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Je suis la Mort
Valerie Clermon
16 €
INCLASSABLE
MOTS DU PRÊTE-PLUME
C’est au milieu du mois de novembre qu’elle a fait
irruption dans ma vie. Je m’en souviens comme si c’était hier. La tornade a débarqué dans ma petite soirée pour y semer le chaos.
Elle n’a pas pris la peine de frapper à la porte, ce n’est pas son style. Elle aime frapper, mais d’une tout autre manière, si vous voyez ce que je veux dire.
Ça a commencé par une drôle d’odeur, qui m’était totalement inconnue. Ni agréable ni déplaisante, juste… étrange. Puis un léger courant d’air a caressé mon visage et m’a fait frissonner.
Encore baignée de l’ambiance d’Halloween et de la Toussaint qui avaient – chacune à leur façon – célébré nos morts, j’ai d’abord cru à un canular. Mais ma confusion n’a pas duré longtemps.
— Je suis ici pour toi, m’a-t-elle lancé en se dressant tout à coup devant moi.
— Ah bon ? C’est gentil, mais qui êtes-vous ? Et comment êtes-vous entrée dans mon salon ? C’est toi, Manon ? Tu t’es déguisée bizarrement, ai-je lancé en souriant.
— Manon ?
— Non, vous n’avez pas sa voix. Mais qui êtes-vous ? ai-je demandé, soudain moins détendue.
— Je suis la Mort.
— Ah… la Mort, dites-vous ?
— L’Ange de la nuit, la Grande Faucheuse, Thanatos, si tu préfères.
— Gaëlle, c’est toi ?
— As-tu fini, à la fin ? Je suis venue te chercher pour te faire traverser le tunnel. Mais je vois que tu peines à me croire. Laisse-moi te montrer…
Tout à coup, mon cœur a voulu – allez savoir pourquoi – prendre l’air hors de ma poitrine. Je n’avais jamais éprouvé une telle peur panique. Un sentiment de mort imminente m’a envahie, du bout des orteils jusqu’au sommet de mon crâne. Une sueur glacée a couvert ma peau et je me suis mise à suffoquer. J’ai eu l’impression qu’un étau étranglait ma gorge, serrant de plus en plus fort mes chairs meurtries. Puis, brusquement, tout s’est arrêté, me laissant l’œil hagard et la culotte mouillée.
— J’espère que tu as compris.
— Je vais mourir, alors…
— Je savais que tu étais intelligente. C’est l’une des raisons qui m’ont poussée à te choisir.
— Me choisir ?
— Oui. Tu ne vas peut-être pas mourir tout de suite, car j’ai un marché à te proposer.
Voilà comment Madame la Mort est entrée dans ma vie. Elle voulait prendre sa plume d’oie et son encre de seiche pour nous conter son histoire et en particulier l’épisode le plus troublant de sa longue, très longue existence. Son livre ‒ ce livre donc ‒ relate, pour la postérité, les faits étranges auxquels notre petite planète bleue a été confrontée, il y a de cela quelques années.
Mais après s’être barbouillé les doigts de noir et avoir inondé sa feuille de taches sombres, elle a finalement décidé de faire appel à un « prête-plume » pour ses écrits. Et c’est tombé sur moi. J’ai toujours eu du bol dans la vie.
Je précise que je suis belge. La Mort a d’ailleurs pris son plus bel accent liégeois pour s’adresser à moi et m’abreuver de références appropriées. Pour mes amis francophones, je mettrai des notes de bas de page pour les expliquer. Elle ne voulait pas, estimant que vous n’aviez qu’à avoir une bonne culture générale, mais après moult discussions et la perte d’un orteil, j’ai pu la faire changer d’avis. J’ose espérer que vous serez contents…
Tantôt drôle, tantôt attachante, mais le plus souvent diabolique, elle m’en a fait voir de toutes les couleurs. Elle ne s’en sortait pas avec l’orthographe et surtout la grammaire. De plus, elle ne voulait pas taper à la machine (elle tape comme une quiche). Je tiens d’emblée à préciser que les parenthèses sont d’elle (moi, j’étais contre). Mais je dois bien reconnaître que sous sa dictée, je n’ai pas eu mon mot à dire. Elle a vraiment un sale caractère, Madame la Mort ! D’ailleurs, à ce sujet, j’ai tenté, croyez-moi, de… « l’attendrir », si j’ose dire, sur de nombreux sujets. Avec l’accord de mon éditrice, j’ai aussi pu rajouter quelque deux cents notes de bas de page afin de vous illustrer les débats (inlassables pour certains) auxquels je me suis livrée avec elle
durant nos six mois de cohabitation. Ils ne sont pas nécessaires à la compréhension de l’histoire, mais vous pourrez les lire, si le cœur vous en dit. Une petite tête de mort signera ses propos.
Avec la Déesse de la Nuit, je suis passée par tous les états d’esprit : de la peur à l’étonnement en n’oubliant pas les éclats de rire. C’est qu’elle a un humour décoiffant, la bougresse ! Alors, apprêtez-vous à un plongeon des plus rocambolesques.
Une précision toutefois : je décline toute responsabilité quant aux propos tenus par Madame la Mort. Je n’y suis pour rien, j’ai été obligée de me mettre à son service. Et elle use d’arguments très convaincants, je puis vous l’assurer.
Elle a insisté pour que j’ajoute un dernier point : elle vous connaît tous et toutes. Et, tôt ou tard (j’espère tard pour vous), elle viendra vous saluer personnellement. Alors, elle vous conseille d’être gentils avec elle et tient absolument à rappeler à mesdames et messieurs les lecteurs de ne jamais perdre de vue qu’elle est à l’origine de ce roman.
Voilà, il ne me reste qu’à vous souhaiter une bonne lecture.
À vos risques et périls…
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