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Tu seras mon étoile

Emma B. Frère

17 €

ROMANCE FF

CHAPITRE 1 - MINA

Mademoiselle,

Suite à votre audition pour intégrer le Corps de Ballet de l’Opéra national de Paris, nous avons le regret de vous informer que votre note ne vous permet pas de figurer parmi les candidates retenues cette année. Si vous souhaitez vous présenter à nouveau lors de la prochaine session, nous vous précisons que votre candidature sera considérée comme celle d’une candidate libre et ne bénéficiera plus de la priorité accordée aux élèves de l’École.
Nous vous remercions pour l’intérêt que vous portez à l’Opéra de Paris et vous adressons, Mademoiselle, nos salutations les plus distinguées.

La Direction du Ballet de l’Opéra national de Paris
Trois ans que cette lettre me hante. Je pourrais en réciter chaque mot, chaque formule polie. Derrière ces phrases froides, il y avait la fin de mon rêve : une note trop basse, une chute – rédhibitoire dans ce monde – et la porte du Corps de Ballet qui se refermait.
Cinq heures quarante. Le réveil clignote dans la pénombre alors que j’aurais bien grappillé vingt minutes de sommeil en plus. Le plafond s’anime des ombres des arbres, découpées par le réverbère. Le jour n’est pas encore levé alors que je m’extirpe des couvertures et quitte la chaleur de mon lit pour enfiler ma tenue de sport et profiter de la solitude de la nuit pour aller courir.
Lorsque je ferme la porte de mon appartement, le chat des voisins vient se frotter contre moi pour me réclamer des caresses. Ils ont encore oublié de faire rentrer ce pauvre Patapouf avant d’aller dormir. Je lui ouvre ma porte, un instant, le temps qu’il se faufile. Au moins, quelqu’un dormira bien cette nuit.
Dehors, l’air mordant me saisit. Un nuage de buée s’échappe de ma bouche alors que je commence à m’étirer. Mon doigt s’arrête sur This Town de Niall Horan et bientôt la mélodie envahit mes écouteurs. Mes pas frappent le béton, réguliers, précis, presque chorégraphiques, jusqu’au parc de la Villette qui s’éveille à peine. Je connais chaque virage, chaque lampadaire du trajet. Si bien que je pourrais le parcourir les yeux fermés… et sans chuter cette fois-ci.

*

Après un dernier signe de la main à Roger, le gardien de l’entrée sud-ouest, je quitte le parc et rejoins mon immeuble. Je monte les marches deux à deux, en ignorant les protestations affamées de mon estomac.
À peine la porte de mon appartement ouverte, un éclair roux file entre mes jambes et gratte déjà à la porte à ma droite. Je souris, referme derrière moi et envoie valser mes baskets dans l’entrée — je les rangerai plus tard.
L’eau brûlante de la douche me débarrasse peu à peu de ma sueur et me fait frissonner. La chaleur me détend et fait fondre les tensions de mes muscles. J’en profite pour réciter mentalement la liste des tâches qui m’attendent aujourd’hui. J’essaye de joindre l’utile à l’agréable comme on dit. Philippe veut me voir plus tôt à la salle, il a « quelque chose à me dire ». Il me reste aussi à finir ce devoir d’anatomie du mouvement. Rien d’insurmontable. Pour une fois que je ne croule pas sous les révisions…
Un café et une tartine calment les grognements de mon estomac, tandis que je noue mes cheveux en un chignon parfait, comme me l’ont appris mes professeurs. Les gestes sont automatiques, précis, pareils à une chorégraphie répétée mille fois. J’enfile ensuite mes baskets, attrape mon sac et quitte l’appartement direction le studio de danse.
Il est à peine huit heures quand je pénètre dans le métro qui vibre d’une vie encore assoupie : des lycéens plongés dans leurs fiches, des conversations étouffées sur le dernier film du moment, un couple âgé vêtu de noir, le regard mouillé d’une tristesse polie. Je leur adresse un sourire discret avant de baisser les yeux sur mon téléphone.
Les nouvelles de l’Opéra de Paris s’affichent sur l’écran. Hier soir, c’était la première représentation de la saison. Je m’étais promis de ne pas y penser. C’est raté.
Évidemment, impossible d’oublier une date aussi importante que celle-là.
Je clique sur le profil d’Alexia, une ancienne amie de l’école. Dans sa story, elle sourit en costume, parée de lumière. Promue coryphée, elle a dû faire des solos et récolter des applaudissements.
Mon estomac se tord et un goût de bile envahit ma gorge. J’aurais pu être à sa place. Non, j’aurais dû être à sa place.
Alexia n’était pas meilleure que moi. Même niveau, même rigueur, mêmes courbatures et mêmes rêves. Elle a simplement mieux dansé, lors de l’audition, sur la variation.
Elle n’est pas tombée comme un éléphant, elle.
Je soupire et chasse cette pensée avant de liker sa story. Ça ne sert à rien d’être jalouse. Ce qui est fait est fait. On ne revient pas sur une erreur datant d’il y a trois ans. On avance. Enfin, on essaye. Mon corps, lui, n’a pas tout oublié, et mon esprit encore moins.
Vingt ans et membre du coryphée — c’était censé être mon histoire, si seulement j’avais plus travaillé…
La voix métallique annonce le nom de ma station. Je glisse mon téléphone dans ma poche et sors. L’air frais me saisit aussitôt et tranche sur la chaleur du métro. Je tourne à droite puis deux fois à gauche, avant de me retrouver devant la plaque dorée de l’école de danse qui a connu mes premiers déboires.
École Dupond — école de danse fondée en 1993.
Je ne compte plus les fois où j’ai fait ce chemin, parfois seule, parfois pressée entre mes parents, impatiente de retrouver la salle. Cet endroit m’a tout appris. Il m’a vue tomber, me blesser, recommencer. Mais jamais il ne m’a trahie. Le parquet m’a toujours portée.
Toujours ? Vraiment ? Tu ne te souviens pas ? Les larmes sur tes joues, le souffle coupé, la douleur qui irradiait jusque dans ta cage thoracique ? Le silence choqué des autres, leurs yeux écarquillés pendant que tu essayais de ne pas crier ?
Je secoue la tête. Non. Pas maintenant. Pas ici. J’inspire profondément et chasse les larmes qui menacent de couler. La lourde porte de l’école grince sur ses gonds quand je la pousse et l’odeur du bois ciré et de la résine m’accueille aussitôt.
Lorsque j’arrive au cinquième étage, Philippe est déjà là, en pleine discussion avec une professeure dont le nom m’échappe. Lorsqu’il me voit, son visage s’éclaire.
— Ah, Mina ! Parfait, pile à l’heure comme toujours, lance-t-il en posant une main chaleureuse sur mon épaule.
Je lui rends un sourire discret et me tourne vers la professeure pour la saluer, mais Philippe m’interrompt déjà :
— File te changer, Lynn ne devrait plus tarder.
— En effet, acquiesce son interlocutrice.
Lynn.
Ce prénom me fige.
Mon cœur rate un battement, mais mon visage reste impassible. Dans ma tête, pourtant, l’image surgit — une fillette rousse, aux yeux d’un bleu presque insolent, qui transformait chaque cours de danse en supplice. Heureusement, elle avait vite troqué le classique pour le modern jazz, au grand soulagement de tout le monde. Philippe le premier. Moi ensuite.
Depuis, je ne l’ai plus revue.
Elle doit avoir changé. Devenue une jeune femme éclatante, sans doute. De celles autour desquelles les garçons gravitent comme des papillons autour d’une flamme.
Lynn. Rien que de repenser à elle après toutes ces années, fait remonter une tension sourde, tapie quelque part entre mes omoplates.
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