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S.A.R.R.A. - une Intelligence Artificielle

David Gruson

14 €

SCIENCE-FICTION

LUNDI 16 MARS 2026
TROIS JOURS AVANT LA FIN D’UN MONDE

C’est ma Réalité dissociée
Celle que vous choisissiez
Sans même y penser.

Java Raid, Réalité dissociée

Un tag

« Le Souffleur » s’était caché depuis la veille dans le hall d’un immeuble à l’angle de la rue Réaumur et de la rue de la Banque. Juste avant le couvre-feu. Paulo ne parlait jamais ; d’où son nom de guerre au sein du Mouvement de Résistance contre les Robots (M2R). Il avait déjà accompli des missions bien plus difficiles.
À son actif : dix-sept ASA (assistants de sécurité automatisés) détruits et, surtout, l’élimination du général de Mayeur, le responsable du Mur de Baccarat pendant la crise parisienne. La mission de ce matin-là était nettement moins complexe, mais reflétait la difficulté de plus en plus grande du mouvement à conduire des actions d’envergure.
« Le Souffleur » restait, pour moi, largement mysté-rieux. Il appartenait à la partie de la population qui avait, jusque-là, résisté aux sirènes de PanGoLink et FU-TECH pour l’implantation de puces neuronales. Sa conscience me restait donc inaccessible. Comme à mes débuts, je ne pou-vais donc que procéder à des supputations, à partir d’éléments externes, sans accès à ses émotions et ses sensa-tions.
À 4 h 36, la montre de Paulo sonna. C’était l’heure de la rotation des machines pour rechargement. Le Souffleur prit en main sa bombe de peinture rouge et sortit brusque-ment de sa cachette. Il courut à perdre haleine et, passé l’intersection, put voir les ASA de faction en chemin pour le centre FU-TECH de proximité. Et puis, soudain, devant lui, son objectif : le mur de la Bourse.


Une « boîte à baffes »

8 h 27 : Le président regardait fixement le stylo posé sur son bureau. L’objet était en soi une incroyable incongrui-té. La table de travail en style Louis XV s’accordait parfai-tement avec la majesté du décor élyséen. Un raffinement sans ostentation. Une manière de noblesse mobilière épou-sant la hauteur que voulait se donner la République. Mais ce stylo…
Il était posé là, sur l’appuie-main vert foncé à fin liséré doré. Sans direction nette : ni clairement horizontal, ni fer-mement vertical, ni assurément diagonal. En prolongeant la ligne, il pouvait former le côté d’un triangle dont l’angle supérieur de 48 degrés trouverait sa base à 8,5 du coin su-périeur gauche de l’appuie-main. Aucun rationnel ne sem-blait avoir fondé ce positionnement.
Nulle logique ne pouvait également avoir présidé au choix d’un Bic quatre couleurs comme outil de travail prin-cipal du chef de l’État. Nous étions ici dans le champ de l’affectif. Pas nécessairement refoulé d’ailleurs : tous les éléments disponibles montraient que le président avait eu régulièrement recours à des Bic quatre couleurs au cours de son parcours scolaire puis universitaire. Un outil pratique. Un vecteur de simplification d’un réel devenu quadrichrome. Le noir ou le bleu comme faisceau continu, courant le long d’une rédaction de français, mais aussi comme teinte pour liste de courses tracée au dos d’un ticket de métro avant de descendre au Monoprix de la rue Daguerre. Le rouge pour corriger, censurer, fracturer mais aussi pour dire des mots d’amour. Mais le vert ? Quelle pouvait bien être l’utilité du vert ?
Comme la plupart des utilisateurs de Bic quatre cou-leurs, le président en avait fait un usage anecdotique. Parfois en substitution du rouge pour mettre des annotations dans la marge lorsqu’il corrigeait les copies de ses élèves du cours de finances publiques de Sciences Po Paris. Mais jamais – en tout cas dans les données disponibles – pour dire ce qu’il avait sur le cœur.
Ce paysage dessiné en vert sur le bloc-notes sous en-tête « Le président de la République » constituait donc une forme de première. Au bas de la feuille, une série de stries visait à représenter un herbage. Plutôt une broussaille irrégu-lière que le gazon ras qui se trouvait à l’arrière, en contrebas, du bureau présidentiel. À gauche, un arbre se dressait hors du feuillage. Le branchage se mutait très rapidement – trop par rapport à la longueur du tronc ? – en canopée indistincte. Au milieu du ciel, un trio de « V » plus ou moins ouverts formait un groupe de volatiles sans doute à bonne distance du premier plan. Et puis, en haut à droite, sûrement voulu comme éclatant, mais en pratique ramené à la condition d’un tracé malhabile au Bic quatre couleurs, un gigantesque soleil vert.
Comme il le faisait dans des moments de stress ou de profonde concentration, le président appuyait machinale-ment sur les « enclencheurs » des quatre couleurs, ses yeux se perdant dans le vide vert foncé de son appuie-main. Dans ce genre de circonstances, personne n’osait l’interrompre. Personne, sauf la Première dame ou son conseiller politique le plus proche, Raphaël De Clairbois.
 Il faut gagner du temps. Il n’y a pas d’autre choix. Tu peux retourner la question dans tous les sens mais tu ne trouveras pas de bonne option à court terme.
Espacées chacune de deux silences de trois et cinq se-condes, les trois phrases avaient résonné dans l’air comme de profonds oracles héritiers d’une sagesse multiséculaire. Elles avaient été prononcées par celui que la presse avait rapidement surnommé « la Proéminence grise ». Le conseil-ler n’appréciait guère ce surnom qui faisait référence à son haut front et à ses cheveux d’un gris étonnamment homo-gène et presque scintillant, se rapportant mal à ses quarante-deux ans.
Raphaël avait été de toutes les étapes du parcours du président, de toutes les tactiques, de toutes les négociations. D’abord dans l’ombre, et puis avec le dernier changement de gouvernement, le président éprouva le besoin de ce que la presse appela un « second remaniement élyséen ». Il restruc-tura son cabinet pour le faire monter comme conseiller spé-cial. Au courant de tous les secrets présidentiels, même les plus inavouables, Raphaël connaissait bien sûr mon exis-tence. En lien direct avec le général Marquet, il supervisait également la traque de ma créatrice.
Le président releva les yeux et son regard retrouva progressivement de l’intensité au fil de la démonstration de son conseiller. Celui-ci expliquait qu’« il fallait jouer la sécu-rité sur ce coup et prendre des risques ailleurs ».
Le débat d’entre-deux tours devait se tenir trois jours plus tard et son issue serait sans doute déterminante pour le résultat final du scrutin.
Contrairement à 2022, le président n’arrivait pas réel-lement en position de force. Certes, avec 22 %, il avait viré en tête après le premier tour. Mais son score avait accusé un reflux de cinq points par rapport à l’élection précédente. Avec 19 %, son opposante d’extrême droite, Tempérance Kernel, le talonnait et pouvait bénéficier de reports théori-quement favorables.
L’appel à « jouer la sécurité » dans la dernière ligne de Raphaël de Clairbois était assez paradoxal. En effet, c’était lui l’auteur de la « dissolution présidentielle », une première sous la Ve République, engagée juste quatre semaines plus tôt.
Il avait annoncé que « compte tenu de l’urgence des circonstances », il lui fallait « retourner à la source démocra-tique ». Il annonça donc sa démission avec effet applicable à plus un mois, le temps d’organiser une nouvelle élection présidentielle et de rester en place dans l’intervalle. Comme un dernier coup de dé pour tenter d’inverser des courbes d’intentions de vote mal orientées depuis de plus de trois mois déjà.
La photo sondagière du jour n’était pas flatteuse et tout laissait croire que ce pari osé serait perdu pour le résident et son équipe. Selon le sondage Odoxa, paru la veille, les 12 % du candidat de la droite républicaine se reporterait à 66 % sur la candidate d’extrême droite et les 9 % du candidat dit « souverainiste » à 90 %. Le rapport de forces anticipé pour le second tour s’établissait donc à 51-49 en faveur du prési-dent, soit dans la marge d’erreur.
La dynamique n’était pas bonne : le président avait perdu un point depuis le premier sondage post premier tour. Selon Jean Gausset, éditorialiste vedette sur BFM TV, « sa campagne de sortant peinait à imprimer dans la dernière ligne droite ». Et une inconnue majeure restait à lever : le candidat de gauche radicale qui avait atteint 15 % donnerait-il une consigne de vote ? Dans l’enquête Odoxa, ses voix se reportaient à 55-45 en faveur du président mais avec une très faible fermeté des intentions de vote et une réceptivité assez forte, anticipée à une éventuelle directive donnée pour le second tour.
La candidate d’extrême droite avait, quant à elle, trou-vé un angle de tir avec la question polémique de la semaine : fallait-il répondre favorablement à la demande d’accueil de quinze mille nouveaux réfugiés allemands présentés cinq jours plus tôt par la Chancelière Van der Leyen ? Pour Tem-pérance Kernel, « la coupe [était] pleine » ; la France étant « au bord de l’explosion ».
Odoxa avait testé la question auprès de l’opinion : 70 % des personnes interrogées considéraient qu’il fallait ré-pondre « non » à cette nouvelle demande.
Le président, qui avait toujours soutenu une politique d’ouverture et de solidarité européenne, se trouvait donc, selon son conseiller, dans une quadrature : soit il désavouait sa position historique et perdait en crédibilité, soit il marquait son accord à l’accueil des réfugiés et ouvrait un boulevard à son opposante pour le débat d’entre-deux tours. « Il faut donc faire tourner l’horloge sur cette boîte à baffes et ouvrir un autre front » avait marqué Raphaël De Clairbois à la fin de son « brief », ainsi qu’il aimait à qualifier ce genre de propos de mise en perspective professés à l’adresse du chef de l’État.
Même si le conseil pouvait apparaître avisé, le candi-dat-président se retrouvait en réalité englué dans un piège médiatique. Pendant qu’il hésitait sur la conduite à tenir – attendre ou assumer une position ouverte à l’accueil de nou-veaux réfugiés – les images de BFM TV sur l’écran de télé-vision derrière lui, en mode silencieux, parlaient d’elles-mêmes. Aux vociférations courtoises de Tempérance Kernel – un style bien à elle – succédaient des plans serrés de jour-nalistes en live sur le pont de Kehl à Strasbourg. Les repor-ters se tenaient à quelques dizaines de mètres du Mur de Baccarat, activé précisément au milieu de l’ouvrage d’art. Derrière l’onde électrique, on pouvait deviner les formes des réfugiés se massant à la frontière. La perception de cette masse sombre, compacte, mais indistincte aurait pu per-mettre aux téléspectateurs de conserver une certaine distance si elle n’était entrecoupée de vidéos postées depuis l’Allemagne sur les réseaux sociaux.
Prises en plan serré, ces images donnaient à voir des visages d’enfants épuisés, sans doute par de longues heures de marches au cours des jours précédents. Le plus étonnant, vu le contexte, était la tranquillité de cette foule. Aucun em-pressement, aucun sentiment d’urgence apparent. Au plus près de la frontière s’était organisée une compacité presque protocolaire. Les femmes et les enfants devant. Puis les per-sonnes âgées. Très peu d’hommes étaient visibles, mobilisés ailleurs, au-devant d’un péril que personne ici sans doute n’aurait plus osé nommer.
Pour le président, l’équation était donc claire. Prendre la décision de faire abaisser le Mur aurait ouvert un boule-vard à son opposante, qui plus est compte tenu de l’impossibilité pratique de « digérer » – c’était le mot de Ra-phaël De Clairbois – ces quinze mille réfugiés avec un préa-vis aussi court avant l’élection. Mais attendre faisait douter chaque jour un peu plus de la sincérité de ses sentiments européens depuis longtemps affichés et pouvait affaiblir la mobilisation de son socle électoral le jour du scrutin.
« Et le Libyen ? Tu as des nouvelles du Libyen ? », s’enquit le Président sur un ton inquiet. Depuis plusieurs semaines, Raphaël De Clairbois avait été mandaté pour ap-procher discrètement Ahmed Boukri, Premier ministre libyen et président en exercice de l’Union Africaine (UA). Ce der-nier était en position de force : la crise en Europe avait con-duit de nombreuses entreprises à relocaliser leurs centres de décisions et certaines de leurs capacités stratégiques de pro-duction en Afrique du Nord. Dans ce contexte, les Africains avaient beau jeu de maintenir une position très dure sur l’accueil des réfugiés européens. Dans une interview donnée le 16 janvier au Watan algérien, Boukri avait déclaré : « pendant des années, les Européens nous ont imposé un intolérable compte-gouttes pour accueillir nos réfugiés quand nous étions dans la détresse. Ils peuvent bien attendre quelques mois avant que nous puissions accueillir les leurs. »
Selon des sondages ciblés [réalisés sous l'égide du CEVIPOF], ce point était absolument stratégique dans la dernière ligne droite électorale. Selon des sondages ciblés, celui des deux candidats qui parviendrait à montrer sa capa-cité à infléchir la position africaine renforcerait significati-vement sa crédibilité dans l’opinion publique.
Le conseiller répondit, sur un ton légèrement fuyant, que les démarches s’avéraient « particulièrement com-plexes » mais qu’il y avait sans doute une « dernière carte à jouer ». Sans entrer dans le détail, il évoqua un vieux con-tentieux fiscal à l’encontre de Boukri concernant des im-payés de taxe foncière relatifs à ses deux immeubles du 8e arrondissement. Il indiqua qu’il tenterait « dans la journée » une dernière tentative pour infléchir la position de Bercy sur le dossier.
« Une boîte à baffes… » reprit le président en regar-dant vers les jardins de l’Élysée, avec une intonation, appe-lant, sans aucun doute possible, un long silence subséquent.
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