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Le Goût de l'Ivresse
Samantha Feitelson
20 €
ROMANCE FF
CHAPITRE 1
— Comment ça, tu veux tout arrêter ?
J’observais Vincent qui s’était levé et faisait désormais les cent pas dans notre salon.
— Depuis quand est-ce que tu veux tout arrêter ? C’est nouveau ?
Il s’arrêta pour me regarder et passa une main nerveuse dans ses cheveux bruns, avant de recommencer à marcher en me tournant le dos. Il fit à nouveau une pause, l’air complètement perdu, puis reprit ses va-et-vient. Il n’avait jamais été capable de rester en place.
— Je ne sais pas quoi te dire, Vincent. Ça ne marche plus entre nous, on ne peut pas continuer comme ça, me désolai-je.
Le regard chargé d’incompréhension, il s’arrêta à nouveau et tourna les paumes vers le ciel, montrant à quel point il était perplexe.
— Mais depuis quand ça ne fonctionne plus ? Ça a toujours marché, toi et moi.
Je le suivis à nouveau des yeux, tandis qu’il traversait le salon pour s’agenouiller devant moi. Ses beaux yeux bleus empreints de désespoir me fixèrent et je déglutis en fermant les miens. Quand je les ouvris à nouveau, je l’observai et, l’espace d’un instant, je me demandais pourquoi j’avais décidé de tout arrêter. Par automatisme, je levai la main droite pour caresser sa joue d’un geste réconfortant. Mes doigts effleurèrent sa fossette gauche qui m’avait toujours fait craquer, et ce dès le premier jour.
— Julie, je t’en supplie, ne me fais pas ça.
Il l’avait murmuré tout bas, de sa voix de velours, et les larmes me montèrent aux yeux. Je n’aimais pas lui faire de la peine.
— Vincent…
— Non, Julie. Tu sais que c’est tendu au boulot en ce moment. Je ne peux pas gérer la boîte et une rupture en même temps, ajouta-t-il.
Voilà.
Voilà la raison pour laquelle j’avais décidé de ne plus continuer cette histoire. Vincent et sa boîte.
Quand nous nous étions rencontrés, il n’y avait que nous deux. Vincent et Julie. Nous nous étions connus étudiants et j’avais vite arrêté ma formation pour travailler dans un café afin d’aider à payer le loyer de notre appartement. Quand Vincent avait voulu monter sa boîte de publicité, je l’avais soutenu corps et âme. Nous avions connu quelques mois difficiles, mais j’étais restée à ses côtés, jusqu’au bout. Quand son entreprise avait commencé à marcher, j’avais joué les secrétaires pour l’aider et le soutenir le mieux possible. Résultat, ce rôle avait fini par me coller à la peau des années durant.
Enfin, jusqu’à aujourd’hui.
Contre toute attente, j’avais posé ma démission et le quittais par la même occasion. Cela faisait plusieurs jours déjà que j’avais réalisé que je n’étais plus heureuse. Le sourire sur mon visage n’était qu’une façade. Plus jeune, je rêvais de voyages, d’aventures et d’exotisme et, au bout du compte, j’avais passé une partie de ma vie, six ans exactement, à travailler pour un homme qui ne me regardait plus. Le couple de Vincent et Julie avait laissé place à Vincent et sa boîte.
Je me redressai et rassemblai tout mon courage.
— Non, c’est fini. J’ai laissé ma lettre de démission sur ton bureau en partant cet après-midi et je suis passée juste pour prendre quelques affaires. Je ne reste pas ici, ce soir.
— C’est ridicule ! Tu es complètement ridicule, Julie, s’énerva-t-il.
Il se releva et recommença à tourner en rond dans la pièce, triturant machinalement les boutons de manchettes de sa veste.
— Est-ce que tu te rends compte de ce que tu me fais, Julie ? Me lâcher comme ça, maintenant, alors que je dois finaliser le contrat avec un de mes plus gros clients depuis l’ouverture de la boîte ?
— Vincent… Tu ne penses donc vraiment plus qu’à ton entreprise ? C’est tout ce que ça te fait ?
La sonnerie de son téléphone choisit ce moment pour retentir. Il y répondait toujours, surtout si c’était un client.
— Ici Vincent Piron.
Il me tourna alors le dos et s’engagea dans sa conversation. Je secouai la tête, lasse de ce comportement que je ne connaissais que trop bien. Comment avais-je pu supporter ça toutes ces années ? Je me levai et me dirigeai vers le couloir qui menait à notre chambre. J’ouvris les portes du dressing, attrapai deux sacs et y glissai le plus de vêtements possible, puis allai dans la salle de bain et pris ma trousse de toilette. Là, mon reflet dans le miroir attrapa mon regard.
Mes yeux verts semblaient s’être ternis avec les années et la fatigue, tout comme le teint de ma peau. Je baissai les yeux sur les rondeurs qui s’étaient installées çà et là, à force de manger n’importe comment entre deux réunions. En passant une main dans mes cheveux auburn, je me fis la réflexion que j’aurais bien besoin d’aller faire un tour chez un coiffeur. Je secouai la tête, me tapotai les joues pour me réveiller et récupérai mes affaires dans ce qui avait été notre chambre.
Un sac sur chaque épaule, je passai devant le salon où Vincent, toujours au téléphone, ne prêta même pas attention à moi. Il devait penser que je faisais une petite crise existentielle de passage, que je reprendrai bien vite mes esprits et que tout rentrerait dans l’ordre. Tout en mettant mes chaussures dans l’entrée, je l’entendis rire. Comme si notre séparation n’avait pas d’importance. Comme si, au fond, il ne croyait pas un mot de ce que je lui avais dit. M’avait-il jamais prise au sérieux ?
Mais comment ai-je pu rester avec toi aussi longtemps ?
Je sortis alors mon trousseau de clefs de mon sac à main et le posai sur la commode en acajou verni. Encore un meuble choisit par Vincent au moment d’emménager… Puis, je me retournai une dernière fois et attendis qu’une vague d’émotion me submerge. J’avais quand même vécu quatre ans ici. Étrangement, rien ne vint. Je pris cela comme le signe qu’il était vraiment temps que je me réveille et quitte cette vie en commençant déjà par sortir de l’appartement.
Une fois sur le palier, je sortis mon téléphone et commandai un Uber depuis l’ascenseur. Au pied de l’immeuble, entourée de mes sacs, j’attendis moins d’une minute avant que mon chauffeur n’arrive au coin de la rue. J’ouvrais la porte arrière quand j’entendis mon prénom. Dans un élan de panique, je jetai mes sacs à l’intérieur du véhicule avant de découvrir Vincent qui s’approchait à grandes enjambées. Dire qu’il avait l’air furieux était un euphémisme.
— Julie, reviens !
Il devait penser que je faisais une petite crise existentielle passagère, que je reprendrais vite mes esprits et que tout rentrerait dans l’ordre. Je sautai dans le véhicule et intimai à mon chauffeur de démarrer. Je baissai ensuite ma fenêtre et, pendant que le véhicule passait devant un Vincent ahuri, je lui décochai mon plus beau doigt d’honneur.
Ce n’était pas gentil, certes. Mais qu’est-ce que ça faisait du bien !
Quelques secondes plus tard, mon portable vibra frénétiquement. Il tenta de m’appeler à plusieurs reprises, sans succès, avant de changer de tactique et de me bombarder de messages.
Vincent
Julie, reviens tout de suite !
Julie, je te jure que si tu ne reviens pas tout de suite, je ne réponds plus de rien !
Julie, qu’est-ce qu’il te prend ? Tu as rencontré quelqu’un, c’est ça ?
C’était lui tout craché. Incapable de se remettre en question, il était plus facile de rejeter la faute sur les autres.
Je pris une grande inspiration, la retins dans mes poumons, bloquai son numéro de téléphone, avant de pousser un long soupir. Une bonne chose de faite. Puis, j’envoyais un message à Chiara, ma meilleure amie.
Moi
En route pour la gare, j’arrive vers 22 h !
Mes écouteurs dans les oreilles, j’écoutai un peu de musique pour accompagner mon trajet.
Pour la première fois de ma vie, je me retrouvais seule, mais qu’importe. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais en paix avec moi-même.
Une fois dans le train, je passai le voyage à regarder dehors et observer le paysage. C’était tout juste si je faisais attention aux enfants qui braillaient dans mon wagon. Je ne réalisais pas encore tout à fait la portée de mes actes.
Quand le train ralentit pour s’arrêter sur le quai, je me dépêchai de me lever pour sortir. Une fois la douane passée, j’aperçus Chiara, qui m’attendait tout en scrollant sur son téléphone. Lunettes de soleil sur le nez, tirée à quatre épingles, comme toujours, pas un des cheveux blonds ne dépassait de sa queue de cheval. Comme à son habitude, elle avait cette taille de guêpe joliment mise en valeur par un pantalon de tailleur écru. Un air strict et professionnel qui cachait en réalité une femme joyeuse et avenante. Un vrai rayon de soleil.
Je fus à peine devant elle qu’elle me sauta dessus.
— Julie, ma chérie. Enfin !
— Tu n’exagères pas un peu ? demandai-je en riant. Je t’ai prévenue il y a exactement quatre heures et trente minutes que j’arrivais ce soir.
— Non, non. Je recommence : enfin, tu as quitté cet idiot de Vincent !
Je la fixai en secouant la tête. Ce qui était bien avec Chiara, c’est qu’elle disait absolument toujours ce qu’elle pensait. Pas de faux-semblant avec elle. Et c’était très rafraîchissant.
— Tu es bien la première à être de cet avis. Ma mère m’a harcelée d’appels durant tout le trajet, puis mon père. J’ai même eu le droit à un coup de fil de mon frère.
— Tiens, le petit Théo se souvient tout d’un coup de ton numéro ? se moqua-t-elle.
— C’est exactement ce que je lui ai dit. Il ne prend jamais de mes nouvelles et parce que ma mère le lui demande, il trouve enfin le temps de m’appeler… Il est nul.
— Nul, nul, nul, petit Théo ! approuva-t-elle.
Mon frère était plus âgé que moi, mais plus petit en taille, car il avait pris du côté de notre mère. D’aussi loin que je m’en souvenais, elle l’avait toujours appelé « petit Théo ». Ce qui avait toujours eu le don de le faire sortir de ses gonds.
Alors que nous marchions d’un pas rapide, Chiara, qui portait un de mes sacs, se tourna vers moi.
— Comment tu te sens ?
J’avais eu le temps de réfléchir à la question durant les trois heures de TGV, aussi je n’hésitai pas longtemps avant de lui répondre.
— Je crois bien que je me sens soulagée.
— C’est que tu as pris la bonne décision, ma chérie. Il était temps ! En tout cas, tu peux rester chez nous aussi longtemps que tu le voudras. Si tu savais comme je suis ravie que tu sois là ! Jonathan et les enfants sont tout aussi heureux que moi de te savoir ici.
Je glissai un regard sur le côté, embarrassée.
— C’est vrai, même Jo ?
— Tu plaisantes, j’espère ? Pourquoi mon très cher mari ne serait-il pas content de te voir ?
— Parce que je viens quand même de quitter un de ses plus vieux amis.
Tout en marchant, Chiara chercha activement quelque chose dans son sac à main et en ressortit un paquet de cigarettes. Elle me le tendit d’un geste interrogateur, mais je refusai poliment. Je n’avais jamais fumé une cigarette de ma vie et je n’allais certainement pas m’y mettre maintenant.
Après en avoir allumé une et tiré une taffe, elle reprit :
— Ma chérie, cela fait quelques années maintenant que Jonathan ne prend presque plus de nouvelles de Vincent. Tu ne l’as sans doute pas remarqué, mais il a peu à peu établi une certaine distance entre eux.
Maintenant qu’elle me le disait, je devais reconnaître qu’elle avait raison et que je n’y avais jamais fait attention jusque-là.
— Mais pourquoi ?
— Parce que cela fait plusieurs années maintenant que ton Vincent tournait au parfait petit crétin. Tu étais transie d’amour pour lui, alors tu ne remarquais rien. J’ai toujours pensé qu’on doit faire ses propres expériences. Si je t’avais dit ce que l’on pensait de lui, est-ce que tu m’aurais écoutée ?
— Sans doute pas, reconnus-je avant de pousser un long soupir.
— Donc, les enfants, Jonathan et moi-même sommes très heureux de t’accueillir à la maison et tu peux rester aussi longtemps que tu le souhaites !
Arrivée devant sa voiture, Chiara fouilla à nouveau dans son sac et en sortit une petite boîte qui lui servait de cendrier pour y mettre son mégot. C’était ce genre de détails qui me faisait me dire que j’étais bien arrivée en Suisse.
Après avoir déposé mes deux sacs dans le coffre, je montai à bord de l’Audi avec un sourire en coin.
— Tu as encore changé de modèle ? Tu l’as gardée combien de temps déjà, la dernière ?
— Deux ans et c’est bien suffisant. Celle-là est tellement mieux.
— Ça reste une voiture, quoi…
— Ma chérie, tu dis ça parce que tu n’as jamais eu la tienne ! D’ailleurs, est-ce que tu sais toujours conduire depuis tout ce temps ?
— C’est une bonne question…
Alors qu’elle sortait du parking, son visage se fit plus sérieux.
— Vincent a essayé de m’appeler à plusieurs reprises…
Je me crispai sur mon siège et attendis que mon amie finisse sa phrase. Mais lorsque le silence se fit insoutenable, je la relançai :
— Et ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— J’ai dit qu’il avait tenté de m’appeler, pas qu’il avait réussi. Il peut le faire autant de fois qu’il le veut, je ne répondrai pas.
Le silence se fit dans l’habitacle et je posai ma tête contre la fenêtre pour observer le paysage. Nous longions le lac. Ce début de mois de mai était ensoleillé et je devinais quelques courageux braver la fraîcheur de l’eau pour faire du paddle. Rien que d’y penser un frisson me parcourut l’échine. J’attendrai un temps presque caniculaire pour que l’envie de me baigner dans le lac me prenne. Et encore, je verrai bien.
— Alors, qu’est-ce que tu comptes faire de ces premières vacances depuis... Depuis combien de temps déjà ?
— Depuis six ans, je crois, avouai-je du bout des lèvres.
— Six ans, déjà ? Mon Dieu, Julie, je suis bien contente que tu te sois enfin réveillée. Et donc, au programme ?
— Honnêtement, je ne sais pas vraiment… Je n’ai pas un sou de côté, comme tu dois t’en douter.
— Ma chérie, qu’est-ce que je t’ai toujours dit ?
— « Ne sois jamais dépendante d’autrui. Garde ta liberté par tous les moyens », récitai-je.
— Exactement !
— J’ai l’impression de me réveiller d’un long rêve, tu sais. Ce genre de rêve où il t’arrive des trucs, mais où tu es juste spectatrice, où tu ne maîtrises rien de ce qui se passe…
— Oui, mais maintenant, tu te prends en main. Et c’est le plus important.
Je lui souris avant de rediriger mon regard vers le bord du lac, le cœur léger pour la première fois depuis longtemps.
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