grimace sur le visage.
— Si tu veux voir du bon jeu, je te conseille plutôt de regarder les verts. Cet aprèm, on joue à l’extérieur.
Emma haussa les épaules et s’installa à côté de lui, les jambes repliées sous elle. À intervalles réguliers, Archie jetait un coup d’œil dans sa direction et sirotait sa bière. Son amie regardait le match en essayant de paraître concernée tandis que sa magie gardait son thé à une température optimale : assez chaud pour conserver tous ses arômes, mais pas trop pour ne pas brûler sa langue – elle la voulait intacte pour ce soir.
Quand l’arbitre siffla la mi-temps, Archie déclara :
— Bon, tu veux quoi ?
Emma but une gorgée de thé, les sourcils levés.
— Me prends pas pour un con. Tu attends là depuis dix minutes. Dis-moi ce que tu veux !
Derrière sa tasse, Emma dissimula son sourire. Archie la connaissait trop bien, c’était à la fois agréable et agaçant.
— Est-ce que tu pourrais me prêter un peu d’argent ?
Il plissa les yeux.
— Pour quoi faire ?
Un court instant, Emma hésita entre mentir et dire la vérité avant de choisir la seconde option.
— J’aimerais sortir ce soir, mais j’ai pas les moyens de me payer l’entrée de la boîte.
Archie la considéra, les bras croisés.
— Je vais prendre un shift supplémentaire au boulot la semaine prochaine pour remplacer Dan, je te rembourse à ce moment-là, promis. Et quand t’auras plus de clopes, je descendrai te les chercher sans me plaindre. Je nettoierai même ta salle de bain.
Ces demandes budgétaires étaient monnaie courante entre eux. Emma n’aimait pas particulièrement ça, mais c’était moins embarrassant que de demander à ses parents – à presque trente ans, elle avait passé l’âge. Contrairement à elle, Archie avait un boulot stable et bien payé. Souvent, il rentrait les bras chargés de courses et refusait qu’Emma rembourse sa part. Pour son anniversaire, il lui avait même offert sa partie du loyer pour qu’elle puisse rendre visite à ses parents en Espagne.
Archie souleva sa main et remua ses doigts. La vibration familière de sa magie traversa Emma et son portefeuille atterrit sur ses genoux. Il s’en saisit et l’ouvrit.
— Il te faut combien ?
— Euh… cinquante ?
L’entrée ne coûtait que vingt livres, mais si elle voulait boire un verre et recharger sa carte de transport, elle avait besoin de plus.
— J’suis un peu ton sugar daddy, ricana-t-il en lui tendant les trois billets violets.
— Si tu crois que je vais coucher avec toi, tu vas être déçu, rétorqua-t-elle avec un sourire. J’ai d’autres projets pour ce soir.
Archie fit mine de vomir.
— Merci, ajouta Emma en lui pressant la main. J’te rembourse dès que je peux.
Sur la table basse, il attrapa son paquet de cigarettes, en glissa une entre ses lèvres et l’alluma du bout du pouce. Emma détestait qu’il fume dans le salon alors que le balcon se trouvait à deux mètres, mais il venait de lui prêter soixante livres, alors elle la ferma.
Au début de la seconde période, elle retourna dans sa chambre et rangea les billets dans son porte-cartes, puis ouvrit les portes de sa garde-robe à la recherche d’une tenue pour la soirée. Les premiers dates la stressaient toujours : il fallait en montrer assez, sans trop se dévoiler, mais Emma n’en était pas à son coup d’essai et dénicha rapidement la tenue appropriée.
Une pie se posa sur le rebord de sa fenêtre. La bestiole la fixa de ses yeux noirs brillants, sa tête penchée sur le côté. Emma frissonna. Ce symbole de Pica, le couvent adverse, était un mauvais présage. D’un claquement de doigts, elle délogea l’oiseau qui s’envola en jacassant.
En attendant le début de la soirée, elle rouvrit son ordinateur ainsi que son livre dans l’espoir de prendre de nouvelles notes, mais son esprit chantonnait la berceuse que tous les petits Luscians connaissaient par cœur :
One for sorrow,
Two for ill luck,
Three for a sin,
Four for death,
Five for pain,
Six for loss,
Seven for a secret;
Never to be told,
Eight for shame,
Nine for hell,
Little Nightingales,
Beware before ten .
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