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Demain la lune sera rouge

Nelly Sanoussi

18 €

DYSTOPIE FEMINISTE

PROLOGUE

L’Union, État du Centre, 2095.

Le garçon entra dans le cabinet et s’avança timidement jusqu’au bureau de l’infirmière. Il resta là, debout, tête baissée, plusieurs secondes avant que la femme, plongée dans ses dossiers, ne prête attention à lui. Elle finit par relever son visage et l’examina.
— Tu es Aaron du groupe C14, c’est bien ça ?
— Oui, madame.
— Quel âge as-tu ?
— J’ai douze ans et quatre mois, madame.
La femme se leva de sa chaise et s’approcha du garçon. Elle lui souleva le menton et inspecta le blanc de ses yeux. Puis, d’un geste de la main, elle lui indiqua un fauteuil dans le fond de la pièce. Il s’éloigna d’un pas hésitant, s’installa et s’enfonça dans le dossier avant de se laisser distraire par le contenu d’un chariot placé à sa gauche. Un petit flacon en verre, une seringue, un antiseptique et quelques morceaux de coton se trouvaient à l’intérieur d’un panier. Juste à côté de celui-ci, un gobelet rempli d’un liquide rose clair éveilla sa curiosité.
La voix de l’infirmière le tira de son questionnement.
— Tu sais pourquoi tu es là, Aaron ?
— Oui, madame. Je suis là pour prendre un médicament qui me permettra de rester sage toute la vie.
Sans répondre, elle se présenta devant lui. Elle releva la manche de son tee-shirt jusqu’à son épaule frêle et la désinfecta. Puis, elle attrapa le flacon sous le regard désormais terrifié du garçon. Ses mains se crispèrent et agrippèrent les accoudoirs lorsqu’il vit la seringue se remplir lentement du fluide translucide.
L’aiguille s’enfonça dans sa peau fine et le visage du garçon se tordit sous la douleur. La substance se diffusa dans tout son corps, accompagnée d’une désagréable sensation de brûlure.
Un goût métallique envahit sa bouche.
Insoutenable.
Il plissa les paupières de toutes ses forces comme s’il désirait disparaître.
L’infirmière saisit le gobelet et le porta aux lèvres du garçon. Il avala la boisson d’une traite, ignorant ce qu’elle contenait. Il découvrit une saveur sucrée et fruitée qui le soulagea immédiatement et fit disparaître son inconfort.
Son bourreau, soudainement devenu son sauveur, lui accorda quelques instants de répit et retourna à son bureau. Elle compléta une fiche et la glissa dans l’un des dossiers dispersés devant elle.
Apaisé, le garçon descendit de son fauteuil et se mit à patienter sagement à côté.
— Si tu ressens des maux de tête ou que tu te sens mal, préviens l’une des Sœurs, c’est compris ? Et en partant, tu iras au vestiaire pour rendre tes affaires et récupérer un nouveau paquetage. Tu es maintenant affilié au groupe N03, celui des kas. Tu sais ce que ça veut dire ?
Il secoua la tête.
— Ça veut dire que le jour de tes treize ans, tu devras nous quitter pour aller dans un endroit où tu apprendras un travail manuel.
Le jeune Aaron se mit à sangloter et des larmes roulèrent sur ses joues émaciées. Sans aucune compassion, la femme lui demanda de quitter son cabinet. Elle ne comprenait pas pourquoi il pleurait. Pourquoi ils pleuraient.
Dans le Nouveau Monde, lorsque l’on naissait homme, il n’existait que trois destinées possibles : kas, toy ou compagnon. Et chacune de ces vies était dépouillée de tout espoir.
Pas de liberté.
Pas d’égalité.
Juste la souffrance, un fardeau nécessaire pour expier les péchés de leurs pères.
L’infirmière s’empara d’un feuillet posé sur le coin de la table et dessina une croix à côté du nom d’Aaron. Sur les lignes d’en dessous, les informations de cinq autres patients. Leur point commun : d’ici quelques mois, tous atteindraient l’âge de treize ans.
Elle sortit le dossier suivant, puis se leva et se dirigea vers le chariot pour le recharger avant l’arrivée du prochain garçon.
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