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L'Héritier du Dragon

Camille de Decker

16 €

POLAR/THRILLER

RIZ, RATS, BIEN

Sorti, enfin ! Rien ne lui faisait plus plaisir que de s’aérer le museau et de sentir la fraîcheur du soir lui caresser les poils. Laissant le nid derrière lui, notre compère le rat, suivi de plusieurs autres de ses congénères, sortit les moustaches du trou menant à son nid, s’assura qu’aucun danger ne les guettait et se faufila le long d’un mur de brique, tout en faisant bien attention de rester sous le couvert des sacs de détritus éventrés qui s’amoncelaient dans leur impasse.
Au tout début de leur installation, cet amoncèlement de déchets s’était révélé des plus propices. Pourtant, au fil des années, et des naissances, il fallut que le groupe aille chercher sa nourriture ailleurs, qu’il s’aventure plus loin dans les rues de la capitale. Chose qui, récemment, s’avérait compliquée.
En effet, notre petit rongeur avait remarqué que, depuis quelques jours maintenant, les rues de leur quartier n’étaient plus aussi calmes. À plusieurs reprises, il était tombé museau à museau avec ces grandes bêtes à deux pattes avec lesquelles lui et sa famille étaient obligés de partager les lieux. Des bipèdes qui, en soi, ne leur voulaient pas du mal, mais qui s’agitaient, à son goût, démesurément. Ils fouillaient, retournaient, patrouillaient et leur causaient des difficultés considérables pour trouver de quoi se sustenter. Ainsi, il fut considéré plus sage, parmi les rongeurs, d’emprunter les passages souterrains afin de se déplacer avec plus de facilité. Passages souterrains dont les différentes entrées se situaient de l’autre côté de cette rue.
Rapide, notre rat grimpa le long de quelques amas de détritus, fit dégringoler un large bout de papier froissé et se posa sur le plus haut point d’une poubelle pour observer les alentours. Aux aguets, il remua le bout de son museau et orienta ses oreilles.
L’agitation des grandes pattes était palpable, mais la voie semblait libre. Il couina faiblement pour donner le signal de départ à ses congénères et la colonne se mit en branle. Avant de traverser la rue perpendiculaire à leur ruelle, chaque maillon de la chaîne des rattus norvegicus marqua un temps d’arrêt de quelques secondes avant de courir aussi vite que possible. Entraînés à la chose, ils se rendaient tous au point de ralliement, une fois l’obstacle traversé, et attendaient patiemment l’arrivée de leur chef.
Ce dernier descendit prestement de sa poubelle avant de marquer une pause et de traverser avec empressement le passage le plus délicat de leur expédition nocturne. Une fois qu’il eut rejoint le reste de son groupe, il reprit la tête de la colonne et la mena de poubelle en poubelle jusqu’à ce qu’ils passent tous, sains et saufs, sous les grilles du parc, là où leur chemin se séparait.
Divisée en groupes plus mobiles, la compagnie s’éparpilla dès que leurs petites pattes eurent touché l’herbe fraîche. Le chef, accompagné de deux autres rats, entama une course au travers des larges parterres d’hortensias de toutes les couleurs, reniflant à pleins poumons la délicate odeur de la nature que son espèce avait quittée il y a de cela plusieurs millénaires déjà et qui se faisait si rare. Un pur instant de bonheur aux yeux du rongeur qui profitait toujours de cette cavalcade nocturne et venait même à l’allonger plus que nécessaire.
Une fois les hortensias passés, les gerberas secoués, et les marguerites ébouriffées, le trio atteignit enfin sa destination : une large plaque d’égout. Notre rat fut le premier à glisser son museau, puis la totalité de son corps, au travers de l’ouverture avant de se laisser tomber, quelques mètres plus bas, dans un cours d’eau calme. Il nagea avec dextérité jusqu’au point surélevé le plus proche et s’ébroua avec force, tandis que le reste de sa troupe chutait inélégamment dans le liquide verdâtre et souillé des évacuations de la ville.
Une fois le groupe réuni et presque sec, le chef se mit en route et conduisit, grâce à la force de son odorat et à la sensibilité de ses vibrisses, sa troupe dans les dédales des égouts. Guidé par l’habitude, il fut pourtant surpris par une odeur qu’il n’avait, auparavant, jamais sentie.
Curieux, il se laissa guider par la fragrance sucrée jusqu’à parvenir devant un aliment étrange : blanc et longiligne. Là, il marqua un temps d’arrêt et le renifla avec circonspection. Certes, la chose sentait bon, mais était-elle empoisonnée ? De caractère prudent, il tourna autour du grain un petit moment, sous le regard attentif de ses compères, avant de se décider, trop appâté par l’odeur, à y planter ses incisives. Il avala la chose tout entière et se remit en route.
Quelques mètres plus loin, le même aliment les
attendait au coin d’un tournant. Sur ses gardes, le meneur renifla à nouveau le grain et tandis qu’il se résolvait à le dévorer lui aussi, les autres rats émirent plusieurs ultrasons de joie. Plus loin, dans ce nouveau tunnel, d’autres grains de riz étaient disposés.
Prise par la faim qui la tenaillait, la compagnie fit alors fi de ses instincts et s’enfonça, grain de riz par grain riz, dans l’obscur passage humide. Puis, lorsque leur ventre fut bien rond, nos amis les rongeurs débouchèrent dans une large cavité étonnamment éclairée. Le chef, alerté par ce changement soudain de luminosité, se dressa sur ses pattes arrière et tendit l’oreille.
Pas un bruit.
Soudain, un cri aigu retentit et le fit sursauter. Il couina de peur avant de se rendre compte que le cri n’avait, en réalité, rien d’une menace. Le plus jeune, et donc le plus inexpérimenté, de ses accompagnants avait tout simplement mis la patte dans une petite flaque rouge et visqueuse. Le pauvre rongeur s’éloigna rapidement avant de secouer son membre taché, sous le regard réprobateur de ses aînés.
Et c’est tout ce qu’il fallut pour que la vie de notre rat, le meneur de cette petite compagnie, ne bascule.
Temporairement distraits, aucun d’entre eux n’avait entendu le bipède approcher. Seule son ombre, les plongeant dans le noir, les avait alertés, mais trop tard. Déjà, la main de l’homme avait saisi le plus gros d’entre eux et le soulevait dans les airs, tandis que les autres détalaient.
Apeuré, mais déterminé à se sortir de là, notre rat se débattit de toutes ses forces entre les doigts fermement serrés et malheureusement inatteignables du monstre à deux pattes. Il couina, tenta de le mordre et de le griffer, appela même ses amis fuyards à la rescousse, mais rien n’y fit. Il s’élevait toujours inexorablement dans les airs, bien trop haut à son goût.
Couinant toujours à pleins poumons pour sa vie, notre pauvre ami ne put que sentir une atroce douleur lui déchirer le dos. Deux pieux s’enfoncèrent dans son pelage brun, puis transpercèrent ses chairs avant qu’il ne soit soulevé plus haut encore et pressé de toute part. Il sentit la vie s’échapper, ses poumons se tarir et ses yeux se fermer, tandis qu’il se vidait de son sang.
Et ce, jusqu’à la dernière goutte.
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