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Nolan Arindel et l'Urne de Thanas
Nicolas Soulages
18.5 €
JEUNESSE
1. IL ÉTAIT UNE FOIS
Vous est-il déjà arrivé de vivre une scène étrange ? Une porte qui claque sans raison, un objet qui disparaît, un bruit venu de nulle part ? Parfois, il s’agit d’un simple oubli ou hasard. Mais parfois… la réalité est volontairement déformée. Un événement étrange devient une légende, un autre un conte. L’histoire qui suit vous paraîtra irréelle, mais je vous en laisse juger.
***
Mademoiselle Anna Grant connaissait bien ce sujet. Elle avait déjà été témoin de nombreuses scènes inhabituelles, volontairement modifiées pour ne pas alarmer les Terriens. L’ignorance et la différence suscitent souvent des peurs inutiles et des crises, comme cela s’est produit jadis au cours de l’Histoire de l’humanité.
Ce mercredi-là, Anna allait de nouveau être témoin d’une réalité arrangée. Elle vivait à Montdragon, une petite bourgade du sud de la France, et comme chaque semaine, se rendait au marché du village. Petite, légèrement ronde, ses cheveux auburn rangés sous une charlotte blanche, elle dégageait un optimisme simple, sans fard. La promenade matinale, sous un soleil doux de début d’été, lui réchauffait la peau et l’esprit. Sur la place de l’église, des stands en tout genre l’attendaient. Elle remplit rapidement son panier : œufs, pain, saucisson, et même les premières cerises de la saison.
La journée semblait ordinaire à Montdragon, hormis une agitation inhabituelle parmi les villageois. Anna remarqua vite les chuchotements et s’approcha prudemment. Elle devait redoubler de vigilance : Micelle, une femelle campagnol qui ne la quittait jamais, était cachée dans son panier et se servait de ce dernier comme moyen de transport. Un tel rongeur n’était pas le bienvenu chez les Terriens, et s’il était découvert parmi les fruits et légumes, cela pourrait mal tourner.
Anna, que la vie de la commune n’intéressait d’habitude pas plus que ça, fit mine d’inspecter la qualité des tomates et des radis exposés sur l’étal du maraîcher, juste à côté de deux villageoises en pleine discussion.
— Oh ! Mais comment une telle chose a pu se produire ?
— Je n’en sais rien ma pauvre, mais Roger me disait ce matin qu’ils avaient fait évacuer tout le bâtiment. Il y avait même des hélicoptères, imaginez-vous. Des hélicoptères ! Et l’armée aussi est intervenue, expliqua la seconde avec un fort accent chantant.
— Et les enfants, savez-vous s’ils vont bien ?
— Apparemment oui, seuls ont été touchés les puéricultrices, les éducateurs… Seulement les adultes, quand on y réfléchit. C’est insensé !
— Boudu ! Les bouts d’chou n’ont pas été trop choqués, quand même ?
— C’est justement ce qui est surprenant : les enfants sont ressortis avec un large sourire aux lèvres en baragouinant devant les gendarmes des choses incompréhensibles, tout comme les employés. Très bizarre, cette histoire ! Très bizarre ! Encore un coup du gouvernement, pour sûr … ou de la télévision ! Franchement ! On verra bien ce qu’ils en diront ce soir au journal de vingt heures.
— Bon, le principal est que tout ceci se soit terminé sans blessés. Mais quand même, comment ça a pu arriver ?
Anna en avait assez entendu et s’éloigna. Si cet évènement faisait autant jaser, la presse et les médias devaient également en faire mention. Le journal local, qu’elle décida d’aller se procurer, lui donnerait à coups sûrs plus de détails, bien qu’elle se doutât déjà de sa nature véritable. Cet évènement, trop atypique pour être le fruit du hasard, ressemblait fort à un camouflage. Une fois l’hebdomadaire en main, elle parcourut l’article et le commenta à Micelle :
— Il y a eu du grabuge hier, mon amie.
La femelle campagnol se redressa pour l’écouter.
— Il est écrit en première page : « La Folie s’empare de l’orphelinat Baudaire ». Je sens que ça va être intéressant ! Ne crois-tu pas ?
En réponse, Micelle haussa ses frêles épaules.
— Voyons la suite de l’article… « En fin de journée hier soir, l’orphelinat Baudaire a été évacué… L’origine de l’incident reste indéterminée… semble être dû à une fuite de gaz… Les employés en contact avec le gaz… réactions hallucinatoires… sortis effrayés… hurlant des phrases insensées… "Ils sont vivants", "Ils sont partout", "Aidez-nous", "Que fait la police ?"… La gendarmerie enquête encore sur cette curieuse affaire… les enfants ne semblent pas avoir été victimes de violences… sont restés sereins, souriants, voire enthousiastes ».
Anna se tourna alors vers Micelle.
— Alors ? Est-ce que cela te paraît vraiment « terrien », tout ça ?
La petite campagnol secoua la tête : elle n’en croyait pas un mot. Elle tournoya ensuite sur elle-même pour former avec ses pattes la lettre « A », comme si elle se préparait à sauter d’un plongeoir.
— C’est exactement ce à quoi je pense. Allez, rentrons maintenant, sinon on va se faire disputer, s’amusa Anna.
Elle plia le journal et le rangea dans son panier en osier. Une fois l’église contournée, Anna repartit en direction de la maison de l’impasse des Portes-Hautes, où elle exerçait la fonction de gouvernante.
La demeure, bâtie depuis si longtemps à l’entrée de Montdragon que nul ne savait depuis quand exactement, était pour certains du XIXe siècle, pour d’autres bien plus ancienne. De hautes grilles, dissimulant maison et jardin, culminaient à une vingtaine de mètres. Deux chimères ailées et cornues, sculptées avec soin, trônaient sur les colonnes de pierre. Le portail, orné de symboles étranges en fer forgé, semblait purement décoratif aux yeux d’un profane égaré. L’austérité du lieu, presque lugubre, alimentait les rumeurs d’habitants affirmant avoir vu les chimères bouger. Le jardin, clos de hauts murs en briques rouges envahis de mousse et de lichen, offrait un écrin de verdure au domaine.
Anna Grant fit son entrée dans l’impasse et le grincement typique de rouages engourdis par la rouille retentit. Les chimères en pierre ouvrirent les yeux par enchantement et se redressèrent à son passage. Par politesse, Anna leur fit un signe de tête, puis les créatures de pierre reprirent leur position d’origine et les grilles se refermèrent. Toujours avec ce même crissement de métal, le lierre en fer forgé se remit à serpenter et verrouilla à nouveau les vantaux.
L’atmosphère qui régnait dans le jardin était bien différente que celle imaginée depuis l’extérieur. Anna, éclairée par le soleil de midi, marcha quelques mètres le long d’un gazon minutieusement tondu, sur lequel quelques haies avaient été taillées en forme d’animaux. Micelle regagna l’allée de gravillons et disparut dans un des murs de la maison. La gouvernante fut alors rejointe par son collègue, le majordome de la maison : Kilton Carter. Toujours très élégant et travaillant sur le domaine depuis de nombreuses années, Kilton était un gentleman au physique émacié et au crâne dégarni, très sympathique du moment que l’on respectait le protocole et la bienséance. D’ordinaire il attendait tranquillement Anna sur le perron, mais cette fois-ci il se hâta dès qu’il la vit et la rejoignit dans l’allée devant la bâtisse.
— Mademoiselle Grant ! Vous voilà enfin ! Diantre, où étiez-vous passée ? Habituellement, vous mettez moins de temps, non ?
— Pas que je sache, Monsieur Carter. Que se passe-t-il pour que vous soyez si tendu ?
— Chity vient d’apporter une lettre qui vous est destinée, dit-il. Elle provient de… l’Archileum.
Kilton tendit le bout de parchemin à Anna, stupéfaite de cette missive scellée par un ruban rouge et un cachet de cire - une lettre A en or auréolée d’une couronne. Une fois qu’elle eut décacheté l’enveloppe, la gouvernante en lut le contenu à haute voix.
Dame Anna Grant,
Par suite d’un évènement inattendu dans le monde visible, l’enfant de Blancheline et Adriel Arindel a été retrouvé. Après mûre réflexion, il a été décidé en haut lieu de vous confier la garde et l’éducation de l’enfant jusqu’à ses treize ans. Notre arrivée est prévue dès ce soir, lorsque la première étoile apparaîtra dans le ciel crépusculaire de Montdragon.
Sorciennement vôtre,
Sa Haute Excellence, Sir Chairl Delaube.
Anna leva vers Kilton des yeux emplis d’émotion.
— Je ne sais pas quoi dire…, murmura-t-elle.
Kilton lui non plus n’en revenait pas.
— Comment ont-ils bien pu faire pour le retrouver ? C’est un miracle.
— Je n’aurais jamais pensé avoir une telle responsabilité un jour. Je ne suis pas la plus qualifiée pour une telle mission. Madame aurait dû le leur dire.
— S’ils vous ont choisie, c’est qu’à leurs yeux vous êtes la plus digne et la plus apte. Je suis sûr que Madame est allée en ce sens, la rassura Kilton Carter.
Le visage d’Anna rayonnait de joie, tandis que le majordome poursuivait :
— Personnellement, je serais incapable de m’occuper d’un enfant. Je ne sais pas ce que ça mange, ni combien de fois par mois il faut le laver…
La jeune femme étouffa un rire et sortit un mouchoir de sa poche pour s’essuyer les yeux, humidifiées par l’émotion.
— Il faut que je commence les préparatifs immédiatement, annonça-t-elle en renouant son tablier et en réajustant sa charlotte.
— Je vais vous aider. Ce qui est certain, c’est que vous pouvez être fière de cet honneur que l’on vous fait.
***
Anna traversa le grand salon jusqu’à la cuisine, l’esprit encore troublé par le bouleversement à venir. Après s’être rafraîchie, elle prépara la maison pour son nouvel hôte. D’un placard près de l’évier, elle sortit un étrange objet, y versa de l’eau et quelques mouches mortes glissées d’un sachet plastique. L’objet en question était une sorte de mobile en fer, avec deux petits réservoirs orientés vers le bas. C’est cette mangeoire très particulière, qui n’existait pas dans les commerces terriens, qu’Anna alla placer dans le hall de la maison. Quelques secondes plus tard, une chauve-souris vint s’y accrocher pour se nourrir et s’abreuver.
D’un air amusé, la gouvernante regarda quelques instants la petite créature avant de rejoindre son collègue.
— M. Carter, vous souvenez-vous de l’âge que doit avoir l’enfant aujourd’hui ?
— Hmm… Si je ne me trompe pas, il doit approcher les trois ans, répondit-il avec sérieux.
— Bien, alors nous avons du pain sur la planche !
Les deux seuls habitants de la maisonnée ne chômèrent pas. Kilton meubla la chambre d’un lit, d’une armoire, d’un bureau et d’étagères, tandis qu’Anna s’attelait à sécuriser la bâtisse. Certaines pièces ou même bibelots devaient être cachés aux yeux de cet enfant pour son bien. Une fois fait, elle s’en retourna vers la cuisine où Kilton avait sorti les ingrédients pour préparer un ysea-cake, un toutousucré et même des beignets de mintetouille.
— Mais que faites-vous donc, M. Carter ? s’étonna-t-elle en le voyant s’affairer.
— Eh bien, je sortais de quoi faire de bons desserts pour ce soir. N’aurais-je pas dû ? répondit-il innocemment.
— Voyons, il ne connaît rien à notre monde, rappela-t-elle d’une voix douce. Ce n’est pas avec ces plats que nous pourrons lui faire plaisir, du moins pas pour le moment.
Kilton s’arrêta net.
— Oh, vous voyez ! Je serais incapable de m’occuper d’un enfant, déduisit-il légèrement vexé. Bien, bien ! Pensez-vous que des desserts traditionnels terriens feront l’affaire alors, même si, entre nous, ils sont bien moins bons ?
— M. Carter… Je pense que ce sera parfait, lui sourit-elle tendrement. Moi, j’aime beaucoup les desserts terriens vous savez.
Ainsi, la gouvernante, aidée du majordome, se mit aux fourneaux. Crêpes Suzette, tarte au citron meringuée et cerises fraîchement achetées le matin même seraient au menu. De plus, Anna s’évertua à rendre la future chambre de l’enfant plus agréable. Quelques peluches et un vieux train de bois qu’elle avait trouvé en rangeant le grenier agrémentèrent la pièce. Une fois que tout fut accompli, elle se tint prête à accueillir les invités.
Accompagnée du majordome, elle se posta sur le perron alors que les dernières lueurs solaires s’éteignaient, plongeant le jardin dans le crépuscule et le silence. Seuls, le chant des grillons et le coassement des grenouilles osaient troubler la nuit. Comme une bougie que l’on allume, la première étoile jaillit dans le ciel.
— Ils ne devraient plus tarder maintenant, supposa Anna, impatiente, en tortillant ses doigts.
Tous les parents le savent, élever un enfant, c’est un sacré chamboulement et surtout de grandes responsabilités. Votre vie est liée à celle de ce petit être incapable de se débrouiller seul. Qui plus est, le jeune garçon dont Anna allait avoir la charge n’était pas n’importe quel enfant !
Soudain, la voix spectrale et monotone de la sonnette Voxine perça la quiétude du jardin et son écho se répandit dans toute la maison :
— Viiiiisiteurs, le dôme traversé, viiiiisiteurs…
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