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Trois Petites Commères

Valerie Clermon

20 €

POLAR/THRILLER

CHAPITRE 1

Après le meurtre de Richard McMalone, une seconde enquête me donna, une trentaine d’années plus tard, l’envie de reprendre la plume. Elle me replongea dans une époque que je croyais révolue, une époque que nous aurions tous préféré oublier.
En 1986, l’affaire de Montpezat secoua le Gard. Elle me frappa de plein fouet, remuant des certitudes que je croyais ancrées en chacun de nous. Cette histoire, peu en connaissent les détails. Encore moins mon implication personnelle. Elle me prouva que rien n’est entièrement blanc ou noir. Tout, y compris nos silences, nos préjugés, nos rancœurs et nos haines, tout est gris.
Je m’appelle Thomas Miller.
Pour mes parents, je suis leur fils adoré.
Pour Camille, je suis l’amour de sa vie – du moins je l’espère.
Pour mes collègues, je suis le flic qui vient du Nord.
Pour le commissaire Jules Latour, je suis son jouet préféré.
Pour moi, je ne sais plus qui je suis.

Nous étions à l’automne 1986. Quelques mois s’étaient écoulés depuis le meurtre de Richard McMalone. Après cette difficile affaire qui avait déplacé les lignes de mes convictions, mon esprit – à la base plutôt manichéen – avait été forcé d’accepter des pensées plus nuancées. Le bien et le mal sont des notions subjectives. De la noirceur des ténèbres peut émerger la lumière, tandis que le bien peut parfois accoucher du mal le plus terrible. Pourtant le doute me harcelait et me posait sans cesse les mêmes questions : avais-je bien fait mon boulot ? Avais-je pris la bonne décision ? Aurais-je dû parler ? Moi qui avais toujours placé la vérité dans le trio de tête de mes valeurs, je devais bien admettre qu’elle ne m’avait apporté aucun réconfort. Dans mon échelle de valeur, le pardon est-il supérieur à la justice ? La question est simple. La réponse, un peu moins.
Au fil des semaines, j’avais fini par retrouver un peu d’assurance. Ces enquêtes plus faciles à mener, ces investigations qui ne déchaînaient pas les passions ni les nuits sans sommeil, m’avaient grandement rassuré. Des histoires d’argent, d’assassinats entre époux pour empocher quelques sous… Pas de questionnement, pas d’ambiguïté, pas d’excuse. Les responsables avaient été arrêtés. Point. La justice pouvait suivre son cours, sans erreur possible, ni faux-semblants.
Heureusement, dans ces moments de doute, Camille avait été à mes côtés et notre amour m’avait empli d’une force que je n’avais jamais ressentie auparavant. Dans ses yeux, j’avais lu toute la foi qu’elle plaçait en moi. Au début, cela m’avait terrifié, puis inquiété, pour finir par m’apaiser. On dit souvent qu’on se définit dans le regard de l’autre. Et ce regard-là m’avait encouragé à me reconstruire. Il m’avait poussé à avoir confiance en mes capacités de jugement, ce qui – il faut bien le reconnaître – est essentiel pour un flic qui veut bien faire son boulot.
Il ne faut pas croire qu’on parvienne à sortir indemne de chacune de nos enquêtes. Je me rappelle cette terrible fois où j’avais été appelé pour constater le décès d’un nourrisson oublié sur le parking d’un supermarché, à l’arrière d’une voiture. Camille avait été à mes côtés pour surmonter les images venues chaque nuit me hanter et surtout, pour m’empêcher de casser la gueule à ce père qui, par négligence, avait tué son enfant. Grâce à elle, j’avais pu admettre que cet homme avait été assez puni. Pour ma part, et jusqu’à la fin de mes jours, je ne pourrais m’empêcher de jeter un coup d’œil anxieux à l’intérieur de chaque voiture en stationnement.
Avec mon aimée lovée dans mes bras, je me surprenais à rêver d’une vie paisible. J’avais déjà feuilleté les annonces des agences immobilières à la recherche d’une petite maison, dans les alentours de Nîmes, peut-être dans un village bordé de champs d’oliviers. Un chien, quelques lapins, des poules, le tout bercé par le chant des cigales. J’avais hâte de m’installer avec elle et, pourquoi pas, d’envisager de fonder notre famille. Durant ces quelques semaines, nous avons vécu l’amour écrit en lettres majuscules.
D’aussi loin que le fil de ma mémoire puisse être tiré, j’ai toujours voulu être père. Pour la plupart de mes amis et collègues masculins, c’était plutôt le contraire. Pour eux, les enfants ressemblaient à une aberration de la nature, à des êtres informes recouverts de chocolat et d’autres substances indéfinissables qu’ils préféraient éloigner de leur quotidien. Du moins jusqu’à ce que leur compagne leur mette le couteau sous la gorge. Ou ailleurs. Pour ceux qui tentaient de résister plus longuement à l’appel de la nature, c’était plutôt le poids des ans qui les décidait à engendrer une descendance. Sans doute pour ne pas finir comme des vieux cons esseulés.
Peut-être mon besoin de paternité venait-il du fait que mon père s’était battu pour être présent dans nos vies. Son amour se mesurait à la force de ses bras qui nous enveloppaient d’affection. Non pas que ma mère ne nous aimât pas, mais à la maison, c’était en général elle qui agitait le fouet. Son grade de colonel la plaçait dans une position dominante vis-à-vis des hommes en général et de son époux en particulier. Mon père, aurait pu s’en offusquer, mais il s’en fichait royalement. Autant que du regard des autres, d’ailleurs.
Là résidait sa plus grande force. À une époque où l’image du père drapé dans son devoir de ramener l’argent à la maison le dispensait d’exprimer une quelconque affection à sa progéniture, lui menait sa barque comme il l’entendait. À bien y réfléchir, c’est cette liberté d’esprit que j’admirais le plus chez lui. Au cours de sa carrière, il s’était arrangé pour éviter plusieurs missions à l’étranger, tandis que ma mère partait des mois durant dans des pays lointains aux noms imprononçables et emplis de mystère pour les enfants que nous étions alors. Dans la boîte aux lettres, nous recevions des cartes postales, griffonnées à la hâte sur un coin de table. Mon père nous expliquait qu’elle devait s’en aller, pour son équilibre tout autant que pour le nôtre. Elle nous manquait bien sûr. Mais il y a plusieurs façons d’aimer. Je me souviens de ses larmes, balayées d’un revers de la main, lorsqu’elle devait nous quitter. Elles nous faisaient comprendre à quel point ma mère se trouvait tiraillée entre sa famille et sa carrière. Je compris vite qu’elle devait s’imposer des défis pour se sentir vivante, tout simplement.
Lorsque j’étais petit, nous habitions au cœur de l’une des enceintes militaires qui jalonnaient le territoire français. Durant ces années ourlées d’uniformes kaki et de bottes cirées, nous avions appris, mon frère Nico et moi, à ne pas trop nous attacher aux enfants que nous rencontrions. Les lieux d’affectation de mes parents changeaient constamment et, les premières années, à cause de leurs horaires atypiques, notre garde fut confiée à des assistantes maternelles, jusqu’à ce que nous fussions assez grands pour nous asseoir sur les bancs de l’école.
Papa trouvait toujours le temps de venir nous chercher, préparait le goûter, aidait aux devoirs. Puis, souvent, il mettait de la musique et nous faisait danser. Mes petits pieds posés sur les siens, nous valsions, pendant que mon frère tentait un rock endiablé.
Maman rentrait plus tard à la maison, en général pour le dîner. Nous avions alors droit à un rapport détaillé sur ses journées bien remplies, un florilège d’anecdotes qui déclenchaient une avalanche de fous rires autour de la table. Elle s’occupait de « décrasser la jeune génération », comme elle le disait souvent. Ce qui consistait à houspiller et à maltraiter les pauvres garçons qui venaient effectuer leur service militaire obligatoire. Je les revois encore, en treillis, redoubler d’efforts à son passage, espérant impressionner leur colonel et peut-être échapper à la corvée de latrines à la brosse à dents.
Ma mère possédait des ressources inépuisables. Tous les jours, elle avalait ses vingt kilomètres et rares étaient ceux qui parvenaient à la suivre. C’est sûrement elle qui m’a donné le goût de la course. Encore aujourd’hui, passée la cinquantaine, elle laissait tout le monde derrière elle.
Mon frangin, Nicolas, avait pu tester son impartialité lors de son année au service de la nation. Longtemps après et certainement jusqu’à la fin de sa vie, il fera son lit au carré et ne sèmera jamais dans son sillage caleçons et chaussettes sales. Contrairement à moi, au grand dam de Camille… J’avais pu échapper à la discipline de fer de l’armée et surtout à son autorité arbitraire. Prétextant une envie irrépressible de voyager – désir que ma mère avait aussitôt compris – je m’étais envolé vers la Guadeloupe grâce à un échange militaire. Mon séjour fut chaud, délicieux et décontracté.
Dans le patrimoine génétique de ma mère s’imprimait une longue lignée de militaires. L’existence de mon grand-père avait été entourée d’une aura de mystère : dès qu’on posait une question, Grand-mère Sophie nous imposait le silence. On murmurait qu’il avait appartenu aux Forces Spéciales. Pour moi, il était Rambo, le baroudeur de la famille, distant et insaisissable. J’ai souvent pensé que c’était pour combler ce vide que ma mère partait en mission, à la recherche de ce père qui ne l’avait pas vu grandir.
Parfois, je me surprenais à envier ce grand-père au passé tourmenté, comme ces personnages de romans d’aventure, à l’enfance torturée. Mais non, j’étais juste… normal. À bien y réfléchir, une enfance heureuse peut représenter un fardeau en soi : elle ne laisse aucun droit à l’échec.
Du côté paternel, c’était plus terre à terre. Papy Albert, ancien gendarme, s’était reconverti en pionnier du bio, et Mamie Jeanine faisait les meilleures tartes aux pommes de la région, de l’univers même. Avec Nico, on passait nos étés à la ferme, à courir après les poules. Une parenthèse hors du temps que nous n’aurions manquée pour rien au monde.
Rambo est parti le premier. Je reste convaincu que son cercueil était vide. Papy Albert l’a suivi, quelques années plus tard, emporté par un cancer du poumon. La ferme a été vendue. Nos grands-mères sont toujours là, entourées de leurs souvenirs.
À présent à la retraite, mes parents coulaient des jours heureux à Avignon, entre piscine, pétanque et barbecue. Ma mère rêvait de petits-enfants. Un cours de rattrapage en quelque sorte, même si elle les encadrerait à sa manière. Une main de fer dans un gant de guimauve. L’image de cette femme débordante d’énergie, prête à se couper un bras avec les dents pour ceux qu’elle aime, me faisait réaliser à quel point le sexe fort n’est pas celui qu’on croit. Oubliez les clichés. Rien n’est aussi contrasté. Tout est gris. Et c’est tant mieux.
À bien y réfléchir, sur le bulletin de mon enfance, mes parents méritaient de bonnes notes. Bien sûr, il leur était souvent accordé l’indulgence du jury, mais je dois avouer que leurs compétences se complétaient à merveille pour nous confectionner un patchwork d'émotions et de valeurs qui nous accompagne encore aujourd’hui. Avec Camille, j’espérais commencer à tisser le nôtre. Mon frère Nico venait d’avoir une petite Élisa, et il me tardait de lui offrir un cousin ou une cousine.
Durant ce mois d’août, avec Camille, nous avons vécu le grand amour, la plénitude absolue.
Puis Camille est partie.
Elle s’en était allée à l’université de Montpellier pour concrétiser son rêve de devenir pédiatre. Des études financées par Clara de Montlisieux – épouse de feu McMalone –, comme une manière d’effacer les horreurs du passé.
Je comprenais son besoin de fuir le drame de sa vie, mais cette distance me pesait. Nous nous connaissions à peine, et déjà le manque s’installait. Elle m’écrivait. Je lui répondais. Sans jamais dire à quel point son absence me rongeait. Je voulais qu’elle soit libre. Et heureuse. Même si mes beaux projets venaient de subir une ellipse de dix bonnes années.
J’avais gardé l’habitude de courir. Pour vider ma tête, pour oublier. Et, en bon nordiste, j’adorais parcourir la campagne après l’orage : ce moment où la nature, assoiffée, reprenait vie. Le Sud radieux, le Nord triste. Non. Rien n’est aussi simple. Tout évolue dans cet entre-deux. Le gris, toujours le gris.
Les orages m’ont toujours fasciné. Leur fureur, leur beauté. J’ai toujours adoré voir le ciel se déchirer. Enfant, mon frère Nico les craignait, ce qui ajoutait une touche de mélodrame au spectacle. Je dois confesser que voir ce grand costaud – il soulevait de la fonte et me dépassait d’une bonne tête à cette époque – fondre en larmes au moindre éclair me divertissait beaucoup. Je me sentais alors grand face à lui, et cela gommait, pour un instant, l’image de ce petit frère « débile et enquiquinant ».
Aujourd’hui encore, je courais seul, à l’aube, dans les pinèdes du Gard. Les grillons accompagnaient mes foulées, les pins libéraient leur parfum de vacances. Madeleine, la femme émérite du commissaire Latour, avait bien tenté de convaincre son époux de venir avec moi. Mais le regard choqué qu’il m’avait alors lancé avait suffi à me faire changer de sujet, question de survie.
Depuis la fin de l’affaire McMalone, Latour avait pris un coup de vieux. Il râlait plus, murmurait des paroles la plupart du temps incompréhensibles. Une ride nouvelle s’était creusée sur son front, comme une cicatrice laissée par un mauvais souvenir. Il m’avait laissé quelques semaines de répit, puis s’était remis à m’ensevelir sous les enquêtes. Une tactique : m’occuper pour m’éviter de songer à des contentieux plus fâcheux entre nous.
Et c’est ainsi que l’affaire de Montpezat échoua entre mes mains.
Mais n’allons pas trop vite. Procédons par cet ordre tant apprécié dans les forces de police. Il est temps de soulever le voile jeté sur cette étrange histoire. Je suis assis à mon bureau, dans la maison de Dions que Camille et moi avons achetée il y a vingt ans déjà. Ma vieille Japy crépite et déroule la partition de mes souvenirs.
Peu à peu, le passé revient.
Asseyez-vous confortablement, servez-vous un thé ou un café et laissez-moi vous conter les événements de « L’affaire de Montpezat » tels que je les ai conservés dans les archives de ma mémoire.
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