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Le Serment Écarlate

Camille de Decker

25 €

FANTASY FF

PACTE DE SANG

L’alcôve n’était séparée du reste de la salle que par un paravent de bois ajouré dont les motifs floraux projetaient sur le mur des ombres découpées. À mesure qu’il s’en approchait, James Calter distinguait une silhouette immobile et indifférente au tumulte environnant.
Elle était assise de biais, un pied posé sur le rebord d’un tabouret, le coude appuyé sur le dossier de sa chaise, une coupe de samshu à la main. Une assiette de poisson séché et légumes marinés reposait intacte devant elle. Son autre main, fine, mais marquée de cicatrices anciennes, jouait distraitement avec une pièce d’or et un chapeau sombre cachait son visage.
Hung Faa.
Ou du moins celle que les légendes nommaient ainsi.
Elle ne leva pas la tête lorsqu’il pénétra dans l’alcôve et se contenta de l’accueillir avec un sourire amusé au coin des lèvres.
— Lieutenant, dit-elle en anglais, d’un ton posé qui ne trahissait ni surprise ni hostilité. Vous en avez mis du temps.
Il s’arrêta net. La voix de la jeune femme était claire, grave sans rudesse, et parfaitement maîtrisée.
— J’ignorais que vous parliez ma langue.
— Je parle toutes celles qui m’enrichissent.
Elle leva enfin les yeux vers lui. L’un était noir et l’autre d’un étrange marron clair presque jaune.
Les yeux du diable, pensa-t-il sans montrer la moindre surprise.
Elle portait une veste sombre à la coupe masculine, ceinte à la taille, et ses cheveux noirs étaient retenus en un chignon bas qui dégageait son visage. Aucune parure ostentatoire, si ce n’est quelques bagues aux doigts, aucun signe extérieur de pouvoir. Et pourtant, tout en elle respirait l’autorité.
James inclina légèrement la tête, geste à mi-chemin entre la politesse et la reconnaissance du danger.
— Capitaine.
Ce simple mot lui racla désagréablement la gorge. Le prononcer à un pirate était une chose qui le dégoûtait, mais le prononcer à une femme pirate… voilà qu’une colère sourde, mâtinée de l’outrage porté à une morale bienpensante, lui tordait l’estomac.
— Asseyez-vous, lieutenant. Vous attirez déjà assez l’attention comme cela.
Il obtempéra et le bois grinça sous son poids.
Un court silence s’installa durant lequel chacun jaugeait l’autre. Toutes les légendes que James avait entendues, et qu’il n’avait prises que comme de simples croyances locales de peu de foi prenaient vie sous ses yeux. L’immortelle capitaine Hung Faa était assise en face de lui, souriante, sûre d’elle et, bien que ses traits soient marqués par les années passées en mer, rien en elle ne trahissait l’âge vénérable qu’on lui prêtait – soit plus de trois fois le sien.
— Vous savez pourquoi je suis ici, commença-t-il.
— Parce que votre amiral n’a pas envie d’apparaître en public dans un lieu où l’on fume l’opium qu’il prétend contrôler.
Une ombre passa sur le visage du jeune officier.
— Nous ne contrôlons rien. Nous structurons.
Un sourire fugace effleura les lèvres de la pirate.
— Voilà un mot très… britannique.
Elle but une gorgée de son verre avant de le faire délicatement glisser sur la table en bois et de repousser légèrement l’assiette entre eux.
— Un petit creux, lieutenant ? À moins que vous n’ayez soif ?
— Non, merci. Je ne suis pas là pour manger… capitaine.
— Alors, parlez.
James inspira. Il avait répété son discours toute la journée. Pourtant, face à elle, les mots lui semblaient soudain plus lourds.
— Un bal sera donné dans deux semaines à Macao. Plusieurs familles de négociants y seront présentes. Portugais et britanniques.
— Je ne fréquente pas les bals.
— Cette fois, vous le ferez.
Elle ne répondit pas immédiatement. Son regard glissa vers la salle, puis revint sur lui. Elle se contenta ensuite de lui sourire pour l’inviter à continuer.
— Une jeune femme sera présente. Fille aînée d’un négociant influent. Très influent. Sa capture provoquerait un déséquilibre… utile.
— Utile à qui ?
— À l’Empire.
Elle laissa échapper un léger souffle.
— Toujours l’Empire, n’est-ce pas ?
Il serra la mâchoire, mais poursuivit.
— Vous n’êtes pas étrangère aux tensions actuelles. Les cargaisons sont surveillées. Les inspections se multiplient. Certains hommes d’affaires commencent à parler de restriction, de limitation. De moralité.
— La moralité est un luxe de vainqueur.
— Justement. Nous ne comptons pas perdre.
Le silence retomba, plus dense, et Hung Faa se redressa légèrement.
— Vous me demandez… de l’enlever ?
— Nous vous offrons une opportunité.
Elle pencha la tête.
— Vous m’offrez surtout de devenir la cible de toutes les puissances présentes dans cette rade.
— Pas de toutes. Pas de la plus puissante d’entre elles.
Il glissa la main à l’intérieur de son manteau et en sortit un document scellé. Le cachet de cire portait l’empreinte officielle de la Royal Navy.
— Une lettre de protection. Signée. Elle garantit que tout navire arborant le pavillon de votre flotte ne sera ni inspecté ni poursuivi par la flotte britannique dans ces eaux. Pour une durée de… disons… suffisante.
Elle ne tendit pas la main.
— Et en échange ?
— Vous prenez la jeune femme. Vous la gardez en vie. Vous attendez nos instructions.
— Vous voulez faire pression sur son père.
— Nous voulons rééquilibrer les négociations.
Elle le fixa longuement.
— Et si je refuse ?
— Alors vous continuerez à naviguer dans des eaux où nos canons patrouillent de plus en plus et dont les instructions seront… de plus en plus ciblées, si j’ose dire.
Elle sourit, cette fois franchement.
— Voilà le vrai langage du Britannique dans toute sa splendeur.
Il soutint son regard.
— Nous pouvons aussi fermer les yeux.
— Sur quoi ?
— Sur certains de vos échanges. Certains ports. Certaines cargaisons qui ne figurent sur aucun manifeste officiel.
Le sourire de la pirate disparut et elle réduisit un peu plus l’espace qui la séparait du lieutenant Calter.
— Vous me proposez donc l’immunité partielle, l’indifférence sélective et la promesse de détourner vos navires ailleurs, le tout contre une jeune femme qui n’a probablement jamais quitté le salon de son père.
— Je vous propose un accord entre personnes réalistes.
Hung Faa observa le lieutenant comme on examine une carte marine : pour y déceler les récifs invisibles.
— Vous êtes jeune.
— Mais suffisamment clairvoyant pour comprendre que l’ordre établi n’est qu’une illusion.
— Et suffisamment naïf pour croire que vous pouvez le manipuler.
Elle tendit enfin la main vers le document, brisa le sceau et parcourut les lignes. Son regard s’arrêta sur la signature.
— Vous avez l’aval de votre supérieur.
— Oui.
— Et lui a l’aval de Londres ?
— Il a l’aval de la nécessité.
Elle replia le parchemin avec soin.
— Cette jeune femme… pourquoi elle ?
James hésita une fraction de seconde.
— Parce que son père hésite.
— À propos de l’opium.
— À propos de loyauté.
Elle posa le document sur la table.
— Et si je décide de la vendre à un autre ?
— Alors vous perdrez cette protection.
— Peut-être gagnerai-je davantage.
— Alors vous serez traquée.
Un silence plus lourd que les précédents s’installa entre eux. Cette fois, il ne relevait plus de la simple prudence, mais d’un calcul partagé.
Hung Faa reposa lentement la lettre sur la table.
— Vous savez ce que vous risquez en venant ici, lieutenant ? demanda-t-elle d’une voix plus basse.
— Oui.
Elle secoua légèrement la tête.
— Non. Si cet accord venait à être découvert, ce ne serait pas seulement votre carrière qui s’achèverait. Ce serait un scandale. La Royal Navy traitant avec des pirates pour nuire à des négociants ? Vos supérieurs y perdraient la face. Londres y perdrait l’autorité morale qu’elle prétend défendre.
Il soutint son regard, sans ciller.
— Nous n’avons jamais prétendu être moraux.
— Vous prétendez être supérieurs, rectifia-t-elle.
Un silence.
— Et moi ? reprit-elle. Si la guilde apprend que je me laisse instrumentaliser par des officiers britanniques, je ne suis plus une capitaine indépendante. Je deviens une auxiliaire. Une mercenaire à la solde d’un Empire étranger. Ma réputation serait plus fragile qu’une jonque en pleine mousson.
Elle le détailla longuement.
— Vous me demandez donc de mettre en péril ma position… pour servir vos intérêts.
— Nos intérêts se rejoignent, répondit-il calmement.
— Peut-être. Mais s’ils divergent, je serai seule à en payer le prix.
Il inspira.
— Nous ne parlerons jamais de cet accord. Il n’existe pas. Officiellement, vous agirez seule. Nous réagirons trop tard.
Un pli infime barra le front de la pirate.
— Vous êtes certain que vos supérieurs accepteront d’« arriver trop tard » ?
— Ils accepteront ce qui les arrange.
Elle eut un léger sourire, presque admiratif.
— Voilà une réponse plus honnête.
Elle l’observa encore avant de prendre un bout de poisson séché. Elle le mâcha sans cesser de le fixer puis reprit :
— Je sais qui vous êtes, lieutenant James Calter. Vous avez versé du sang sur le Yangzi. Et maintenant, grâce à vos galons, vous avez le privilège d’envoyer d’autres hommes se salir les mains à votre place.
— Je ne me dérobe pas, répliqua-t-il d’une voix contenue. Je choisis le terrain.
— Toujours cette illusion de maîtrise.
Elle se leva avec lenteur et l’air autour d’elle sembla se tendre.
Le jeune homme fut surpris de sa taille pour une Chinoise, mais plus encore de l’aura qui s’échappait d’elle et gonflait l’espace comme un vent invisible.
— Le père de cette jeune femme, dit-elle, m’a trahie il y a trois ans. Il a dénoncé l’un de mes relais à Canton pour sauver un contrat avec vos compatriotes. Trois hommes sont morts. Pas des matelots anonymes. Des hommes qui avaient juré sous mon pavillon.
Le regard de James vacilla une fraction de seconde.
— Je savais qu’il vous avait nui.
— Il m’a amputée, corrigea-t-elle froidement. Votre lettre me protège de vos navires. Votre silence me protège de vos inspections. Et votre besoin me donne une fenêtre d’action.
Elle se retourna pour lui faire face.
— Mais si je découvre que vous m’avez menti, si je comprends que vous avez l’intention de me trahir, de me livrer à la vindicte des marchands ou à la colère de la guilde une fois votre objectif atteint…
Elle s’approcha, si près qu’il distingua la fine cicatrice qui entaillait son arcade sourcilière.
— Alors ce ne seront pas vos canons qui me poursuivront. Ce seront mes hommes. Et je ne vous laisserai ni tribunal ni explication en représailles.
Il ne détourna pas les yeux, quoiqu’un étrange froid sec lui eût saisi la nuque – celui des nuits en mer, pensa-t-il, sans trop y croire.
— C’est entendu.
— Très bien, lieutenant Calter, sourit-elle tout à coup comme s’ils venaient d’échanger quelques amabilités. Je viendrai à votre bal.
Il la fixa, étonné de son revirement.
— Vous acceptez ?
— J’accepte, parce que votre Empire m’offre une brèche. Et parce que ce marchand doit apprendre que certaines dettes ne s’effacent pas avec de l’argent.
Elle récupéra la lettre et la glissa dans la doublure intérieure de sa veste.
James demeura un instant immobile, puis fouilla de nouveau dans son manteau.
— Il y a autre chose.
Elle s’arrêta.
Il lui tendit un second feuillet, plus modeste, plié en quatre.
— La description.
Elle le déplia sans hâte.
— Fille aînée. Dix-huit ans. Éducation anglaise. Cheveux blonds, port altier…
Son regard s’arrêta sur la dernière ligne.
— « Porte en permanence une perle montée en pendentif. Ne s’en sépare jamais. » Une coquetterie ?
— Un bijou familial, répondit-il. D’après nos informations, c’est un cadeau de son père et elle n’est jamais parue sans depuis des années. C’est un signe distinctif sûr.
Hung Faa releva lentement les yeux vers le jeune lieutenant. Son expression ne trahit rien, mais un éclat, très fugace, s’était durci dans son regard.
— Une perle, répéta-t-elle.
Elle replia soigneusement le feuillet et le conserva avec l’autre document.
— Très bien. Je saurai la reconnaître.
Son ton était redevenu neutre, presque léger.
— Dites à votre amiral que la mer sera agitée dans deux semaines.
— Je lui dirai que le vent tourne.
Un éclat passa dans ses yeux.
— Le vent ne tourne que pour ceux qui ignorent les courants, lieutenant.
Elle se détourna et disparut derrière le rideau menant à l’arrière-salle.
James resta un instant immobile, puis réalisa qu’il retenait son souffle. Un sentiment de malaise lui tordit le ventre, tandis qu’il soupçonnait, sans le comprendre vraiment, que le véritable danger ne résidait ni dans la réaction des marchands ni dans les murmures de la guilde, mais dans la présence discrète d’un détail qu’il venait peut-être de sous-estimer.
Une perle.

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