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Les Prémices du Mal
Damien Mauger
17 €
FANTASY
PROLOGUE
Dans l’étroite pièce qui servait de chambre, seule la flamme d’une bougie consumée éclairait le visage ridé du vieil homme couché dans son lit. S’il ne voyait guère son ventre se gonfler et se dégonfler au rythme monotone de sa respiration, le jeune garçon assis sur l’unique chaise aurait pu croire que son grand-père avait enfin succombé à l’âge. Non, le vieil homme se contentait de rêver– un beau rêve, espérait-il. Depuis quelques semaines, son grand-père dormait bien souvent. Sa mère lui avait expliqué qu’il était grandement fatigué, et que sa maladie l’épuisait plus encore – une maladie incurable, qui ne manquerait pas l’emporter un jour ou l’autre.
Le vieillard, presque chauve maintenant, finit par ouvrir des yeux bruns pochés et remua faiblement sous les couvertures qui le maintenaient au chaud. Le garçon se leva aussitôt de sa chaise pour s’asseoir sur le matelas.
— Grand-père, tu vas bien ?
Celui-ci soupira, puis rit doucement.
— Ce n’est rien, mon petit. Un simple cauchemar, vestige de mes souvenirs les plus anciens.
— Ton passé de Chevalier-Mage ?
Il hocha la tête et regarda le petit droit dans les yeux.
— Apporte-moi de l’eau. Tu seras un ange.
— Tout de suite, grand-père.
Le garçon s’en fut aussitôt dans la cuisine, où sa mère devait déjà préparer le dîner. Le vieil homme se redressa péniblement et regarda dehors par la seule fenêtre. La nuit était tombée ; les étoiles brillaient, sous le couvert d’un croissant de lune.
Il ferma les yeux et poussa de nouveau un long soupir éloquent de fatigue. Il se frictionna les joues, chassant les sinistres images qui se bousculaient dans son esprit. Chaque nuit, il faisait le même rêve, dans lequel tous ses anciens frères d’armes, dont plus aucun n’était encore en vie, mouraient sous la lame de leurs ennemis. Cette guerre avait fait nombre de victimes, décimant une grande partie de la nation humaine gratifiée des prodiges de la Magie – des pouvoirs élémentaires qui avaient réussi à repousser l’envahisseur et avaient apporté la paix à laquelle les hommes aspiraient. Une paix durable, loin de cette guerre que les hommes ne connaîtraient plus, espérait-il.
Son petit-fils revint, les bras chargés d’un plateau sur lequel reposaient un broc rempli d’eau, un gobelet ainsi que du pain e ncore chaud et fumant. Il se rassit sur le matelas, remplit le gobelet et le tendit. Le vieillard l’éclusa d’une traite et en quémanda encore. Le garçon, tout joyeux, versa de l’eau dans le godet une seconde fois et lui offrit en même temps une tranche de pain.
— Mère réclame que tu manges, grand-père.
— Et elle a raison, s’éleva une voix derrière lui.
La prunelle des yeux du vieil homme venait d’entrer : sa benjamine, mariée à un brave. Grande, fine, avec de longs cheveux châtains qui cascadaient jusqu’au milieu du dos, une mèche juste au-dessus de ses yeux verts, elle était vêtue d’une simple tunique étroite grise, serrée à la taille par une ceinture de tissu. Lorsqu’il était tombé gravement malade, la famille n’avait pas hésité à le prendre sous son aile.
— Mange, père. Tu as besoin de prendre des forces.
Le vieil homme savait qu’il n’avait pas le choix et croqua un bon morceau de la miche, sous le regard satisfait de sa fille. Elle ressemble tant à sa mère, pensait-il bien souvent.
— Le dîner sera prêt d’ici une demi-heure. Repose-toi encore un peu, puis je viendrai t’aider. Oricle, laisse-le tranquille et viens m’aider.
— Mais mère, je veux rester avec grand-père !
— Ne discute pas, petite canaille ! Ton père va bientôt rentrer du champ et il aura sûrement une faim de loup. Alors viens m’aider à terminer le repas.
— Bon, très bien, bougonna le jeune garçon. À tout à l’heure, grand-père Odo !
Ce dernier lui sourit et se reposa contre les coussins avant qu’une vilaine quinte de toux ne l’assaillît. Lorsqu’il retira sa main de devant sa bouche, il regarda le sang qui couvrait sa paume. Cette maladie le tuerait, il n’était pas dupe. Elle l’accompagnait depuis des années mais s’était bien aggravée ces dernières semaines.
De nombreux médecins étaient venus à son chevet, ainsi que de soi-disant Mages-Guérisseurs, de véritables charlatans aux honoraires honteux. Néanmoins, personne n’avait été capable de le soigner. Cette infection était incurable. Longtemps avait-il cru qu’il succomberait de l’épée de ses ennemis. Mais il remerciait les dieux de toutes ces années passées aux côtés de sa famille et des gens qu’il aimait. Il n’en avait jamais tant espéré à vrai dire, et surtout pas de fonder une famille, envie contraire à la philosophie que l’on imposait aux soldats de sa catégorie. Un jour, pourtant, le roi l’avait détaché de son service, rompant le lien de féodalité suprême. Il avait ainsi pu rencontrer une belle dame, deux fois plus jeune que lui, et engendrer deux filles. L’aînée vivait aujourd’hui avec son mari et ses quatre beaux enfants loin d’ici. La cadette, celle qui l’avait recueilli, n’était pas moins heureuse. C’était la consécration d’une vie de Chevalier-Mage qui, deux décennies auparavant, relevait encore de l’utopie.
Il essuya sa main rougie avec le chiffon qui reposait toujours sous ses coussins, puis nettoya ses lèvres. Le sang avait longuement été son quotidien, presque un compagnon. Combien de litres en avait-il vu couler, et ce bien souvent de sa propre lame ? Nombre de corps avaient été écharpés par les vicissitudes de la guerre, de la violence, les rejetons des forces du Mal contre lesquelles il avait voué sa vie. Le sang hantait ses nuits, tout comme les cadavres – tant de ses compagnons que de ses ennemis. Quant à la guerre, elle avait laissé de nombreuses marques sur son corps. Il ne comptait plus les cicatrices qui l’enlaidissaient, ni le nombre de fois où la Magie l’avait rafistolé. Un jour, il avait même manqué de perdre une jambe, lorsqu’une énorme flamberge avait dévoré la moitié de sa cuisse gauche. Mais il chérissait toutes ses blessures. Plus que tout, il était fier de ce qu’il avait accompli durant ces nombreuses années de bons et loyaux services à Sa Majesté !
Voilà qu’il somnolait maintenant. La fatigue prenait à nouveau le dessus, en accord avec la maladie qui rongeait lentement chaque partie de son corps. Les guérisseurs lui avaient dit que la Magie ne pouvait pas le sauver. Il en avait alors conclu que cette dernière était sûrement responsable de son état. Il l’avait tant utilisée, et ce tout au long de sa vie. Elle l’avait toujours accompagné, depuis sa toute jeune enfance. La Magie était innée ; on ne pouvait l’acquérir. Moult hommes avaient tenté de la posséder par diverses incantations, par d’autres Mages, par des potions ou les dieux seuls savent quoi d’autres encore, et en avaient payé le prix : des corps atrophiés, s’ils n’en étaient pas morts. Les dieux ne pardonnaient pas ces actes. Ils gratifiaient les hommes de ces merveilleux dons uniquement s’ils étaient légitimes à leurs yeux. Quels étaient les critères de ces sélections ? Odo n’en savait rien, mais il avait souvent remarqué une transmission héréditaire. Il était ainsi très rare qu’un nouveau-né possédât des pouvoirs si ses ancêtres n’en avaient jamais eus ; et si tel était le cas, alors ses dons étaient très faibles et ne se développaient que très peu.
Bien que possédant des pouvoirs, les Mages n’étaient pas forcément les plus respectés. La Magie faisait bien souvent peur aux simples mortels, et les Mages qui s’étaient perdus dans ses abysses noirs y étaient pour beaucoup. Ces hommes s’étaient révélés fervents ennemis des Chevaliers-Mages du roi, à l’instar des créatures de la nuit qu’ils avaient dû chasser. Cette Magie noire était couramment appelée « Érèbe », du même nom que celui du Seigneur du Mal, car d’aucuns affirmaient que cette immondice – frère du roi des dieux – avait enfanté la Magie noire pour se venger de son exil imposé. Peu d’hommes s’y plongeaient, mais lorsqu’ils le faisaient, en accomplissant l’Acte Impardonnable, ils devenaient extrêmement dangereux, autant que les monstres délétères.
Oricle revint à son chevet et le secoua légèrement. Odo tourna la tête vers lui et ébouriffa gentiment ses cheveux.
— Grand-père, il est temps de manger. Père ne va pas tarder, et mère dit que tu as besoin d’une grosse nuit de sommeil.
— Et elle a raison, fit de nouveau cette dernière en apparaissant son tour dans la chambre. Allez père, lève-toi.
Doucement mais sûrement, le vieil homme se mit debout, marcha lentement jusqu’à la table dans la cuisine et s’affala sur la chaise en soufflant bruyamment. Ce modeste exercice l’avait vidé de son énergie et ses poumons le brûlaient sauvagement. Dire que jadis, il était capable de parcourir des dizaines de lieues des jours d’affilée avec ses frères d’armes pour rejoindre le combat sans même ressentir un essoufflement. La vieillesse est laide !
S’il devait bien s’avouer une chose, c’est que sa fille le gâtait toujours pour le dîner. La famille n’était pas très pauvre non plus, mais elle peinait bien souvent à joindre les deux bouts. Or, chaque repas était succulent et bien garni. Viande ou poisson, légumes, fruits et pain : le vieil homme ne manquait de rien.
— Commence, grand-père, l’invita Oricle. Père ne va pas tarder.
Dans son assiette patientaient déjà une cuisse de poulet ainsi que des carottes et des champignons chauds. Odo mangea l entement, non seulement parce qu’il peinait à mastiquer mais aussi parce qu’il attendait le retour de Salvin. Son gendre travaillait plus de dix heures par jour dans les champs du suzerain. Et depuis quelques mois, une nouvelle bouche s’était ajoutée.
Quelque vingt minutes plus tard, le grand et massif Salvin entra, maculé de terre. Il salua tout le monde, embrassa subrepticement sa femme et monta rapidement pour se nettoyer et se changer. Lorsqu’il redescendit, il était tout propre, habillé d’une jolie tunique brune relâchée. En présence d’Odo, il prenait soin d’avoir toujours l’air présentable. Les deux hommes s ’appréciaient beaucoup. Salvin vint embrasser son fils sur les joues, lui caressa le crâne et embrassa de nouveau, mais plus franchement, sa moitié. Ainsi assemblés, Odo ne pouvait qu’admirer la belle petite famille qui lui succédait. Oricle ressemblait à son père mais avait les yeux verts de sa mère ainsi que son nez ciselé. Il fera un très beau garçon, j’en suis sûr.
Durant le repas, Salvin raconta sa journée, répéta les quelques nouvelles qu’il avait pu entendre de ses compagnons de travail ainsi que des commères du village frontalier. L’une d’entre elles fit particulièrement rire Odo lorsque son gendre leur raconta qu’un boulanger jurait sur les dieux d’avoir vu un dragon survoler le village deux heures avant l’aube alors qu’il se rendait à son atelier. Oricle demanda aussitôt plus de détails, mais son g randpère lui affirma que les dragons n’étaient qu’un mythe inventé detoutes pièces.
— Laisse-les aux romanciers du folklore ! Ce ne sont que des créatures qui fermentent dans l’imaginaire des gens et enrichissent la mythologie autour des dieux et de la Magie, s’emporta Odo, amusé par la déception de son petit-fils. D’ailleurs, il vaut mieuxqu’ils ne soient pas réels ! Nous, pauvres mortels, ne pourrions alors rien contre eux.
— Odo, ne soyez pas si pessimiste, répliqua Salvin en pouffantallègrement. Les Mages comme vous parviendraient sûrement à venir à bout de ces bêtes et à sauver les gens. J’en suis sûr.
Le vieil homme se contenta de sourire. Repu, il remercia sa fille et son gendre pour le repas, souhaita une bonne nuit à tous etdemanda à son petit-fils de le raccompagner dans sa chambre.
— Pas trop longue l’histoire, d’accord ? entendit-il sa fille r éclamer.
— Allons, Callirhoé, laisse donc Odo raconter ses histoires à son petit-fils, fit gaiement Salvin. Oricle aime tellement ça !
— Mais après, il…
Odo ferma la porte de sa chambre pour laisser les époux se disputer en aparté sur ce redondant sujet. Oricle l’amena jusqu’au lit et le coucha sous les couvertures.
— Merci, mon petit. Que ferais-je sans toi ?
— Allons, grand-père, tu es encore très fort pour ton âge.
— Fut un temps où j’étais bien plus fort que cela. Ça me semble si éloigné, aujourd’hui. Une éternité…
— Ton temps de Chevalier-Mage ? J’aurais beaucoup aimé te voir dans ton armure avec ton épée. Tu devais être très beau.
— Tous mes frères et mes sœurs d’armes étaient magnifiquesainsi cuirassés. D’autant plus à cheval.
— Tu crois qu’un jour, moi aussi je pourrai devenir un Chevalier-Mage ?
— Il te faut pour cela avoir manifesté tes premiers dons. La Magie, mon petit. Tu ne peux devenir Chevalier-Mage sans elle.
— Allons, grand-père, je suis ton petit-fils, alors je possèdela Magie. Elle ne s’est juste pas encore montrée, c’est tout.
Odo sourit. La Magie s’était pour la première fois
involontairement manifestée chez ses deux filles vers huit ans. Lui-même avait mis le feu à une table à ses six printemps sans le vouloir. Oricle avait maintenant sept ans. Il était donc encore temps que la Magie se montrât.
— Oui, j’en suis sûr. Comme ta mère ou ta tante, elle viendra au moment propice. Et alors, si le jeune et fringant roi Wulfoald, du haut de ses quarante ans, décide de conserver la Seconde et la Troisième Gardes, tu pourras devenir un Chevalier-Mage. Sinon, il te restera la Première Garde, au service étroit de Sa Majesté.
— Les Trois Gardes ! fit le petit, les yeux pétillants. Est-ildifficile de les intégrer ?
— Tout dépend de tes dons et de ta volonté. Pour la P remière, il te faudra faire montre de persévérance et de bonté. Pour la Seconde, la Magie seule pourra t’aider. Enfin pour la Troisième, c’est plus compliqué, car il te faudra avoir effectué ton service ausein de la Seconde pour espérer l’intégrer un jour. Mais là encore, seuls les plus puissants Chevaliers-Mages y parviennent.
— Toi, tu y es arrivé, pas vrai, grand-père ?
— Oui, mais ce fut très difficile. J’ai dû longuement m’entraîner pour finalement l’intégrer à trente ans. Je n’y suis restéque dix ans avant que le roi ne me propose, ainsi qu’à mes frères et sœurs d’armes, de vivre ma vie et de couper le lien de féodalité lorsque vint enfin la paix.
— Alors moi aussi, j’y arriverai !
— J’en suis persuadé. Bien, que veux-tu que je te raconte aujourd’hui ?
— La Grande Guerre, grand-père. S’il te plaît !
— Encore ? J’ai dû te la narrer au moins cent fois.
— Oui, mais c’est ma préférée ! Et puis tu y as participé. Tu as vaincu les ennemis de l’Humanité. Grand-père, tu la racontes si bien !
— Fort bien. Viens, installe-toi.
Le garçon sauta aussitôt sur le matelas et se blottit dans lesbras que son grand-père lui offrait. Celui-ci fit alors appel à sa mémoire, à ses souvenirs les plus anciens et les plus importants, à la fois les plus cruels et les plus beaux qu’il lui avait été donné de conserver. La Grande Guerre… La plus grande épreuve de toute sa vie !
— La Grande Guerre, que les Chevaliers et les anciens finirent par appeler la Daimonomakhía, littéralement le « combat contre les Démons » en ancien langage, eut pour théâtre les terres désolées que l’on nomme les Abîmes Engloutis, commença-til. Sur cette longue plaine, antique parcelle du grand continent central d’Ishvard, aujourd’hui arrachée et offerte à la mer, se confrontèrent les deux plus puissantes armées que le monde ait jamais connues.
» À l’est, débarqués de la mer sur leurs grandes trières deguerre, s’agglutinaient des êtres immondes, fruits des entrailles pourries du Mal, que l’on nomme « Démons ». On pouvait en distinguer trois types : les premiers n’étaient que des fantassins lourdement armés ; les seconds étaient pourvues de dons m agiques, issus de l’Érèbe maudit, pourtant peu développés mais qui leur permettaient de jouir, en plus de leur habilité à l’arme blanche, d’une plus grande puissance d’attaque ; enfin les troisièmes, Mages « démoniaques » qui demeuraient toujours dans les lignes arrières, supervisaient toutes les autres créatures, commandaient à l’aide de l’Érèbe et unissaient leurs forces afin d’éradiquer l’Humanité dece monde. Tous ces Démons étaient dirigés par le fils de l’antique Empereur, lui aussi rendu plus puissant par les dons de l’Érèbe. L’Empereur n’était guère présent lors de la Grande Guerre. Un pleutre, qui se contentait d’envoyer ses légions à la bataille plutôt que de nous affronter en personne. Je ne te décrirai pas lephysique de ces Démons, car, encore aujourd’hui, ils hantent mes cauchemars. Sache simplement qu’ils ne ressemblent à rien de ce que tu as déjà pu voir.
» À l’ouest, unis sous la bannière du roi Wulfoald II le Conquérant, se tenaient les soldats des Trois Gardes. Jamais n’avait-on vu une si grande armée humaine rassemblée en un même lieu. Contrairement à l’Empereur couard, Sa Majesté nous commandait au combat, parée d’une magnifique armure d’un noirde jais, sa grandiose épée Espoir au côté, avide de sang e nnemi. Bien que l’apparence des Démons pût nous horrifier, nous restâmes impavides, car nous savions que les dieux étaient de notre côté. Forts de notre Magie et de notre maîtrise de l’épée, nous ne pouvions perdre.
» Lorsque sonna le cor de la charge, alors que les deux a rmées se lançaient l’une contre l’autre, l’orage se mit à gronder, la pluieà tomber dru, le vent à souffler. Le ciel souffrait de cette bataille, le Soleil de Notre Seigneur le Roi des dieux se camouflait, maisnous ne faiblissions pas. La pluie nous aveuglait, le sol devenu boueux engloutissait les sabots de nos chevaux, mais nous étions plus déterminés que jamais.
» Le fracas des épées et des boucliers ne tarda guère à retentir dans les plaines. Le chaos s’empara de la bataille. Mon épée virevoltait en tous sens, mon bouclier bloquait les armes de mes ennemis, ma Magie fulgurante éliminait les plus faibles. Toutefois, les prémices de la Grande Guerre furent à la bonne fortune de nos ennemis car, bien plus nombreux que nous, ils réussirent à nous repousser. Par ordre de notre roi, nous nous repliâmes. Les Mages s’activèrent à dresser des rideaux de feu pour empêcher les Démons de passer. Les plus téméraires furent brûlés dans les flammes, maisce fut sans compter sur les fidèles de l’Érèbe qui vainquirent lefeu. Nos archers tirèrent leurs traits, une véritable pluie décimant les huit premières lignes. Les Mages s’assemblèrent, fusionnèrent leurs pouvoirs et déclenchèrent les foudres qui désintégrèrent les survivants. Nombre de Démons furent ainsi éliminés, et très vite il sembla à l’Humanité que le triomphe était à portée de main.
» Malheureusement, une multitude de sortilèges démoniaques furent lancés et beaucoup de mes camarades succombèrent sous mes yeux. S’ensuivit alors le combat de la Magie contre l’Érèbe, la quintessence même de la guerre éternelle du Bien contre le Mal. Notre volonté, notre détermination, notre amitié et notre amour les uns pour les autres firent que nous réussîmes à prendre l’avantage. Usant de leurs lances, les soldats de la Première Garde enfoncèrent les lignes ennemies plus amplement encore ; usant de nos épées, nous tranchâmes ceux qui churent. Les Démons reculèrent, tant et si bien qu’ils se retrouvèrent acculés au bord de la falaise. Derrière eux les attendait la mer déchaînée, et quelques vagues emportaient déjà les plus proches. Courage et passion, p atience et force : chaque Démon tomba sous le coup de nos glaives. Enfin, il ne resta plusque le laquais-commandant de l’Empereur et une trentaine de ses sbires. Couards autant que leur souverain, ils s’enfuirent à bord de leurs trières, en dépit de la fureur de la mer. Unis, nous regardâmes six des sept navires couler, tandis que le dernier disparaissait à l’horizon.
» Est-il un jour parvenu à destination ? Jamais nous ne le saurons. Car dès lors que la Daimonomakhía se fut achevée, l’Empereur et ses forces ne se manifestèrent jamais plus.
Le garçon avait déjà entendu ce récit des centaines de foiscertes, mais jamais il ne se lassait des images qui se façonnaientalors dans son esprit.
— Crois-tu que l’Empereur puisse revenir un jour, g rand-père ? Crois-tu que les Trois Gardes et le roi soient contraints d’affronterde nouveau les forces du Mal pour sauver l’Humanité ? Il ne s’est jamais montré, mais…
— Seuls les dieux pourraient nous le dire. Je suis n éanmoins sûr d’une chose, mon petit : si l’Empereur venait à nouveau affronterl’Humanité, alors les soldats des Trois Gardes le repousseront, encore et toujours, pour qu’enfin le glaive de l’un d’entre euxtranche le cou de cette immondice née de l’Érèbe.
— Je l’espère, grand-père.
— Moi aussi, mon petit. Moi aussi.
La porte s’ouvrit alors et Callirhoé passa la tête à travers l’embrasure, le sourire aux lèvres.
— Oricle, il est temps de laisser grand-père se reposer. Tu le verras demain. Toi-même tu as besoin d’une bonne nuit de sommeil.
— D’accord, mère, dit-il avant de se tourner vers Odo, de l’enlacer tendrement et de lui embrasser la joue. Merci, grand-père. Dors bien. Àdemain.
— À demain, mon petit. Que le Bon Dieu des Songes teberce.
Le garçon, tout sourire, rejoignit sa mère.
— As-tu besoin de quelque chose, père ? s’enquit
Callirhoé.
— Non, ma chère enfant. Va donc dorloter ton fils. Je te souhaite une bonne nuit.
Sa fille lui sourit et referma la porte.
Le vieillard soupira, toussa effroyablement et ferma les yeux. Il eut une tendre pensée pour tous ses frères et sœurs d’armes morts au combat, ainsi que les autres qu’il n’avait jamais eu la chance de revoir.
Le sommeil vint finalement le trouver.
Cette nuit, alors que la cire de la bougie fondait et que la flamme se consumait enfin, Odo, le légendaire dernier combattantde la mythique Daimonomakhía, poussa son ultime souffle.
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