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Le Millième Pin
Florie Darcieux
18 €
YOUNG ADULT
CHAPITRE 1
Deux. À l’arrêt de bus ce matin, la logique aurait voulu que nous soyons deux. Deux lycéens qui attendent le bus dans un village perdu aux confins des Landes. Un futur élève de Seconde, fin prêt pour son premier jour, aussi engoncé dans ses certitudes que dans son jean, et moi, suffisamment aguerrie pour pouvoir me payer le luxe d’un air légèrement blasé.
Eh bien, non. Ce matin nous serons trois, et la façon dont mon pied gauche s’acharne sur les quelques blocs de caillasse qui se détachent du trottoir ne laisse guère planer le doute sur mon supposé flegme. Nous serons trois, car bien que Tatie Milie ne cesse de me répéter le contraire, on ne donne pas le bac à tout le monde dans ce pays, ou du moins pas à Lui. Quoiqu’en l’occurrence on puisse parler de circonstances atténuantes pour expliquer son échec inattendu. Enfin, j’imagine. Mais peu importe, ce n’est pas mon problème.
Lorsque j’aperçois le bus qui vient vers nous, nous ne sommes pourtant encore que deux. L’espoir, si régulièrement foulé aux pieds depuis quelques mois, renaît. Et si son père l’avait expédié loin d’ici ? Un bruit de moteur V6 stoppe net mon envolée. Il ne manque plus qu’un crissement de pneus et le tableau sera complet. Il n’y a pas à dire, les Devaux ont toujours eu le sens du spectacle, et cela bien avant que le sort ne s’abatte sur eux. Je détourne le regard et fais face au bus, malheureux contrechamp de la mise en scène parfaite que viennent de nous offrir Étienne Devaux et son fils adoré. Derrière les vitres qui n’ont pas eu droit à un nettoyage de rentrée, les visages dégoulinants de compassion de mes supposés camarades s’agglutinent. Étrange comme le malheur magnifie les nantis, quand il est un puissant repoussoir sur les plus insignifiants.
Je monte dans le bus encore à moitié vide et mesure toute ma chance d’habiter quasiment au bout de la ligne, dans ces marges pas tout à fait hostiles à plus d’une demi-heure du lycée. Les quelques minutes de sommeil perdues chaque matin m’importent peu à cet instant. Seule compte la perspective de pouvoir me trouver une place à l’abri des regards. Pas au fond bien sûr, où les têtes familières que j’entraperçois ne me permettront jamais d’avancer, car cela va sans dire, c’est son territoire. Je ne me mettrai pas davantage devant. Erreur de débutant : bien trop voyant, même pour une néo-paria de mon espèce, ce serait un suicide social instantané, une désintégration sur l’autel des castes du bus de ramassage scolaire.
Le meilleur compromis vite identifié, je me faufile vers une des places de la contrée du milieu, l’allégresse du Hobbit en moins. Au moment où je commence à croire que mes compagnons de route ne m’ont pas remarquée, l’imperceptible bruissement des premiers chuchotis s’élève derrière moi, immédiatement suivi par la première attaque de la journée :
— Hé hé ! Mais c’est Édith, dites donc, lance un Terminale aussi boutonneux que perspicace. Ça va ton père ? Pas encore repassé son permis ? Il te trimballe en voiturette de Jacky ou bien ? Sinon, tu comptais faire la conduite accompagnée ? Ben t’es mal barrée !
J’entends à peine le concert de rires gras et niais qui suit, car je sais qu’il vient de monter, ce qui me coupe toute possibilité de riposte. Ce n’est pas que je manque de répartie ; c’est simplement qu’il s’agit de Martial Devaux. Après tout, mon père a tué sa mère. Et que je ne veuille pas y croire n’y changera rien. Désormais, plus personne ne m’écoute. Alors, autant se taire.
*
Pour être tout à fait honnête, je n’aurais jamais imaginé devenir cette espèce d’apatride mutique, peu à peu bannie de tous les cercles, condamnée à me replier dans ces limbes archétypes d’un mauvais teen movie : les places du bus sous cordon sanitaire, le mouroir du CDI entre midi et deux, le couloir déprimant de l’administration pendant les pauses… Je pourrais faire une cartographie de tous ces repaires d’intouchables, tant j’y traîne mes guêtres depuis l’année dernière. Non que je ne me sois jamais pensée au-dessus de tout ça, mais plutôt parce que j’ai toujours fait ce qu’il fallait pour éviter les ennuis : pas trop grande gueule sans être franchement neuneu, tout sauf une bombe mais plutôt bien dans mes baskets. Je pensais m’être fabriqué l’armure idéale contre les embrouilles, 100 % pur jus de normalité, garantie zéro aspérité.
Mais c’était sans compter la fin tragique d’Élise Devaux, fauchée en plein vol par, selon votre point de vue, l’implacable fatalité ou mon père, chauffeur routier de son état. La vindicte populaire fut sans appel. En quelques mois, je l’ai vu tout perdre : son emploi, ses amis, sa dignité.
Alors quand comme ce matin, Martial Devaux pose lourdement son regard sur moi, permettez-moi de ne pas y voir celui autrefois si chaleureux de sa mère, mais plutôt l’immense vide qui a littéralement mangé les yeux de mon père.
Et je n’ai même pas honte. Mon seul regret est de ne pas avoir compris à temps combien j’étais privilégiée. Une mère aux abonnés absents, un horizon qui, faute de réel potentiel financier, se limitait déjà aux frontières du département ; sur le papier, difficile de dire que j’étais bien née. Grossière erreur, dont je ne me rends qu’à présent compte. Je ne sais pas bien ce qu’avoir conscience de tout ça aurait changé. Pourtant, j’ai la tenace impression que si cela avait été le cas, je n’aurais jamais lâché prise quand elle est partie. Trop tard pour ma mère, dirons-nous. Mais hors de question de laisser mon père s’enfoncer à son tour dans la nuit. Après tout, et même si Tatie Milie me tuerait pour la mettre ainsi hors-jeu, ce n’est pas comme s’il restait grand monde à mes côtés.
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