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La Main du Diable
Camille de Decker
16 €
POLAR/THRILLER
COSTUME DE FÊTE
Sophie avait attendu cet événement comme on attend le Messie : avec empressement et une envie folle de secouer quiconque ne le partageait pas.
C’est ainsi que, pendant plus d’une semaine, dans son petit village au nord du pays, connu sous le ravissant nom de Caunette-sur-Agreste, la jeune fille arbora un large sourire et une joie de vivre qui aurait pu être communicative si elle n’avait pas porté sur les nerfs et effrité, chaque jour un peu plus, la patience de son entourage. En effet, Sophie passait du sourire au rire avec une facilité déconcertante en suivant un rythme régulier, et ce qu’importe la situation ou même le sujet. Un état d’esprit qui la fit donc sourire, sans la moindre hésitation et de toutes ses dents, lors de la cérémonie funéraire de son oncle. Mais tout cela n’était rien comparé au jour tant attendu dudit événement.
Tous les ans, à la même date, soit quelques jours avant Noël, le noble du patelin, un certain Georges Avenbroth, organisait pour les villageois un grand bal que tous, et surtout Sophie, attendait avec joie.
Il me semble ici nécessaire de préciser que ce bal n’avait rien de comparable à ceux que la littérature nous a si joliment dépeints. Organisé en plein air, par manque de lieu assez grand, sous le vent mordant et la neige, éclairé par des torches qui ne cessaient donc pas de s’éteindre aléatoirement, animé par un orchestre amateur qui arrivait, chaque année, on ne sait trop comment, à sortir quelques notes justes des instruments de fortune qu’il s’était confectionnés, l’événement paraissait, pour un œil extérieur habitué aux fastes de la ville, assez peu remarquable pour ne pas dire risible.
Pourtant, aux yeux de Sophie, il n’avait pas son pareil.
Plusieurs mois de préparation lui avaient été nécessaires pour qu’elle puisse se présenter à cette fête sous son meilleur jour. Après tout, c’était sa chance. Peut-être qu’au milieu de la foule Monsieur Avenbroth la remarquerait dans sa robe en tissu jaune ? Peut-être même l’invitera-t-il à danser ? Et peut-être qu’au milieu de cette danse ses yeux s’éclaireront de la lueur de l’évidence, de l’amour même, car oui, au tréfonds de son être, elle en était persuadée, elle était faite pour lui. La pauvre Judith qui lui servait de femme n’éprouvait pas les tourments qui la dévoraient et qui consumaient chaque partie de son âme.
Oui, il était peu dire que Sophie l’aimait à la folie, et peut-être même un peu plus.
Le clocher de la ville frappa sept heures. Le bal allait bientôt commencer. Engoncée dans sa longue robe jaune clair, qui ne le resterait probablement pas longtemps, Sophie interpella sa mère.
— Comment ça, les chaussures étaient pas prêtes ? cria-t-elle, en vérité, plus qu’autre chose, d’une voix aigüe manquant de s’étrangler à chaque syllabe.
— Comm’ ch’te dis, Soph’. L’cordonnier m’a dit qu’ez’étaient pas finies. J’vais pas les inventer quand même ! Pis j’dois m’préparer aussi ! T’es marrante, tiens !
— Mais j’vais m’ette quoi, moi ?
— Tes chausses d’tous les jours, dis bien.
— Quoi ? Mais c’est pas possible ! Tu t’rends pas compte ! J’vais pas mettre ces chausses toutes crottées pour aller danser avec l’sieur !
— Danser avec l’sieur ? Parce qu’tu crois vraiment qu’il va danser avec toi, M’sieur Georgie ? Navrée d’t’le dire, ma fille, mais va falloir arrêter d’rêver et t’ressaisir ! C’est déjà assez humiliant qu’t’aies souris tout du long des funérailles à l’oncle René, alors penser qu’t’as une chance avec l’sieur…, ma pauv’ fille, souffla sa mère en levant les yeux et les bras au ciel. Tu f’rais mieux d’t’intéresser un peu plus à ce pauv’ Thomas, va, maugréa-t-elle avant de refermer la porte de la chambre derrière elle.
Le monde de Sophie venait de s’écrouler sous ses pieds. Tout le labeur qu’elle avait mis dans la préparation de sa tenue venait d’être anéanti par le cordonnier. Un incompétent de bas étage, reconnu comme tel dans tout le village, mais le seul ayant planté son panneau « cordonnier » en haut de son échoppe.
La jeune femme fulminait. Sa gorge était prise de hoquets, tiraillée entre la tristesse et la colère la plus noire. Désemparée, des larmes s’écoulèrent alors à grosses gouttes le long de ses belles joues poudrées de rouge, et ses yeux étincelants et bouffis se posèrent sur le reflet que lui renvoyait son miroir.
— Ne pleure pas, Soph’ ! s’invectiva-t-elle. Tu restes tout d’même la plus belle d’tout l’village et l’sieur Georgie manquera pas d’le voir, c’est sûr !
Elle passa son pouce droit sous ses yeux, étalant un peu plus le khôl appliqué en paquet, et renifla un grand coup pour ravaler sa… tristesse.
— Respire, Soph’ ! T’es une fille comme ça ! souffla-t-elle en s’appréciant dans le miroir. Tu vas l’avoir même avec tes sabots l’sieur, c’est l’évidence même !
La jeune fille prit une nouvelle inspiration pour calmer définitivement les soubresauts qui la secouaient, souleva les pans de sa robe et descendit dans l’entrée pour se chausser. Dans la petite salle maigrement meublée et éclairée d’une bougie vacillante, son petit frère, Apolin, enfilait lui aussi ses chaussures de travail.
Lorsque les yeux du jeune garçon se posèrent sur sa sœur, ils s’éclairèrent d’admiration et un sourire immense traversa son petit visage de part en part.
— T’es belle, Soph’, murmura-t-il tandis qu’elle descendait les dernières marches de l’escalier.
— Merci, Apolin ! Ch’trouve aussi.
— Et moi ? Comment qu’tu m’trouves ? sourit-il en tournant sur lui-même.
De cinq ans son cadet, le petit Apolin n’avait hélas pas hérité des mêmes gênes que sa sœur. Grande, bien bâtie et surtout bien en chair malgré le rude hiver, Sophie bénéficiait de la même carrure que ses parents avant elle. Le jeune garçon, quant à lui, n’avait que la peau sur les os et les vêtements de fête qu’il avait revêtus ne faisaient qu’accentuer la maigreur presque maladive de son petit corps.
— T’es beau p’tit frère, va ! lui sourit-elle en retour tout en enfilant ses sabots de travail.
— Tu n’mets pas tes belles chausses ? s’étonna Apolin.
— Nan. Qu’le cordonnier était pas fichu de m’les ramener à l’heure. J’vais devoir rester comme ça tout’ la soirée, t’rends-tu compte ?
Devant les yeux attristés de sa sœur, le jeune garçon prit sur lui de se rapprocher d’elle et d’enlacer ses maigres bras autour de ses larges hanches.
— Quoiqu’y s’passe c’soir, Soph’, qu’l’sieur y’t’voit ou pas, pour moi, t’sras toujours la plus belle du village !
Les yeux brillants d’émotion, la jeune femme enserra à son tour son frère avant de s’accroupir devant lui.
— T’es un amour, Apolin, lui sourit-elle. Et aucune femme dans c’pat’lin t’mérite !
La figure du garçon s’étira soudainement d’une grimace de dégoût prononcé.
— Une fille ? Beurk ! Va ! J’veux pas d’ce truc près d’moi ! C’est qu’c’est moche et qu’en plus ça chouine pour un rien ! T’sais bien qu’y a qu’les trains qui m’intéressent ! Y’a qu’toi qu’je supporte, Soph’, mais c’est bien pa’ceque t’es ma sœur !
Cette dernière partit d’un éclat rire qui ne manqua pas d’emporter Apolin à sa suite, avant que leurs parents ne se décident, à leur tour, à descendre les escaliers pour les rejoindre dans la pièce principale.
Une fois réunie, la petite famille se mit en route, comme toutes celles qui peuplaient le village de Caunette-sur-Agreste, sous le vent glacial, les gros flocons de neige et la pleine lune, pour atteindre le champ qui avait été choisi pour accueillir les festivités du soir.
Dire que cette nuit exauça les vœux les plus chers de la jeune Sophie serait loin de la vérité, car jamais, au grand jamais, elle n’aurait pu imaginer ce qui arriva.
Tandis qu’elle essayait vainement d’attirer l’attention de Monsieur Avenbroth par des œillades, des mouvements de robe et, en désespoir de cause, par de larges signes de bras, son petit frère avait, quant à lui, bien du mal à se mêler à la foule. Compacte, dense et sans cesse dansante, l’assemblée était, à ses yeux, pareille à un magma bouillonnant, grondant presque, auquel il lui semblait fou de vouloir de se joindre.
En bord de champ, assis sur un tas de paille, les jambes balançant dans le vide et les mains emmitouflées, aussi chaudement que possible, dans sa veste du soir, Apolin grelotait, perdu dans ses pensées.
Ça s’rait bien qu’l’sieur, il r’garde Soph’ ! Elle est tellement belle dans sa robe ! Elle est bien plus belle que c’te pauvre Judith qui fait la tête. Elle a pas l’air d’aimer les soirées dansantes, elle non plus, tiens. En fait, elle a pas l’air heureuse, à bien y r’garder…
Une moue de tristesse étira ses minces lèvres. Il était vrai qu’au loin, à l’autre bout du champ, assise, tout comme lui, Madame Avenbroth ne semblait pas apprécier le spectacle. À l’inverse de son mari qui se donnait à cœur joie dans la tenue et l’animation des festivités et se joignait avec entrain aux rires et autres embrassades de coutume.
P’têt qu’elle rêvait d’aut’chose, la Judith. Me souviens pas bien d’elle avant qu’l’sieur l’emporte dans sa maison, mais ch’uis sûr qu’elle souriait plus, qu’elle avait l’air plus joy…
Mais avant qu’il ne termine sa remarque, un grondement sourd l’interrompit. Un grondement pareil à celui que tous, dans le village de Caunette-sur-Agreste, savaient reconnaître : celui du loup.
Le sang d’Apolin se figea dans ses veines, et ses yeux, toujours posés sur la foule, s’écarquillèrent de terreur. Derrière lui, à la lisière de la forêt, se tenait une bête sauvage. Mais plus les secondes s’égrenaient plus un doute raisonnable l’envahissait. Un loup à cette heure-ci ? Avec autant de monde autour ? Et le bruit ? Non, c’était impossible. Aucun animal ne serait assez inconscient pour rôder aux alentours.
Ses mains, partagées entre les tremblements du froid et ceux de la peur, se serrèrent dans sa veste en poings forts de convictions. Non, la chose était tout simplement inconcevable. Alors qu’était-ce ?
Le jeune garçon prit une grande inspiration, bien décidé à en avoir le cœur le net. Mais alors qu’il pivotait vers la lisière, une pression douloureuse lui enserra l’arrière du coup et des griffes se plantèrent dans son bras. Un cri étouffé, et bien vite recouvert par les notes de musique, s’échappa de ses lèvres, avant qu’il ne soit tiré en arrière et ne chute de son tas de paille.
Là, la bête passa un membre poilu autour de sa bouche et le traîna, tant bien que mal, vers les bois. Apolin criait encore et se débattait avec toute la vigueur que son petit corps pouvait manifester, mais rien n’y faisait. Il regardait, impuissant, les marques qu’il laissait dans la neige et entendait au loin les voix des convives.
Et tandis qu’il sentait les premières racines des arbres lui frotter le dos, il repensa une dernière fois à sa sœur et à son rire qu’il aimait tant.
Une dernière fois avant que la bête ne l’emporte.
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