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Les Ténèbres de l'Hiver

Damien Mauger

24 €

FANTASY

PROLOGUE

Finalement, Nuntius dégueula par-dessus le bastingage bâbord.
— Mazette, pour l’coursier attitré des îles du sud, z’êtes franch’ment une p’tite nature, m’sieur l’messager !
Le jeune nauséeux, à peine vingt-six hivers passés, se garda bien de répondre au capitaine venu autant se gausser de lui que s’assurer de son état – après tout, il avait la formelle obligation de le surveiller –, car il savait pertinemment que sa réponse serait accompagnée d’un autre flot brûlant et baveux. Alors, il cracha une énième fois hors du navire et se contenta de lui sourire bêtement. Était-il répréhensible de souffrir le mal de mer ?
En soi, le capitaine n’avait guère tort. Quelle idée qu’un tel mal le frappât, alors qu’il était chargé d’une mission des plus importantes : remettre au gouverneur d’Aurland toutes les provisions fournies en traversant l’ouest de la mer Gelée sur le brick yshgrevien. À dire vrai, Nuntius n’avait eu que peu de fois l’occasion de monter à bord d’un vaisseau, et ce, jamais au-delà d’un simple cabotage pour rallier plus facilement les îlots qui composaient l’archipel sud-ouest de Boréalis. Une occasion qu’il n’escomptait pas réitérer après être rentré en son village.
La traversée, pourtant, était loin d’être désagréable : s’il faisait froid à l’extérieur par les frimas de cet hiver qui s’annonçait plus glacial encore que ceux de ces vingt dernières décennies, la mer restait calme et le temps clément. Le Goémon, quant à lui, était un solide brick construit par les charpentiers d’Yshgreva dont le savoir-faire n’était plus à légitimer. La mer Gelée était souvent recouverte d’épaisses formations de glace, mais le Goémon était muni d’un redoutable éperon dont le capitaine avait maintes fois fait la démonstration à son passager ; les canons à barillet, situés à bâbord comme à tribord, à la proue comme à la poupe, avaient manifesté leur efficience en réduisant en miettes les quelques icebergs. Les gaillards du vaisseau prenaient un malin plaisir à les utiliser, et chaque coup tiré était accompagné de francs éclats de rire de l’intégralité de l’équipage, dont le rendement valait bien la coquette solde que leurs mains calleuses empochaient par traversée.
Bref, le voyage s’actait sous les meilleurs auspices, si ce n’était pour l’estomac de Nuntius.
— Combien… Combien de temps nous reste-t-il avant de…
Nuntius se tut pour se pencher derechef par-dessus le bastingage. Respirant bruyamment, il conservait les yeux rivés sur la surface de la mer et ses éclats de glace afin d’apaiser autant que possible son nouvel élan de nausées.
— Si tout s’passe bien, on s’ra à quai dans moins d’un jour, répliqua le capitaine yshgrevien. Mais mon p’tit doigt m’dit qu’le circuit s’f’ra plus compliqué qu’prévu.
— Que vou-voulez-vous dire ?
— R’gardez à douze heures, m’sieur l’messager. Les nuages grossissent comme une pute en cloque. Et la gueule qui z’ont m’revient pas. Noirs comme la Nuit, froids comme la Mort. Pour sûr, ça annonce qu’une foutue chose : la tempête !
Nuntius leva les yeux et vit l’amoncellement de cumulonimbus, dont la noirceur n’augurait effectivement rien qui vaille. La perspective de souffrir une tempête pour sa toute première traversée en pleine mer acheva de le faire renarder une énième fois.
Ô dieux cruels, ayez pitié de moi !
Il s’essuya fébrilement la bouche et tâcha de se redresser autant que faire se peut. Inspirant à pleins poumons, tremblant de pied en cap, il lâcha le bastingage.
— N’y a-t-il pas moyen de… de contourner cette tempête ? Ou de la devancer ? s’enquit-il avec espoir.
— On peut rien cont’ les caprices d’Thalas, m’sieur l’messager. Tout c’qu’on peut faire, c’est essayer d’dompter l’enfant d’putain avant qu’y nous becte.
» J’vous conseille d’profiter d’l’air frais tant qu’vous l’pouvez. Dès qu’les premières gouttes tomb’ront, carrez-vous dans la soute et n’en bougez plus. J’pas b’soin d’un mollasson sur mon pont qu’le vent ou les vagues emport’ront. Vot’ survie est ma priorité, foi d’Valerius ! Alors tâchez pas d’rester dans mes guiboles.
» Z’aurez qu’à prier les dieux qu’on s’en sorte tous sains et saufs !

Thalas ne fit aucunement montre de miséricorde.
Giflant à n’en plus finir le pont et son équipage qui s’affairait, le vent cingla les voiles et les rafales de pluie furent bientôt accompagnées par la grêle. Le capitaine Valerius, pourtant, ne se laissa pas effaroucher par les calamités du dieu de la Mer, et ce fut avec une férule à toute épreuve qu’il commanda ses hommes, tenant de mains de fer le gouvernail qui ne cessait de vouloir tourner plein bâbord.
Des tempêtes, il en avait connu plus qu’à son content ; mais rares étaient celles qui lui avaient laissé un souvenir impérissable. Car combattre le vent, la pluie et même les grêlons n’était clairement pas une nouveauté pour son équipage. Que la foudre frappât soudainement le nid-de-pie, grillât instantanément le gabier pour le faire chuter et s’éclater sur le pont tel une patate trop cuite, puis enflammât le grand-mât, ça, c’était cependant une autre histoire !
— Éteignez c’putain d’feu ! gueula-t-il.
Une dizaine d’hommes se mirent aussitôt en mouvement et jetèrent des seaux crasseux remplis d’eau salée sur les flammes qui, avec le concours de la pluie drue, furent rapidement étouffées.
La foudre ne toucha pas une autre fois le navire, et seules les voiles finirent par se déchirer sous l’effort du vent.
La tempête ne dura en réalité guère longtemps, de quoi échauffer le sang des matelots et de leur capitaine qui, couillu et hilare, s’esclaffa envers le ciel, lui présentant son majeur gauche tout dressé de fatuité.
— C’est tout c’que t’as, Seigneur des Albatros ?
Celui-ci, heureusement, ne répondit rien.
En fin de compte, amusé par l’exubérance du capitaine, il s’était montré miséricordieux.

Lorsque la tempête se tut et que la mer cessa d’ébranler tout quidam, Nuntius était en nage, les yeux rougis par les nombreuses larmes et la gorge brûlante par les glaires. Bon sang, il avait cru mourir au moins vingt fois, tant il avait été ballotté dans tous les sens ! Dehors, les cris avaient mêlé leur partition aux roulements du tonnerre, et le grouillot avait même perçu la voix du capitaine qui avait ordonné, il en était certain, d’éteindre le feu. Allait-il donc brûler vif ? En pleine mer ? Quelle ironie, quelle moquerie des dieux était-ce là ?!
Curieux de nature, Nuntius obéit cependant au commandement du capitaine et ne bougea pas de la soute tant qu’on ne vint pas le chercher. Ce fut un matelot à moitié édenté qui se manifesta, l’incitant d’un geste à le suivre. Nuntius, déglutissant un coup, se releva et, cahin-caha, monta sur le pont. Il inspira là un grand coup et vit aussitôt les voiles du navire complètement éventrées, ainsi que les résidus du nid-de-pie. Des hommes se chargeaient déjà de les rafistoler, mais la tâche s’annonçait pour le moins ardue et fort longue. Puis, il posa le regard sur une toile de jute qui recouvrait archaïquement ce qui ne pouvait être qu’un corps, en attestait la pointe d’une semelle de cuir qui dépassait et un bout de doigt noirci. Le jeune coursier fit immédiatement la liaison entre l’état du grand-mât et le cadavre : il ne pouvait s’agir que de celui du gabier. Y avait-il d’autres morts à décompter, corps emportés par les rafales et perdus dans la mer ?
— M’sieur l’messager, v’nez là ! le héla le capitaine depuis le gouvernail.
Nuntius le rejoignit, la bouche brûlante de questions.
— Capitaine Valerius, est-ce que…
— Mazette, la tempête a été costaude ; mais, comme disait ma vieille tantine, « plus d’peur que d’mal » ! C’pendant les voiles sont foutues, il nous faut les r’coudre. C’qui prend du temps, comme vous l’imaginez.
— Oui, je… m’en suis douté. Combien de jours serons-nous bloqués ainsi en mer, capitaine ?
— J’dirais jusqu’à potron-minet, si les gars bossent c’te nuit. Et bien sûr, nous d’vons procéder à l’oraison funèb’ d’not’ frère tombé, en confiant son corps à la mer G’lée. Le pôv’ gars s’est fait griller la couenne, pour sûr !
Un jour, se répéta en lui-même Nuntius. Bien. Je m’attendais à pire. Même si le gouverneur Gunder sera mécontent du retard occasionné.
— Ne risquons-nous pas de subir une autre tempête, capitaine ?
Il ne s’imaginait pouvoir en supporter une autre de sitôt, ni même pour le restant de ses jours, de quoi achever de le convaincre de ne jamais réitérer une traversée en haute mer.
— Croyez-en mon expérience, m’sieur l’messager : comme la foudre, une tempête n’frappe jamais deux fois l’même navire.
Cela, néanmoins, ne répondait pas à la question. Et Valerius ne semblait pas décidé à l’éclairer sur un tel risque.
C’est décidé, et que les dieux m’en soient témoins : jamais plus je ne foutrai les pieds en pleine mer !
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