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77 Assassins
Henri Duboc
16 €
INCLASSABLE
PROLOGUE - MÉTRO, CISEAUX, DODO
5h, Décembre 2014,un mardi,
quelque part entre Noël et le jour de l’An,
Paris, quartier Austerlitz
Marron clair.
La couleur terne des impassibles briques de l’Institut Médico-Judiciaire, sur lesquelles vient mourir un froid parisien à estomaquer la banquise.
Comme le répétait mon regretté patron :
— Des briques rouges ? Trop suggestif pour notre lieu de travail, Damien… Marron, ça rend nos murs plus humains.
Entre Sirocco et Tramontane, un courant d’air schizophrène ventile la salle d’autopsie : à moitié gelée, à moitié surchauffée par le radiateur d’appoint. Mal réveillé, arrivé avec l’envie d’étrangler la planète, il ne fallait que ça pour me rappeler gentiment ma dernière engueulade avec l’administration.
— De quoi vous plaignez-vous, Dr Hachett ? On va quand même pas vous rénover le chauffage ! Soyez logique, avec ce qu’on a mis comme argent dans les chambres froides…
J’aime les choses carrées. Claires. Sans équivoque. Mon métier, c’est observer, comprendre, conclure, afin de passer à autre chose : métro, ciseaux, dodo.
Surtout dodo.
Rhaaa les morts ! Des tortionnaires, pires que des patrons de multinationales. Ils ont coché l‘option Repos éternel, mais font bosser les autres sans relâche en se pointant à pas d’heure.
Arrêtons de râler. Mon client ne sera plus jamais pressé, au moins ai-je tout mon temps…
Soupir.
Avoir, comme maintenant, mes deux mains barbotant dans l’abdomen d’un être humain, c’est une routine. Parfois éprouvante, souvent excito-fatigante, toujours stimulante, mais tranquille. Une insolite quiétude qui a toutefois un prix à régler à la fin de chaque rapport d’autopsie : comprendre.
Alors qu’un courant d’air ne soit pas capable de se mettre d’accord entre chaud ou froid pour des raisons qui dépassent l’entendement, cela m’énerve.
Calme toi, Damien… Concentre toi, sinon tu n’avanceras pas…
Je m’appelle Damien Hachett. Je suis médecin légiste, écrivain, père de famille. Trente quatre ans, en forme un jour sur deux, crevé le reste du temps, et là, tout de suite, j’ai une sévère envie de catapulter les morceaux du monsieur étalés devant moi dans les glacières, et de rentrer ronfler.
Sur la forme, la direction me répète allègrement « vous êtes un inénarrable-couillon-à-jeux-de-mots, docteur Hachett ! ». J’assume. Libre à moi de faire rire, travailler et avancer mon équipe comme je l’entends. Mais, au fond, notre petit milieu des french-cadavéristes dit de moi que je serais le « plus brillant légiste de ma génération ».
Pourquoi pas.
C’est ça, tiens… C’est pourtant tellement merveilleux d’être mauvais. Nul, incompétent, un luxe inestimable. Comme ça, quand on te tire de ton pieu à quatre heures du mat avec un macchabé obèse, tu peux gribouiller ton rapport en souriant et aller te coucher. Tout fier de n’avoir rien compris.
Cet été, j’ai été parachuté médecin chef de l’Institut Médico-Judiciaire à 34 ans, grâce à un tour de passe-passe de notre regretté patron. Le maître s’est essayé à la mode du « producteur au consommateur » : un circuit court qui l’a conduit directement dans ses chers frigos.
Bref. Bardé de diplômes, le fils spirituel ingénu de l’équipe qui devait gentiment prendre cette fonction dans dix ans, est maintenant responsable du moindre merdier qui arrivera en ces lieux. Et depuis une demi-heure que je patauge dans la graisse de ce corps monstrueux, je sens, je sais, je comprends, je vois, je devine qu’il y a du bizarre. Ce sont autant mes tripes, que celles du monsieur déroulées sur la table, qui me le disent.
Et en tant que grand chef, le bizarre, c’est pour moi. Même quand ce n’est pas moi le troufion de garde cette nuit… « Damien, vous êtes jeune. Vous pensez que tout est rationnel, explicable, logique… mais sachez-le, un jour, vous rencontrerez quelque chose que vous n’expliquerez absolument pas. J’ai vu peu de ces cas dans ma carrière. Mais j’en ai vu. Et toute ma vie je les aurai en tête. »
Ces mots ne me reviennent pas maintenant par hasard, à moi de trouver pourquoi. La voix grave et paternelle du Pr Lebranque, transmettant son savoir à son équipe, n’est pas venue titiller mon encéphale pour des cacahuètes.
Tiens, d’ailleurs, quand on parle de l’équipe… À mes côtés, mon brave et adoré collègue Barnabé Bouboulixe se gratte le nez d’un revers de gant, entamant une de ses tirades d’états d’âme logorrhéo-bégéyantes :
— Ahem… Chcomprenais rien, Damien… désolé, mais tout ce merdier dans le monsieur… suis désolé, hein ? De t’avoir appelé… mais c’est pas net, pas net ! T’es d’accord ? Je m’excuse… Et puis t’as vu l’engin, il est tellement énorme… C’est dur aussi, hein chef ! De creuser tout seul au milieu de tout ce gras !
Avec les années, mon cerveau a appris à isoler les mots importants de tout ce qui sort de cette corne d’abondance verbale qu’est ce cher Barnabé. Le cérémonial est le même : écouter, hocher la tête, vérifier ce qu’il a fait, pour en conclure à chaque fois qu’il a bien travaillé et qu’il devrait, enfin, avoir confiance en lui. Je ne compte plus les soirs où j’ai dû venir à sa rescousse alors qu’en fait, tout roulait.
Mais là, c’est différent.
Totalement différent.
Il a eu raison de m’appeler.
Oui, il y a du bizarre dans ce cadavre. Plein le ventre, à vrai dire… Mais ce qui va submerger mon cortex, et confirmer l’intuition grandissante que quelque chose de terrible se prépare, ce sont bien ses mots :
— Bah oui Damien… ce monsieur-là… Yvon Kervaillant, c’est… un VIP.
— Une Very Imposante Personne ?
— Ah, arrête Damien ! C'est le maire de Fougères, un patelin en Bretagne. Il était à un congrès, une espèce de réunion des maires de son parti, dans un hôtel Porte Maillot… C'est pas par là-bas, d'ailleurs, que tes parents ont une maison de campagne ?
Fougères. Je fixe le visage de ce mort.
Ma vue se brouille.
Tenir le bistouri. Trembler. Le poser sur un plateau pour qu’il ne blesse personne. Souffler, puis lentement, me laisser envahir par le très lointain, très précis, et très personnel souvenir de Monsieur le maire de Fougères.
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