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Phénix
Florie C.
24 €
DYSTOPIE
PROLOGUE - LE JUGE
Année 2079,
Cinq ans plus tard.
Il y a une trace noire sur le parquet. Je crois que c’est la mienne. Je frotte avec la semelle de ma basket sur le sol, mais la marque reste incrustée. Deux personnes sont assises en face de moi, elles m’observent. Je m’arrête, gêné, et pose mon pied sur la trace pour la cacher. Je leur souris, mais ça ne les détend pas. Il y a une tension lourde dans la pièce. Elle pèse si fort sur nos épaules qu’on se tient tous un peu voûtés. Eux deux et moi. Depuis des heures. Sans bouger. Osant à peine respirer tant on aurait peur de déranger des gens qu’on ne connaît même pas.
Je lance un regard circulaire autour de moi. J’ai attendu si longtemps que je connais déjà tout par cœur, mais mon cerveau ennuyé refait le tour. Il compte et recompte le nombre de lattes en bois du parquet, puis les traces de peintures qu’on devine à certains coins de murs, les moulures au plafond. La pièce est sobre et propre… impersonnelle. Ça correspond bien à l’image que je me fais d’eux. Il y a une rangée de chaises. Ce matin, elle était remplie de personnes voûtées, comme nous trois. Elles ont défilé les unes après les autres. Chacune à leur tour. Toujours le même rituel. Un nom qu’on sortait de la liste. Quelqu’un se levait et passait une lourde porte, rouge et imposante. Le battant se refermait. Parfois, ça durait cinq minutes. Parfois, plus d’une heure. Peu importe. Le rituel continuait. La personne sortait, son dossier sous le bras, et était exhortée vers une autre pièce. Le manège se poursuivait.
Personne n’a parlé. C’est toujours le cas, d’ailleurs, bien que nous ne sommes plus que trois à attendre. La personne en face de moi a un épais dossier sur les genoux. Celle d’à côté, deux ou trois feuilles qui se battent en duel. Moi, je n’ai rien. Hormis un prénom, celui qui justifie ma présence ici.
La porte rouge s’ouvre, nous nous redressons sur nos chaises. Le battement de mon cœur s’accélère, si bien que je ne sais même plus si je souhaite que ça soit mon tour. Une personne avance dans la salle d’attente, la liste dans les mains. Une femme âgée, portant un tailleur gris et épais pour se protéger du froid de cet hiver tenace, un chignon rassemble ses cheveux noir charbon, aucune mèche rebelle ne s’y échappe. Son dos est bien droit, lui donnant un air étriqué, et ses yeux parcourent la feuille. Aucune expression particulière ne la traverse. Pour elle, ce n’est rien d’autre qu’un nom parmi les autres qu’elle aura prononcé dans une journée parmi les autres.
— Aimé ?
Je me relève, les deux autres se replient, dos voûtés et regards baissés vers le sol.
— Suivez-moi.
Je marche dans ses pas. J’ai les jambes endolories d’avoir été trop longtemps dans la même position. J’essaie de ne rien laisser paraître. Je tire sur ma chemise pour lisser les plis du vêtement. J’ai enfilé les plus beaux habits que j’ai pu trouver pour avoir l’air convaincant.
Nous passons la fameuse porte rouge, je pénètre dans un grand bureau. Une longue table trône au milieu de la pièce. Les juges me font face. Il y a une chaise devant eux. Ils m’invitent à y prendre place. Je m’assois sans prendre la parole. Eux non plus. Ils continuent de vaquer à leurs occupations, le nez plongé dans leurs papiers, l’air blasés d’être ici. C’est la fin de journée, ils pensent probablement à rentrer chez eux.
La femme au tailleur gris s’approche de leur table. Elle dépose un dossier devant une des personnes qui l’ouvre machinalement. Un homme rond aux cheveux grisonnant. Il feuillette brièvement quelques notes, avant de redresser son regard vers moi. Il m’observe pendant un instant. Le silence est si pesant qu’il me liquéfie. L’homme replonge vers ses notes. Il réajuste ses lunettes sur son nez et prononce mon prénom. Ça réveille ses collègues à côté de lui. Tout le monde me fixe. Je m’écrase dans mon siège, n’ayant absolument aucune idée de ce qu’il va se passer.
— Pourquoi vous tenez-vous devant nous ? demande-t-il.
Il le sait, forcément. C’est écrit juste sous ses yeux. Je suppose que ça fait partie de la mise en scène. Ils veulent entendre ces mots qui les rassurent. Ceux qui leur donnent la puissance de se tenir là devant moi et d’avoir tous les droits sur la suite de l’histoire. De mon histoire. Les hommes aiment le pouvoir, surtout quand ils détiennent celui des autres.
Je me redresse sur ma chaise et prends sur moi, inspirant longuement avant de leur répondre :
— Je viens vous demander de m’accorder la néo-citoyenneté.
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