top of page

Darwin XXI

Henri Duboc

16 €

POLAR/THRILLER

CHAPITRE PREMIER –
L’ÉLECTROCARDIOGRAMME

24 février 2021
Hôpital Santé Réunie
Château-la-Vallière
Département d’Indre-et-Loire,
France.

Rien à faire.
Je n’y arrive pas. Pas compliqué, pas retors, on dit souvent de moi que je suis un collègue avec qui il est facile de travailler, quelle que soit la situation. Et Dieu sait qu’en ces temps troublés, nous avons besoin de souplesse.
Mais avec elle, je n’y arrive pas.
Un mois que Margaret est arrivée. En renfort dans notre service d’urgence, d’abord en tant qu’aide-soignante. Et rapidement, devant sa compétence, la direction l’a autori-sée à prendre des responsabilités d’infirmière. Ce n’est pas son accent américain qui me gêne : au contraire, cela me rappelle notre année à Los Angeles, quand nous étions avec ma femme partis faire de la recherche. Et j’ai toujours aimé, à l’occasion, échanger en anglais. Ce ne sont pas non plus ses initiatives incessantes en termes de soins : elle est statu-tairement infirmière, mais prend sur elle de lire des électro-cardiogrammes, prescrire des bilans ou envoyer des malades au scanner, sans avis médical en amont. Des décisions d’ordinaire médicales. Et il faut avouer que jusque-là, on ne l’a jamais prise en défaut.
Personnellement, cela me va : nous avons besoin d’initiatives, de compétences et d’huile dans les rouages en ce moment. Certainement pas de postures. Les soignants se font rares, la compétence générale est épuisée et je suis sou-lagé de la voir partagée. On vient à l’hôpital, on travaille avec une vague idée de son amplitude horaire, puis on re-part, tels des fantômes besogneux. On revient pour la même chose. Alors ce qui importe, c’est que le travail soit fait.
Mais nous avons également besoin de repères et cer-taines équipes, de roulement avec Margaret, n’apprécient pas ses initiatives dans cette époque si clivante.
Non. Ce n’est pas ça.
Ce qui ne me plait pas chez elle, c’est que je n’arrive pas à la cerner. La médecine, ce sont des années dans l’intimité et la souffrance des gens, qui vous apprennent à percer les personnalités en quelques secondes.
Et chez Margaret, je n’y arrive pas.
Rien à faire.
Du fond du couloir des urgences, elle me fait signe : visiblement elle a besoin de me voir. J’acquiesce de la tête, et marche en passant devant les boxes.
Ce jour, c’est calme. Je travaille en « urgences non
Covid ». Avant l’épidémie, les urgences étaient remplies de
bobologie, dans un système marchant sur la tête : plein de petites urgences médicales, parfois de la consultation toute bête à des heures indues, les gens venaient pour des brou-tilles, au petit matin pour « éviter de faire la queue ». Mais comme c’était rémunérateur, de l’« activité » comme on di-sait, on prenait. Pourquoi pas ? Mais la réalité nous a con-traints à ce que l’activité de soin retrouve un sens.
Aujourd’hui, on voit beaucoup moins de malades, mais ceux qui passent les portes de l’hôpital le font pour de sacrées urgences. Des vraies. De ces situations qui excitaient les mordus de séries hospitalières, bien loin de la réalité. Et des urgences souvent prises en charge tardivement. Les pa-tients qui prennent le risque de venir sont souvent très mal.
Au moins, sommes-nous revenus au cœur du métier.
Pas au mien, cependant.
Il y a un an, j’étais un jeune cardiologue intervention-nel tout juste installé en région parisienne, qui enfin avait constitué sa patientèle et remboursait ses prêts. Et un père de famille heureux. Aujourd’hui, comme beaucoup, j’ai été redéployé par le Système général de Santé Réunie, auquel je n’ai pas adhéré de gaieté de cœur. De la cardio, je n’en fais que quand une situation se présente, et qu’on a besoin de moi. Mais sinon, au jour le jour, je fais comme tout le monde : de tout pendant un mois, quand je suis déployé en secteur « non Covid ». Et du Covid, quand je suis
assigné au secteur éponyme.
Covid-21.
J’en suis las de prononcer le nom de ce virus à chaque phrase, devenu le corollaire conditionnant le moindre mou-vement de notre existence.
Margaret.
Plus j’approche, plus je la trouve encore moins déchif-frable que d’habitude. Je ne sais pas ce qui cloche. Si. D’ordinaire cette quinquagénaire forte en caractère est agi-tée, parle fort. Il faut dire qu’elle non plus n’exerce plus vraiment son métier.
Il y a huit semaines, elle était chirurgienne viscéral en chef dans un des plus grands hôpitaux de Boston.
Comme une centaine de milliers d’Américains en ayant les moyens, elle a pris les devants et quitté les USA pour l’Europe : fuyant la guerre qui s’installait de facto à la frontière canadienne, quand les allumés de la gâchette ont considéré, face au virus, que leur liberté chérie et absolue leur imposait de se reconstruire par l’annexion de leur voi-sin. C’était vers novembre. Quelques
semaines avant le début de la SW2, juste après que la Mai-son-Blanche déclare officiellement « impossible la tenue de l’élection présidentielle ». Margaret est passée par la mer, réussissant, comme quelques malins, à remonter la côte Est jusqu’au Maine, pour embarquer vers l’Islande, et l’Écosse.
La SW2.
Acronyme aseptisé pour « Secession War 2 ». Tout comme NUSA, autre terme venu violenter le quotidien de notre langage : les Non United States of America.
J’arrive à sa hauteur, Margaret désigne de la tête un box vide. Oui, il y a quelque chose qui cloche et j’ai enfin compris : elle grimace. Visiblement elle souhaite que nous parlions seul à seul. Je hausse les sourcils, et sur le pas de la porte, manque de faire une erreur grossière, à deux doigts de remonter machinalement la visière de mon masque de pro-tection. Je n’en peux plus de masquer ma vie, mais je me reprends : si envahissant soit-il, cet accessoire n’est rien d’autre que mon meilleur ami.
Va pour une pulvérisation de solution hydroalcoolique avant de rentrer dans le box, en m’en tartinant autant les mains que la poignée de porte que je pousse.
Des hôpitaux sans poignées. Encore un truc à inven-ter…
En entrant, coup d’œil rapide à l’horloge : 18 h 07, la relève va arriver et je partirai à l’heure. J’ai deux jours pour moi, avec le week-end cela fait quatre, du temps béni avec les enfants et mon épouse : confinés, mais au jardin. Et 45 minutes pour faire les courses, 3 fois par semaine. Je n’avais pas saisi pourquoi la date du jour m’obsède, me gê-nant depuis ce matin sans que j’en comprenne la raison. Au-jourd’hui, nous fêtons le premier anniversaire de la mort du malade numéro 1, décédé du Covid-19. Au début, ça s’est passé comme prévu. Il y a bien eu une première vague. Il y en a bien eu une seconde. Plus faible, mais bien là. Mais imaginer, il y a un an, que nous en serions là était impen-sable.
Après une troisième, une quatrième, une cinquième vague à rouvrir et fermer les lits de réanimation, nous avons réalisé qu’il n’y aurait plus de vagues. Le Monde a pris conscience que, maintenant, nous avons les pieds dans l’eau. Pour des années. Et que la vie sera faite de vaguelettes per-manentes jusqu’à un vaccin
efficace. À ce jour, quatre vaccins essayés en pure perte, une
immunisation médiocre des malades infectés, deux nouvelles souches mutantes de Covid-20 et 21, une transmission par les
animaux de compagnie… et des médicaments inefficaces ou
dangereux. En dehors des mesures barrières, du confine-ment, et de la patience, rien ne marche.
L’humanité va garder un genou à terre longtemps.
Quelque part, tant mieux.
Cette position nous apprendra peut-être, enfin, l’humilité.
— Dr Lafaye, I need your help now. Je ne suis pas bien et j’ai besoin de tes cardiological skills.
— Arrête de m’appeler comme ça, Margaret. Appelle-moi « Guy » comme je te l’ai demandé cent fois.
— Je suis American, my dear. Pour moi, « Guy », ça se prononce « Gaille ». C’est comme ça on appelle un « gars », chez nous, un « Gaille ». Ou alors je peux te dire Frogguy ? Ça, je peux te faire.
Soupir.
— Qu’est ce qui t’arrive Margaret, viens-en au…
Ça ne va pas. Elle porte une main à sa poitrine.
— Mais ? Tu vas bien ?
Margaret s’affale sur le brancard.
— Frogguy… Please, regarde tes SMS, c’est mon électro. Plus de papier dans la machine, je me suis fait mon électro, je t’ai fait la photo. J’ai mal. C’est douleur des ar-tères coronaires.
Typique. Et c’est permanent ! Ça fait 30 minutes j’ai mal.
Je m’exécute, sidéré, et lève mon smartphone. J’ouvre son message, et regarde le tracé des ondes électriques sur le papier.
— Margaret… C’est… tu es en train de faire un infarc-tus antérieur. Étendu.
— Okay… J’étais sure… Really great, fucking ciga-rette .
Je reste bête, au lieu de me mettre en route au quart de tour comme je le fais d’ordinaire. Cette femme rayonne quand même d’une étonnante autorité, comme si cela me bloquait, attendant des consignes.
— Okay Frogguy… la semaine dernière, t’avais plus de stent**, c’est ça ? T’étais à poil tu as dit, plus rien pour soigner les infarctus… T’as été livré ?
— Non. On n’a plus rien… il va falloir te transférer. Il n’y a plus qu’à Tours qu’il reste des stents pour te déboucher les
artères. Et on a utilisé tous nos kits de thrombolyse…
Autant dire qu’on n’a rien. Dépité, je vais commencer par le minimum.
— Je vais déjà t’injecter de l’aspirine…
— Merci Frogguy… Et please, balance de la mor-phine, j’ai mal à crever.
— OK, on va faire ça. Juste, je crois qu’on n’a plus de
dérivés nitrés, je vais voir s’il nous reste un spray.
— Frogguy… tu sais comme moi que ça va pas aller loin. Tu crois tu peux… me faire le transfert ?
Nous regardons tous deux vers la fenêtre, le regard sombre.
L’hiver.
La nuit vient de tomber.
Tours.
Et ça n’est pas du tout, du tout une bonne nouvelle.
bottom of page